Les pages grises

Si ma porte se ferme quelques jours, c’est qu’il m’arrive de ne plus trouver prise nulle part. Aucune forêt pour retenir mes secrets, aucune de mes prières ne trouvent plus d’écho. Je reste vide dans une caverne vide, une gorge qui ne contient plus aucun mot.

Je n’ai pas grand chose à cacher dans ma petite coquille, si ce n’est la peine. Ma peine : comprendre votre monde, apprendre vos attitudes, déchiffrer ce que vos phrases cachent dans leurs nœuds. Vous ne me rendez pas la tâche facile.

Hier, votre soif de vengeance m’a fait trembler, votre peur du passant m’a révolté. Faut-il toujours faire partie du même clan pour être apprécié ? Lorsqu’on donne tout, il ne reste plus rien à voler. On ne peut plus faire de l’autre un menteur ou un voleur.

Si vous vous cachez sous une croûte de fausses vérités, si vous me faites prendre des détours, traverser des déserts ésotériques, si vous manipulez les mots pour torturer les phrases lorsqu’enfin, je toucherai à votre source, sera-t-elle encore assez fraîche que pour éteindre mon dégoût?

Les jeux que vous proposez, n’amusent plus que vous mêmes. Qu’est-ce que j’en ai à foutre que vous invoquez le hasard de la wiki pour dissiper votre ennui !Vous faites du rire une ironie vaine. L’autre est toujours plus con que vous, n’est-ce pas ?

Heureusement pour moi, des auteurs étanchent encore ma soif. Des cœurs simples existent sans peur. Une écriture limpide, une écriture du plaisir qui se partage, trouve encore le courage de se laisser couler sans naufrage.

J’ai parcouru quelques blogs et puis lassée, j’ai relu Mishima:

L’eau continuait de s’écouler peu à peu. Le niveau de l’eau chaude s’abaissait lentement de son épaule à ses seins, puis de ses seins à son ventre. L’eau semblait ainsi lui lécher paresseusement le corps, délicates caresses qui laissèrent bientôt sa peau tendue. Le froid envahit son corps. Son dos était glacé. L’eau tournoyait maintenant plus vite et plus bruyamment tandis qu’elle laissait ses hanches à découvert.

« Voilà ce qu’est la mort, pensa-t-elle. C’est la mort. » Etsuko était sur le point d’appeler à l’aide lorsqu’elle retrouva ses esprits. Elle était agenouillée, nue, dans la baignoire vide. Elle se redressa, effrayée. P170 « Une soif d’amour » Yukio Mishima

La déferlante

La mer s’était retirée trop loin. Les souffles qu’elle envoyait étaient chargés de brouillard. La plage montrait les os saillants de sa cage thoracique et de son épine dorsale. L’horizon drapé de gris avalait des orages.
Soudain, géante, elle était là à tambouriner sur ma porte. À hurler dans la nuit qu’elle voulait mon âme et mon corps. Elle s’était enroulée sur elle-même, elle avait pris l’impatience sous son bras. J’ai mis mes mains sur les oreilles pour ne pas entendre sa rumeur. Elle chantait : « allons, c’est l’heure ! ». J’avais peur, j’avais mal : « De grâce, reviens plus tard. »Lui ais-je crié de mon trou noir.
Elle m’a tiré par les cheveux, m’a rué de coup. « Tu vas voir, tu vas connaître mon goût »me hurlait cette furieuse. Elle ne ressemblait pas à l’incendie, elle était bien plus amère. Jamais, elle ne vacillait ou se montrait tremblante. Elle ne ressemblait pas à la tornade, elle était plus gourmande. Chacun de ses pas la rendait plus cruelle et plus grande.
J’avais froid, j’avais faim. Elle avait mangé la lumière et liquéfié mon vouloir. Il s’écoulait plus vite que les secondes où je tentais de m’agripper. Quand je n’avais plus rien, ni larmes, ni mots, elle s’est redressée et à sorti son couteau. Elle a appuyé sa lame sur la pointe de mon cœur, a balafré ma joue et s’est enfuie en courant. Elle m’a laissé à demi-vivant, sur le lit qu’elle m’a préparé pour la mort.
La nuit quand je dors, le jour quand je vis, j’entends la vague, je vois son dos, je sens son haleine et je sais qu’elle reviendra.

