Pétulance

Suzanne Dekker "Hope"
Suzanne Dekker
« Hope »

Parfois un instrument à cordes imprime à l’étang un fluide mouvement. Un trait s’éternise jusqu’ à la cime des choses. La lenteur émerge peu à peu comme cris à peine sortis du nid. L’eau en surface se défait des plis inscrits par la nuit et moi je vois le soleil encercler l’endroit où mes feuilles ovales s’étalent.

Je devrais à l’instant choisi cibler un point du ciel où me suspendre ailes ouvertes. Quelle est cette ombre géante amalgamée à ton immonde haine ? Crois-tu que le mensonge dont ton poing crispé me menace est à même d’empêcher ma floraison ?

C’est aux nuages brassés par la lumière que je dois la couleur de mon bourgeon, c’est à la lance qu’il doit son élan pointu, c’est à l’eau sombre que je voue mon irisation.

Audace

photo 1ccallant

Le ciel au goût de perle se pose sur les feuilles

Que se partagent les merles, les sittelles et le vent

L’allure vaporeuse de la mer dans les mains du soleil ?

Le duvet argenté qu’arbore si fier le mur végétal à son front?

 

Tous les buissons sont sertis de fruits aux saveurs de citron

Toutes les hampes florales portent des bourgeons

L’écume se fait plus légère que l’air

Se répand son regard d’aigue-marine

Jusqu’aux cœurs dévoilés des pensées

En colère

The Person Inside The Books
The Person Inside The Books

Les nuages se posent sur le fin fil bleu foncé de l’horizon en feu

La mer est revenue de ce voyage en colère

Je décide de suivre de mémoire les pas d’un sentier qui sinue

Parfois je pense que

Le pouvoir donne aux êtres humains une figure implacable un sourire cruel

Je marche sans solitude

Un caillou ramassé en chemin

Me parle soudain d’une histoire éternelle faite de renoncements périodiques et de morts temporaires, de lumières noires et d’ombres solides

Que suis-je moi face à tant de ténacité prête à lyncher le silence en lui lançant au visage mes mots comme une poignée de sable ?

Pour qu’elles meurent

.

J’aimerais que tu sois

Comme le chaton dans sa bogue de sommeil

Un bouclier d’épines

 

Pour protéger le rêve et sa peur bien réelle d’être mordu par un hiver cupide

 

Des coussinets d’ébène

Des griffes rétractiles

Un regard de jade doux

La soie

 

Pour répondre à la nuit et à ses faims glaciales

 

Ton silence qui vrombit du plus tendre fond de ta gorge

Le nuage doré que supporte ton corps presque comme une auréole

Le pétale rose de ta langue maternelle et le lait bleuté d’une parole qui aime l’air vif

 

Pour répondre aux laves mortes

 

Pour trucider l’amertume

 

Pour se débarrasser de tous ces tombeaux qui voudraient t’enterrer avant que tu sois morte

 

Pour étouffer ton remords d’avoir cédé un pan de ta liberté

A l’espoir naïf d’être aimée

Par ceux qui ne connaissent les fleurs que par leur désir aveugle de seulement les cueillir

Pour qu’elles meurent.

Pour les murs

Les mots, le souffle dont ils disposent pour s’installer dans la phrase, les virgules, les points,

les veines entre chaque parole dure et polie, parfois sertie d’une larme, les ruisseaux de bruits, les torrents de silences

ont cavé ma voix

celle qui a tant de mal à se faire entendre et souvent ne parle que pour les murs

les mots, le souffle, la phrase, les virgules, les points et l’histoire

les veines, les larmes, les silences trouvent parfois la force de se tenir là, debout dans le noir du tiroir secret d’une idée.

 

Images: Christo Dagorov

 

Virevolter

Phalène sillonnée

Sur mes ailes, pèse parfois le poids d’une goutte. Capable de brouiller les âmes, de troubler les phrases, de détourner vers elle seule le silence tel le soleil la sève des arbres presque morts. À mes épaules, s’accrochent des milliers de regards n’ayant que le seul mot qui soit capable de briser un être, collé à leur bave.

La désespérance comme une dune se soulève, m’érode. Je me souviens alors de ce que certains poètes établissent en polissant les jades jusqu’à ce qu’ils ressentent la portée de cette lumière étrange. Elle marche, elle s’avance -du moins on le croit- sur les pas de la lune qui dans l’espace peu à peu s’efface.

Quelle différence existe-il entre les cendres qu’un jour la mort dispersera sans plus vraiment penser à toi et celles qui irisent les milliers et les milliers de feuilles qui un instant faisaient de toi une phalène affolée ?

Painting

English garden——– Carlos San Millan– Ecuador

S’apparentent aux néants, les éclats d’algues venus se coller aux fenêtres de la maison.

Ils s’accumulent en lits épais et doux sur les plaies des rochers, dans les gorges de galets des calanques, en retrait.
Une colère se résume à l’écume, au goût salé sur mes lèvres de larmes que j’aimerais cacher tant elles me rendent laide.
Se noue au néant chaque mot avant sa naissance.
Comment toi, mon enfant, pourrais-tu comprendre que la raison fait de la vie une farce?

Il lui faut une folie pour éternellement l’incendier, la réalité.

Forêt

blue dendrites
blue dendrites ——————————————source image

Une forêt de songes est en marche. Les feuilles des arbres en frissonnant n’écartent pas l’idée qu’elles pourraient n’être que les cris d’un animal sauvage. Sur les troncs ses griffes ont laissé des traces. Les arbres marchent sans laisser voir leurs rides et les blessures suintantes.

Dans les sous-bois, les ronces suscitent de fulgurants incendies d’ombres. La forêt s’avance jusqu’à ce qu’elle rencontre une clairière pour s’abreuver de lumière et soudain se reconnaître une frontière. La limite est un trait limpide. La forêt prend corps. Voilà qu’il n’est désormais plus possible de se tromper. Entre les branches, l’araignée a tissé sa toile immense. Les cheveux invisibles d’une créature étrange portent le nom d’une folie alors que toi tu sais qu’un songe cherche simplement à se nourrir.

Je suis dans ce lit d’hôpital comme dans une coquille dont je ne pourrai plus jamais sortir. Sur la souffrance, tous font peser des remords. Leurs paroles grinçantes sont autant de pierres que l’on me lance! Je suis allongé sur un lit malade qui ressemble à ces sables mouvants qui ne mangent que les efforts que l’on fait pour se libérer. A côté de ce lieu désolé qu’est devenu mon corps, mon rêve part à la rencontre de l’existence. Les plantes, créatures intelligentes ont toutes trouvé le moyen de se supplanter. 

Attention

La Dame à la Licorne, tapisserie, Musée de Cluny

Je veille sur ton sommeil

souffle de nourrisson qu’une à une les vagues

portent en elles comme une chanson

Je veille sur la voix que les étoiles lointaines sèment

dans un éternel mouvement d’ondulations

Je veille sur ton sommeil le plus profond

afin que personne ne confonde

tes rêves ces chevaux rares

avec le bruit de leurs sabots

Je veille sur les dix bourgeons de rose

que sont les bouts des tes dix doigts

Moussus ils laissent perler le lever du jour

sur le duvet vert de leur naissance.

Que m’importe qu’on dise qu’ainsi

on ne veille sur rien et que

finalement arrive ce que tous nous cherchons à éviter

Je veille aussi sur le moindre soupçon.