Vestibules

©Bertrand Els

Je serais dans cette bulle qu’on appelle coeur mais qui a trouvé sa place dans l’aquarium qui me sert de tête.

Les limites de mon corps ne vont donc pas très loin, pas au-delà d’un point. Un point, dit-on, c’est tout, alors que celui qui prononce ce flux de lettres ne sait rien de ce point et probablement pas grand-chose de tous les autres points.

Point de départ, point d’attache, point imaginaire de l’infini, point réel, point d’espace.

Je serais dans cette bulle qui palpite et jongle avec les sentiments, les affole, les réajuste. Je serais le poste de contrôle d’une créature qui se rêve comme une machine parce qu’il est reposant de penser que quelque chose est en mesure d’arrêter l’engin. Une vanne vénérée comme une déesse serait à portée de main, de volonté.

Une pointe de flèche, un éclat de roche, un mot écorché est resté coincé dans l’un de mes tunnels. Parfois, il quitte sa place et racle les veines, irrite les voies, bloque le passage des rêves. Filtre le silence comme pour trouver la réponse à un immense pourquoi. Alors que je sais qu’au fond, je n’ai pas envie savoir car que peut-on faire de ces réponses superficielles qui ne servent qu’à un contexte particulier qui suppose de multiples connaissances sans nom propre et doublées de sens que je ne suis pas en mesure de capter

Je fais l’araignée, l’arapède pour ne pas me laisser gagner par ce qui m’excède. Me révulse, me dissout comme le sel sur le corps trop mou de la limace.

Je reste à cette place et je décode. Je ronge comme le font les vers en traçant les limites d’un autre univers. « Inutile!  » je vous entends déjà prononcer un jugement comme si certains mots avaient plus de force que d’autres. Je me mure.

Quelle importance puisque j’en ai besoin pour exister de mes souterrains virtuels, de leurs élancements semblables à ceux qui circulent dans les membres fantômes. L’empreinte d’une vie qui tombe en poussière. L’empreinte génétique qui figure les maillons qu’inlassablement mentalement on assemble.

À mon coeur, s’ajoute un autre et encore un autre et encore et encore des centaines et des centaines d’autres coeurs.

Or

db45e9ad9b87d8e8240ac76e638c1f10
Ogata Korin, White Plum Blossoms, Edo period. 1710-16

Longtemps je me suis demandé si l’île était une brèche dans le voile étendu dans le ciel par les nuages.

Hier, de cette faille a surgi avant que le jour s’éteigne, une lumière or et sa queue de comète. Quelques longues minutes ont suffi pour saupoudrer sur la plage, les lèvres de la mer et plus loin dans la baie, le corps entier de la colline dansait imbibé de pollen.

Je devrais comprendre maintenant pourquoi je me refuse même en rêve à quitter cet endroit où je me sens à la fois fugueuse, remplie d’espoir et réduite à naître et renaître en tant que simple poussière.

Correspondre

@hardcorepunkbf

Le jardin correspond avec quelqu’un que personne ne regarde. Ce fantôme a besoin de peu de chose pour poser la voix qui fait frissonner par ses silences les feuilles lourdes de la torpeur.

Que comprendre des mots qui se retiennent de tomber là où poussent les humains mais se récoltent à foison dans les flaques dont la surface sert de miroir à tous les visages de la mer?

La pluie, petite poule blanc neige picore des graines invisibles. Parmi elles, il doit bien y avoir quelque perle, quelque promesse oubliée et quelques unes de mes larmes anciennes.

Rétracté

©Bertrand Els

C’est un pays où la lumière ne vient que pour marquer les plis des feuilles recroquevillées et signer les chemins d’un filet si fin que l’on dirait les rides faites aux ondes. C’est le pays où tu apprivoises les questions sans réponses, les chevaux sauvages, l’évaporation de leur crinière dans l’espace, le temps qui ne fait que déborder du vase le contenant. C’est là, tu caresses du regard le vent avant qu’il ne devienne une tornade ou ne résorbe ce qu’il te reste de force. C’est l’endroit à fleur de peau, où tu t’efforces de traduire, de polir les paroles qui grésillent dans cette autre langue que personne ne comprends. Toi, seul, tu vas escalader les pays inviolés de la solitude, aucune crevasse ne connait pas la forme de tes doigts, aucune galerie n’ignore la lueur de ce regard qui t’accompagne comme une ombre fidèle. Tu reviens les bras et l’âme chargés de cartes précisant les voies, contournant les impasses. Ton coeur devenu astrolabe, tu espères vaguement qu’il dicte la mesure des lunes et des étoiles, murmure presqu’inaudible aux foules qui te regardent comme un animal étrange et de mauvaise augure.