Opale

porcelaine
Je t’envoie la lettre qu’il te reste à écrire, l’opale irisé d’une feuille de papier, la mie de pain, la main blanche et glacée découpée dans un fabuleux glacier, ses éclats de rire dans l’eau. Je t’envoie des pensées rassemblées dans les draps amidonnés de grand-mère, les plis confortables de la nappe du dimanche rangée dans l’armoire avec beaucoup de soins. Je t’envoie la caresse de la fleur, ses pétales, sa corole et ses feuilles. Je t’envoie un souvenir récolté par le hasard dans le fond d’un tiroir, l’oubli et son ruban au quel tu étais rattaché. Je t’envoie une tranche de vie, la nourriture qu’on laisse fondre sous la langue, le pas dans la neige, le souffle d’amour sur ta peau. Je t’envoie la partie douce et légère du silence.

Beague Vincent

Magma

 

L’angoisse résonne comme une langue de magma qui déchire et qui broie le fond de mon ventre et de mes poumons. Je n’ose plus déjà l’appeler simplement peur. Je respire du feu, je crache du feu et j’ai tort. Quel mot me réconfortera-t-il de sa caresse ? Où me faut-il chercher sans cesse ? L’angoisse racle les bords, déforme de nouvelles plaies, gronde et dompte chacun de mes gestes. Comment vivre et faire taire cet éternel brasier au fond de moi ?

 

J’apprends à aimer ça

Le caillou

Il arrive que je sente le caillou broyeur que j’ai au fond de moi. Impossible de le jeter en lui criant :  « va, je n’ai plus besoin de toi ! »

il me rend impitoyable. C’est grâce à lui, que je suis rarement pris pour un crétin.

Hier, il m’a fait abandonner au bout de 19 pages, un roman qui en contient plus de 152. Quelqu’un a du bien lui trouver une raison à ce livre pour discourir aussi longtemps. Le caillou aucune, pas une seule.

« Si tu avais eu envie de lire une bd, » m’a-t-il dit dès la première page « et bien il fallait le faire, ça aurait été vachement mieux ». Je n’aime pas les bd. Je n’aime pas qu’on me suggère des images, d’autres images à la place de celles que me suscite mon imagination. Je n’aime que les bd où les images et les bulles se contentent d’être différentes l’une de l’autre et me suggèrent tout autre chose. « Il te fait bouffer du carton plâtre !» a-t-il surenchérit voyant que je n’abandonnais pas à la 10ème page.

Il avait raison, mon caillou. Les personnages ne tenaient pas debout, on me nourrissait d’incohérences à tous les coins de phrases. On me forçait à croire, ce que je ne crois pas. On me tirait par les cheveux, au lieu de l’histoire. Le truc, s’il avait été retravaillé, aurait pu ressembler à une maquette merdique de 1984 d’Orwell. Merde. Orwell! c’est beaucoup mieux ! Et tellement moins prétentieux. J’ai flanqué mon livre à la poubelle, c’est rare : je recycle la plus part de mes déchets. Ce qui est encore en bon état, je le donne à des plus pauvres que moi. L’immonde service à thé chinois hérité de ma grand-mère, c’est ainsi que je m’en suis débarrassé. Mais là, pour le livre, j’avais peur qu’il fasse des émules. Quelqu’un d’autre aurait pu se mettre à croire qu’écrire c’est faire bouffer à l’autre, le lecteur, n’importe quoi. Des racines sèches, du sable, du vent ou bien pire encore car cela n’a aucun goût le vide intersidéral. Le service laissait entendre qu’il existe autre chose pour boire le thé que les gobelets gagnés en épargnant les points du supermarché.
La dernière fois que mon caillou avait pointé du poing un roman, proposer un échange sur ebay n’avait servi à rien. Henri Miller est encore sur mon étagère.

