Jardin

      Hippocampal neuron receiving excitatory contacts (63x)      Dr. Kieran Boyle      University of Glasgow, Glasgow, Scotland, United Kingdom      Technique:Fluorescence, Confocal

La nuit est le fluide d’un fleuve

sur ses rives mauves s’abreuve

le jardin

sur la fourrure du félin qui boit

les parfums des fleurs ondoient

arbustes épines roches

s’approchent

un peu plus près de l’endroit du ciel

où stagnent quelques poignées luminescentes

d’insectes qui chantent

L’imperceptible forêt

Glass art by Simone Crestani

La pluie sème les graines qui à la pointe extrême de nos gestes donneront naissance à ces gerbes de mots ombres imprécises des temps évaporés tous les morceaux osseux de mon corps grincent comme une forêt de vieux arbres secs les troncs et les branches sont en verre les feuilles absentes dans ma tête grésillent les fins de phrases insignifiantes comme les points qui dans l’espace resteront à jamais vides

Ton coeur

Olive Trees Study, Claude Monet
Olive Trees Study, Claude Monet

¤

Dans le jardin le vent a peint un tableau

il a pourvu de plumes mauves et vertes

les arbres qui pleuraient et ne voulaient plus se battre

les fleurs se sont mises à porter des larmes

pour enfuir des racines un trait noir

ne leur suffisait pas

¤

le ciel n’existait pas il n’était plus

que broussaille et entassement d’étoiles

mortes

et toi

tu l’aurais escaladée cette montagne

de vagues et de rocailles

si le vent n’avait fait frémir

comme dans le ventre d’un orage

ton cœur

Distortions

Waterlily by Niklasphotose

Distorsions des voies que naviguent les paroles

échappées de cet endroit où telle une source

elles fabriquaient pour le silence un berceau de cristal

aux portes des fleurs sur les pétales blancs

l’alluvion laissé par mon songe

ébauche les vagues et l’étoffe d’un fleuve

il parcourt  les solitudes étouffantes

et elles ne se contentent pas

de rester habiter la vase

Au fond de moi l’épais murmure

il ne reste en surface que l’impression

inconsistante

l’étrange végétal se gavant de bruines

gagne l’espace

de l’émotion à laquelle il m’est si difficile de donner

un nom

que faire si soudain tout s’éteint

et que même ta voix n’éclaire plus rien

Joan Miró ( « Je travaille comme un jardinier »)

Miro, Constellation 20 Le bel oiseau déchiffrant l'inconnu au couple d'amoureux.
Miro, Constellation 20
Le bel oiseau déchiffrant l’inconnu au couple d’amoureux.

Je suis l’oiseau

mais

je me vois au travers des yeux du chat

son sourire hypnotise ma peur

moustaches et griffes sont les signatures d’une possible brûlure

mais

mon vol recherche au delà de tout l’équilibre

ma voix le souligne de cris noirs épars

ma pupille épure l’espace infini en autant de constellations

d’un point à un autre

se dessine le visage

de l’aimé

profil lunatique

nos regards portent l’élégante énigme des astres

et nous mesurons la force de la parole que nous nous donnons

et qui pourtant s’envole

aux pieds des étoiles

naît ce langage du cœur et de l’esprit

au quel je donne volontairement ton prénom

Été

L’été parle la langue de l’eau, à la manière des ruisseaux qui s’écoulent de la colline. L’été est un nomade, ce qui le guide c’est ce voyage de serpents argentés vers la mer, leurs ruissellements brillants alors que la nuit se lève.

Les étoiles comme des gouttes de pluie perlent. Certaines s’abreuvent de l’horizon indigo, d’autres prennent le maquis en poussant de petits cris. Il ne faut plus que mes larmes pour que chacune d’elles se pare d’une auréole et que les vagues portent sur leur tête une couronne d’écume.

Sous les souffles des feuillages que la lune nourrit de lait et de sève, les tiges portent des fleurs hallucinées dont les pistils parfumés tissent des toiles magiques et des étoffes blanches.

