Matérialité

blueline no 4 // andrea pramuk

L’onctueuse transparence des vagues

accompagne celle des nuages muets

de lourd comme un galet mon cœur

devient bulle d’air qu’aucun mot

n’appareille

le ciel étale

jamais ne sonde l’étrange

matérialité de mon rêve

à ses rivages se dessine une frontière touffue

et mouvante

un animal porte le nom d’une fleur

la lumière tremble encerclée par le feu

étoffé d’un filet de poussières

l’étoile n’agite plus la nuit

la peur de s’éteindre aux confins du vide ne la hante plus

apaisée dans le pli soyeux d’un banc de sable

habité par les algues vertes elle rougit

Récif

RoebuckBay, Australia Bernhard Edmaier
RoebuckBay, Australia Bernard Edmaier
De la crête des vagues d’un bleu aussi profond que celui du regard, les envols de mouettes répandent dans le ciel des nuages d’écume neigeuse. Rien de plus imprécis ne pourrait aussi bien dessiner les frontières de deux univers conjointement liés l’un à l’autre. Quelle place accorder à mes rêves tenus à distance?

Mouvements incessamment tourmentés entre transparence minérale et fluidité animale. L’indéchiffrable est un courant d’eau froide semblable à un foulard que le vent invisible façonne à la taille gigantesque de sa gorge suave, paroles argentées, musiques sorties des nuances du silence. Les impénétrables vagues orchestrent ce qui était, ce qui est, ce qui sera afin que cela ressemble à des essaims d’alevins et des bancs de sable.

Violence douce

Minjung Kim(Korean, b.1962) Blue Echo (Eco blu) 1995 Watercolour and ink on rice paper

 

À l’encre qui perle à la pointe du pinceau, il ordonne un pas à peine plus lourd que celui de l’insecte qui se pose à la frontière du ciel, sur l’onde discrète d’un lac.

Face à la blancheur de la feuille, c’est ce qu’il nomme la pudeur. Sa propre réserve imprime toute son hésitation au caractère qui lui donnerait un nom dans le désordre du feuillage d’un buisson.

Il s’avance comme on marche sur la neige, en s’imprégnant de cette matière qui bruit comme une étoffe mais est toujours sur le point de fondre.

Avides les veines et les fibres s’abreuvent de ce qui décrit la nuit pour lui opposer le jour.

L’encre sève et sang aveuglé gagne en gaité.

Sur le papier, on peut désormais lire dans la courbe d’un tronc, le rêve d’une irisation de toutes les frontières.

On y verrait presque une certitude ou son fantôme.

La vie capturée pour une éternité dans cet instant du jour où elle hésite à ne plus être totalement sauvage.

Le soleil

Spicules of Light – Alan Jaras. Analog image formed directly on film without the use of a camera lens. Image is a refraction of light patterns passing through formed and shaped plastic.

Sous les herbes le soleil

semblable aux colonnes

de fourmis qui

au lieu de désagréger la réalité

en emportent çà et là

les éclats

les plus brillants

dans un chaos qui n’est qu’apparent.

Mystères éblouis d’un mouvement

qui propage au même instant

que le caillou s’enfonçant lourdement

vers les sombres profondeurs de la disparition

des cerceaux de lumière

à la surface de l’univers qui l’engloutit

Petit chat

Dodo SuperStar!
Dodo SuperStar!

Petit chat
Au pas de panthère
Aux pattes encore chaudes de sommeil
Le soleil te dessine un profil de dieu égyptien
Petit félin
Entre tes griffes la plume de l’oiseau
Entre songeur
Ta fourrure a besoin de douceur
Chat noir
Ton cœur est blanc
Ton regard dore
Chaton tu n’es plus qu’un bourgeon quand tu dors et que sous mon front tout ton corps vibre
Comme si dans ton ventre  vrombissait un volcan.

firmament

Julien Salaud (b.1977, France) - Grotte Stellaire (2012-14)images source: Palais de Tokyo, Suzanne Tarasieve © All images courtesy of the artist
Julien Salaud (b.1977, France) – Grotte Stellaire (2012-14)images source: Palais de Tokyo, Suzanne Tarasieve
© All images courtesy of the artist

La nuit est une fleur étrange.

Ses pétales constellent.

Son parfum ruisselle là où

la lune lentement luit.

Brindille je suis et

le ciel explore la souplesse de mon corps

la flexibilité de mes idées

 la fluidité des chemins qu’empruntent inlassablement tous les états de mon âme.

À mi-chemin,

l’aube furtive attend l’instant où il est bon d’éclore.

Les fougères tamisent et décorent les lueurs de leurs respirations naissantes

et de leurs volutes où le vert-feu dort encore.

Julien Salaud info

Astragalisme

Greek - Crouching Women Playing Knucklebones - Walters 48303, 48304 - Group.jpg
« Greek – Crouching Women Playing Knucklebones – Walters 48303, 48304 – Group » par Anonyme (Grèce)Walters Art Museum: Home page  Info about artwork. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons.

L’ombre liquide de l’écriture s’ancre dans le cri qui n’est plus celui de la révolte.

Soudain, elle devient cette partie brouillée de moi, comme l’écume.

Elle sombre.

Telle la chevelure noire du désespoir, elle semble avoir goûté à ce divin breuvage qu’on nomme lucidité, leurre, voyage.

La parcelle de vie que l’on reçoit et que l’on voit valser depuis le trou noir, du plus profond de soi devient le grain de beauté à la fin d’une phrase.

Le point culminant et tremblant d’une note imprime à la voix comme à un chemin une fin ouverte à l’orée du chaos.

Chaque vague, crête et creux compris est une ébauche de moi.

Le linéament.

L’étiolement infatigable.

La nécessité de sombrer et puis d’être tentaculaire à l’instar de la voie lactée.

Spasme affolé d’une idée de la liberté.

Les tourbillons insolents d’un courant frétillant de débris, d’un essaim de poussières confient la mort lente, langoureuse, majestueuse à l’envol d’une nuée de mouettes.

Dans le ciel, l’azur s’abrase.

Les remous mesurent et puis d’un seul mouvement relâchent les osselets qu’aucune main n’arrache au puits sans fond du hasard.

Bulbes du printemps

Marvin Lipofsky
MarvinLipofsky

Pour entrer en matière

Je pourrais parler de la lumière

qui se recueille dans le val

entre deux ou trois collines de mots

Ce sont elles qui coagulent les couleurs

Ce sont elles dont les veines deviennent

les racines conquérantes du printemps

mon cœur est un bulbe

son rêve se résume à l’éclosion croquante

de la tulipe seulement

mon corps est une roche

son geste minéral

me reproche l’inconsistance

de mes translucides pétales

Black Bile

A brief history of melancholy – Courtney Stephens

En mon chœur

Puits infatigable de voix

Tombe de nulle part un galet

Semblable à un grotesque crapaud

L’écho de l’impact se superpose

Aux bruits des remous sourds de la vase

Entre mes rives s’écoule le fleuve noir

Écriture incapable de correspondre avec ce qui n’est pas une histoire

Aux trois humeurs répond toujours la seule qui me rende sombre

Lucide à l’orée de cette étrange fleur qui s’appelle folie