J’ai tapé le nom de l’auteur sur google et j’ai obtenu ça et ça

Le langage des fleurs

 

Le ciel ouvre sa gueule béante et avale le jour. Il avance comme ces grands monstres marins, aveugle, indolent et nous couvre d’une menace qui ne tient jamais ses promesses. La pire des averses ne me fera pas fondre et les orages ne briseront pas mes tympans.

Après son passage, bien loin de son ombre ondulante, je couvrirai les berges, les plaies des chemins et des routes de ma petite tache rouge. Je convaincrai le monde de la nécessité de mon incroyable fragilité et de mon silence. Je ne serai pas seule, nous serons des milliers à pétiller comme des graines au soleil, à provoquer les jaunes et les verts trop vifs, les noirs trop gourmands et les boues immondes. À donner au printemps le même pouvoir illusoire que l’été. À être insaisissables, à peine moins fragiles qu’un pollen laissé à la merci du vent.

Nos seuls mots puissants sont : « j’attends » et « jusqu’au bout ». La plus grande part du temps nous narguons le monde, nous frémissons, nous nous évanouissons. Pas besoin d’un argument pour vouloir, d’un prétexte quelconque pour avancer. Votre folie à tuer nous a donné raison.

Le langage des fleurs

Ypérite

Au champ d’honneur
Coquelicot

Les fourmis

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Quand je ferme les yeux, elles grouillent. Elles passent du vert au bleu, du violet à l’orange et au rouge. Elles se répandent dans mon corps en commençant par le cœur. Elles parcellent mon cerveau, avancent par ondes, organisent le cahot. Les fourmis se débrouillent pour me tétaniser, imposer leur musique et un ordre militaire.Je ne sais plus que faire.

Elles ont pris d’assaut mon sang, mes vaisseaux. Elles m’invitent à leurs danses rituelles et tribales. Le bruit qu’elles font me condamne ou me brise.

Quand je ferme les yeux, le monde ne m’appartient plus, les phrases sont détruites, les mots disséqués. Les sens perdus.

Si j’ouvre les yeux, je vois vos bouchent qui mâchent les symptômes, cisaillent les promesses et mentent sans finesse. Je vois vos regards qui détournent mes appels aux secours, vos pieds qui foulent ce que mes silences ont tenté de murmurer en douce. Si j’ouvre les yeux, je vois vos hurlements griller mon âme sur le feu, prendre la maladie par les cheveux et la souder à mon front fiévreux.

Lorsque je dors, les fourmis se baladent sur mon corps, travaillent la nuit pour qu’elle porte le même voile que la mort.

Effets secondaires

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Sortir, je n’y songe pas. Manger, dormir, non plus. Lire me tue. Les mots s’agglutinent et me torturent presque machinalement.
Le jour ment, il ne viendra pas. Il rampe comme un reptile, son sang est froid. Le soleil reste impotent. Le ciel éclaire sans faire d’ombre, sans créer de nuance, comme si on s’apprêtait à lui ouvrir le ventre. Il ne cède pas.
Les nausées me donnent l’envie de me faire amputer de cette masse noueuse. De commander une ablation du cerveau. J’éparpille mes gestes. Je suis disparate, en éclats. Je me cramponne à ces microparticules que sont devenues les secondes en me disant: ah, si seulement!
Il me semble que je sois toujours en mer. Je tangue d’usure et d’ ivresse. Le déséquilibre me mange. Je lutte à presque vomir. Je ne serai plus capable d’aimer, d’être, de ne plus vouloir. Je ne serais plus capable de sentir.
L’angoisse me tenaille, se tient prête à me confondre à la bouillie qu’elle fait cuire dans mon ventre. Je croupis parmi quelques médicaments. Ils sont censés c’est vrai, ne rien guérir. Ils se cantonnent à rendre éventuel, à faire place au possible lorsqu’il se présentera.
Si je décide de mourir, ne plus les avaler ne suffira pas. Ces foutus médicaments  lézardent la liberté et consolent la douleur dans mes bras. Ils prennent peu à peu le contrôle, je ne dépasserai plus jamais le stade de larve.