Emporté par l’élan vital, dans les bras d’une spirale, le monde danse, il tremble et sème les grains de beauté de la nuit. Sept petits points joyeux répartis sur ses ailes de phalène condensent en eux toute la clarté du ciel comme s’ils signaient les phases d’expansion finale d’un poème.

Regard sur soi

0268e4c8e17e9a58018857a9e2b0f4a9Elle est bien quelque part ta main caressant le sable comme la mer le vent. Toi laissant entre tes doigts fuir des collines de sable dorés. Toi mesurant du regard l’espace qui apprivoise les secondes dont tant ne savent qu’elles contiennent des présents. Il est bien quelque part éternellement en moi ce temps où je t’appelais papa et où les gens que je ne comprenais pas devenaient les personnages d’une histoire rocambolesque réinventée par toi. Les poissons se cachant dans le sable jusqu’à ne plus laisser dépasser qu’un petit sabre venimeux dont j’avais si peur, enchantés par toi, cédaient le passage à mes pas pour que je nage. Ma peur s’évaporait en même temps que les vagues menues sur la plage. Nos rires semblables à l’écume, notre patience polie au soleil comme de tout petits galets cherchant à marcher sur l’eau au coucher de l’astre au lever de l’autre.

Une vieille sculpture dont le bois avait été rongé par le sel et la mer qui parfois s’accaparait la plage était notre confidente. La gardienne de nos  découvertes survenues lors de nos promenades. Formules secrètes, chuchotements censés faire basculer le monde des méchants. Les ignobles, ceux qui brûlent les moustaches des chats ont pris de l’avance maintenant que tu n’es plus là.

Je ne reconnais plus aucun paysage, je ne veux pas savoir si le béton a finalement rogné la plage, les pinèdes jusqu’à ne leur laisser que de quoi les maintenir en esclavage. Je préfère confier ton cheval et le mien à cette possible et éphémère liberté que m’offre l’imagination. Cette histoire indomptée commencée par toi ne connaît pas encore de fin. Je sais que je ne rêve pas : tu es bien là et ma main a trouvé à se lover dans la tienne même si l’avion qui m’emporte n’accorde d’importance au ciel que s’il peut en reconfigurer les nuages rayant ainsi au passage des pays qu’il n’est plus possible d’atteindre aujourd’hui.

De marbre

Marble head of a woman Greek, about 550-520 BC From the Temple of Artemis at Ephesos, modern Turkey
Marble head of a woman
Greek, about 550-520 BC
From the Temple of Artemis at Ephesos, modern Turkey

L’île a tourné son visage

vers la mer

cet aigle dont l’envergure noire s’étend

jusqu’aux pieds de la nuit

sertie d’étoiles et de crissements singuliers

Son regard se porte au delà de l’endroit

où les vagues naissent d’un nuage

peu à peu l’eau de plus en plus bleue

s’offre aux puissants voyages de l’éternité

fracas, pulsations et fragmentations lumineuses étoffent l’île et ses hanches

d’affriolants volants d’écume blanche

Comme un coup de poing dans le ventre

Livre de Durrow

La vie se promène le long d’un fil qui d’enroulé sur lui-même se mêle et se démêle

contourne enrobe

étrangle libère étouffe souligne

parfois elle est la corde libre d’une lyre

parfois elle est le sourcil le pli qu’adopte le silence quand il se pose autour de la bouche

tentacule chevelure fibre solaire elle court dans tes veines meuble tes vers

que rien ne domestique

Combien de guerres souterraines

Combien de victoires secrètes

te livre-t-elle

elle s’étire elle s’éternise et puis même si tu sais qu’un jour qui semble être de plus en plus porche le fil se tournera vers le vide

tu aimes prendre le temps de contempler ses volutes, ses mystères, ses retours en arrière

La vie comme un coup de poing dans ton ventre à chaque prise de conscience semble tout en te regardant n’offrir qu’à toi seulement sa terrible transparence