
hier,
la mer était douce
à la proue s’écoulait en silence
un velours paré de formes argentées
des poissons
parfois
inventaient des dentelles aux flots
inabordables

hier,
la mer était douce
à la proue s’écoulait en silence
un velours paré de formes argentées
des poissons
parfois
inventaient des dentelles aux flots
inabordables

Le coeur est-ce ce
point à équidistance de la peine et du bien-être
ce grain prêt à germer posé sur la balance d’une seconde qui oscille
est-ce cet astre fluorescent dans la nuit de la conscience cherchant une ombre conciliante
est-ce ce qui grince et se bouscule dès l’ouverture d’une nouvelle faille
ce qui bat des ailes au sommet des fleurs frôlées
ou est-ce ce crapaud coincé dans la gorge et qui coasse
plus fort que tous les autres batraciens prisonniers
site de l’artiste: ici

Soudain cette âme qui est la mienne et me traverse et m’habille d’une étoffe fantomatique pesait plus lourd que tout. Alors je l’ai laissée tomber comme la pluie se laisse tomber d’un nuage. Peu à peu afin qu’elle s’en aille où elle peut se faufiler sans être vue ni entendue.
La dernière goutte pour clore portait en elle un mot imprononçable. Un mot qui condensait en lui toutes les gouttes de mon âme quand elle pleuvait encore. Je ne sais pas à quoi peut servir ce mot si ce n’est à dénoncer les syllabes délicates de mon désespoir, ce passager provisoire de l’âme.
Il nage entre les lettres, il nage comme les raies souplement en essaims doux, tant qu’on ne les touche pas car toutes ces petites choses agglutinées ont pour se défendre de l’apprivoisement un aiguillon. Qu’il parte, qu’il s’éloigne et sillonne le néant, qu’il n’aille nulle part, ce mot imprononçable.
Soudain cette âme qui est la mienne s’est lovée dans l’un des ovules de la mémoire. Elle est là à attendre l’éclair orageux d’une fécondation quand les mots se rassemblent et cessent de s’ignorer les uns les autres, cherchant un sens qui ne serait pas un reproche, un symptôme, son fantôme, sa dent.

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Mer
qui donc pourrait se prononcer autrement
à cet instant
un papillon me laisse découvrir qu’il n’est pas une fleur
là où le rideau rencontre la lisière de l’air je vois
un chat qui n’existe pas
demain nous serons mercredi et sans aucun doute
je pourrai tranquillement me dire
que rien n’a vraiment changé

source image: ici
– la nuit le rocher qui porte la journée quand elle veut boire dans la flaque la colombe se transforme en un homme il ne lui reste plus que la moitié supérieure de son corps épaules cou et tête et les bras qui ne lui servent pas son visage est souillé par la mort qui n’est pas encore là mais qui rode par la peur par la méchanceté sournoise dans ses yeux de très longues phrases où les mots ont été remplacés par de petits scorpions noirs l’absurdité de son état ne l’interpelle pas car il croit qu’il est le reflet de l’humanité dans un miroir –
https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=82a941d3-f7ac-46f9-a284-93b227a4ee44
Par SteampunkGypsy [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons
Sur cet avant bras qui est le mien
le long de la veine bleue
qui va vers le poignet
une fourmi avance
arrivée au point où débute la main
elle se demande vers quel doigt progresser
elle tâte l’air et touche la peau de ses antennes
mord le pli dessiné par une ride
et choisit la voie qui va
vers le pouce
celui qui ne bouge pas d’un pouce
celui dont je regarde l’ongle rose
comme un pétale
la fourmi explore l’arc
il ferait le pont se dit-elle entre moi
et le reste de la colonie
je pose à plat la main sur la table en bois
et la fourmi va en suivant d’autres veines

En mer parfois se dessinent
des vagues qui sont des dauphins
des vagues qui ne sont rien
qu’elles-mêmes
des vagues qui se forcent à naître
l’une de l’autre
des vagues qui ne parlent que la langue
fine et muette sombre et profondément chaude
des cétacés