Viola

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Je me demande ce que je fais là

entre deux mots

Quelle place froide ils me réservent – neige absente neige éternellement-

ma tête dans les brumes je ne fais rien

je n’ai rien à faire là pourtant j’y tiens

les pensées renaissent et quand je me détourne

elles laissent leurs pétales s’envoler tels des flocons

attaché à la tige un petit ventre rond

rempli de graines je suis là à même

la terre – dans le jardin qui ne répond pas

à la peine- c’est là que traîne mon coeur

quand mon corps se penche et sent

le parfum délicat de la pluie d’hier

Lentisque

16c689420ffafc7140ce149624262e63
Bryan Nash Gill (American, 1961-2013), Acorn, 2013, wood print, 37 7/8” x 26”

Par dessus mon épaule pousse

la main caressante d’un arbre ancien

la douceur de son ombre -phalanges fines des doigts-

se pose sur le poème que la page d’un livre

me donne en toute pudeur

la main de l’arbre tremble

comme le reflet d’une eau

il lit entre les mots nourri d’un savoir

que les hommes ne possèdent pas

je sens que le soleil frémit en même temps

que son âme il éprouve je suppose une extase

à la pensée qu’il est un arbre

enjeu

Foliage and Clouds, Brussels, September 2015-Bertrand Vanden Elsacker-BVDE

 

De la mer

on dirait qu’il ne reste

que quelques traces de sel

elles se répandent sur cette

partie de la toile

entre deux collines

appelée ciel

Des fantômes

pour se souvenir

un cortège pour célébrer

silencieusement

un voyage

immobile

le temps

murmure longuement

chaque seconde

d’une main à l’autre

valsent des osselets

attendons qu’ils se lancent

L’épine du pied

tumblr_p2yk3opTBI1qz6f9yo1_540
Doubt it, Cynthia Grow Source: instagram.com

je me suis placée à l’extrême bout d’un papier déchiré

et j’ai regardé droit devant moi l’île en faire autant

chaque partie d’elle même voulait intensément la mer

non pas dans les petits morceaux de ses vagues

dans une perdition d’écumes caressantes et d’aubes naissantes

de là, je suis partie vers l’écriture menacée sans sentir sur mon désir la moindre menace d’un réel prédigéré

au rythme du mot naissant sous mes pas de crayon promeneur envahi de silence et du bruit que fait un grain de poussière caressant un autre grain de poussière à la recherche d’un autre lui-même,

à ce rythme-là et non pas à celui qui mesure malgré lui, j’ai parcouru l’île.

Morceau arraché à un tout de la blancheur par un geste qui défait insatisfait ce qu’il vient d’unir presque malgré lui.

il me reste à présent à le relire à moins que définitivement je décide de l’oublier entre les pages d’un livre.

Amulette

b16dd116f732e5d6dc5ec42348f4ed67
Silver amulet of Horse is one of a pair found in a grave 9th Century CE, Birka, sweden

—————  sans être triste

je pleure  — il pleure en moi———————

et se dessine avec toujours plus d’abstraction

ton profil

ton encolure /où pleuvent les crins du soleil

qui auréolait /tous tes galops

—— je comprends qu’il arrivera — un moment

je ne distinguerai plus rien

et que perdu

——— je t’attribuerai toutes mes colères

— les plus absurdes regrets

car j’ai beau faire et refaire ce que je n’ai pas fait

alors

à cet instant

en ce moment précis

où seul   /tu as trouvé la mort

/ malgré  toutes  les ruades

———— je ne reçois jamais de seconde chance

je ne résous rien

je ne calme plus ni ton âme ni la mienne / ni ton pas et le mien

Petits éclats

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa nuit je crois que les arbres s’enflamment mais ce n’est que le vent

tout autour du sommeil il construit avec des brindilles prélevées aux hautes chevelures vertes et dorées le rêve que je navigue les mots

Le jour entre deux chants les arbres portent le ciel le vent et sa meute de loups contemplent comme je le fais les vagues

l’une d’entre elles s’élance et déploie des ailes d’écume ou de neige

toutes tentent la même prouesse

sur la plage il semble que le sable retourne aux étoiles emportant comme de petits éclats de miroirs les villages cramponnés aux montagnes

cet incendie me fascine et avec lui toutes ses traductions symphoniques

même s’il n’existe aucun instrument qui me dise ce que sont réellement les tempêtes