Chaque végétal, de l’arbre à l’herbe sauvage possède un instrument de musique. La partition est une poignée de pipistrelles, le vent est le chef de l’orchestre indiscipliné. De ce nocturne improvisé se dégage une confusion hyperbolique. Un désordre follement joyeux qui emplit l’espace de tentacules ondulatoires. Sons et couleurs mélangent leurs spectres, volumes, matières et ombres, filaments, tiges et feuilles, boutons et noyaux, racines et branches suspendent infiniment le temps et le silence. Le vide se froisse et enfle comme une éponge, se rétracte. La membrane qui lui sert de peau est rose comme les branchies du poisson-lune.
La nuit vient tout juste de disparaître et avec elle quelque chose de mon rêve, les fleurs minuscules dans la voie lactée qui répandaient un parfum de miel et d’écorces de citron se referment sur elles-mêmes, disparaissent et se taisent. Les frondaisons peu à peu gagnent le ciel à la manière des nuages. Les instruments se rangent sous les ailes, le vent s’en va et chante au dessus de la mer et la caresse comme on caresse un chat, jamais à rebrousse- poils. Les oiseaux se nourrissent d’insectes et tissent des nids provisoires dans les aiguilles de lumière et les reflets des sources comme si tout de la nuit et de ses concerts n’existait pas.

Dans le nid le bruit léger d’une demie plume
au ciel azuré la lune est un dé
un oisillon dont l’oeil est encore une planète aveugle
ouvre un large bec
du jour les heures l’ont fait naître
avec une application ailée
multipliée par deux fois deux
vols stationnaires
plongées vertigineuses
ont été exercés dans le but
unique de protéger
l’oeuf —peut-être deux de plus—
valeur zéro de la vie
dont nul ne discute plus jamais
l’importance

Sous l’olivier je lis
et par dessus mon épaule les ombres agitées de l’arbre semblent courir au delà des phrases,
elles balayent les mots.
L’ombre de l’arbre et moi ne lisons pas le même livre, me dis-je.
Pourtant, je l’entends chuchoter en caressant les signes de la pointe de ses feuilles, elle lit comme si elle était aveugle, du bout des doigts, se sert de la sensibilité tactile des mots, chaque syllabe est un objet, un personnage, un tronçon remarquable du bas-relief qu’elle éclaire à la lumière de son regard.
Il est des signes qui sautent aux yeux et d’autres qui fuient.
Je souligne.
L’ombre suggère de raturer, de hachurer, voire d’arracher la page.
Elle n’a pas tort cette ombre de l’arbre. L’analyse qui propose comme noeuds d’attaches une psychose, une crise oedipienne, une hystérie de symptômes et de phases toutes sorties de la tête de F à de simples oeuvres poétiques, à une aventure telle que le poème ne mérite pas d’être lue par l’être silencieux, l’ombre de l’arbre associée involontairement à ma position.
Mais l’arbre a fini de lire. Il cherche à faire de ma chevelure un feuillage, sa frondaison qui éclabousse la lumière. Mes cheveux sont comme les crinières des prairies, comme les toiles décousues des épeires qu’il malaxe pour qu’elle devienne épaisse ma chevelure comme un nuage.
Les plus longues mèches tendent de s’accrocher aux lèvres, de rester sur mes joues et d’autres de se faire prendre au piège par les cils.
Ainsi adossée au tronc lisant je deviendrais peut-être une partie de lui-même.
Mais lorsque je regarde les mélanges de couleurs, de feuilles, de fleurs à naître je me demande
si je serai à la mesure de leur souplesse
si comme toujours ma démarche saccadée de pied équin
ne passera pas au premier plan
avant que je n’ai eu le temps de me montrer sous mon aspect de végétal
qui ressemble plus aux parfums
qu’il diffuse à la lumière
qu’il absorbe et dévore pour nourrir son ombre.