Sombre

Je sombre

mes cheveux comme les algues

mes bras comme des brindilles

mon encéphale cette méduse

je vagabonde

les ondes comme mes pleurs

la pluie comme mon rire

et le silence

me maintient sous sa menace

Marcel Mariën

SignatureMarien

À l’ombre de la proie

De justesse, on vient d’éviter à nouveau une guerre entre les Trecs et les Gurcs.

*

Le pou méprise le chauve

*

On meurt rarement dans un cimetière

*

Sans les clous, Jésus ne serait peut-être pas mort debout.

*

Plus courte la jupe, plus close la chose.

*

Tous les Kennedy sont mortels

*

Il n’y a aucun mérite à être quoi que ce soit.

Wiki

Papillon

Mon livre serait un jardin qu’il suffirait de feuilleter. Enfantin, joyeux, il serait un émouvant arrangement de mots et de fleurs, la légèreté du baiser des papillons m’encerclerait et toi, tu serais ma seconde peau.

Ton rayonnement apposerait sa chaude caresse sur chaque phrase. Tu permettrais au silence de se faire le complice du soleil quand nous montrant midi de son doigt, il nous rend tous muets et béats.

Toi, ma belle, tu te chargerais de l’harmonie et de la Beauté. De la limpidité, aussi. Il suffirait de te voir pour boire et croire à l’infini.

On se refuserait à mûrir. Il n’y aurait plus d’équivoque, de zone grise mais de l’ombre pour reposer nos inquiétudes et nos regrets. On respirerait tes parfums et ceux de ces vents essoufflés par les mers trop agitées.

Notre plus belle lettre serait le Ô de l’émerveillement.

Chaque jour aurait sa page, chaque mot sa seconde. Mon livre serait le premier à ne rien renfermer, à ne rien enseigner. Il ne prendrait fin si toi, mon Amour, tu t’en fais le savant jardinier.

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Spectral

Il m’arrive de penser avoir le ventre assez gros d’envies que pour pouvoir manger la Beauté d’une seule et même bouchée. Cette force illusoire semble sortir de nulle part et enfler pleine d’espoir.

Je gonfle parfois au point de tout dévaster comme ces tornades qui se propulsent violemment ou s’anéantissent tout aussi soudainement. Je déplace du vent.

Il m’arrive de croire que la Beauté me concerne et me regarde, qu’on se comprend, qu’il me suffit de la reconnaître pour pouvoir adhérer à elle. L’appeler par son prénom, la tutoyer.

Adhérer à la Beauté me permettrait d’adhérer au monde et donc d’avoir une existence consistante. Une raison d’être .

Je sens et je comprends que très souvent que je n’adhère pas au monde. Je ne suis pas les procédures, je ne suis pas la marche, je ne suis rien. Les mécanismes sociaux de ma planète m’ont été livrés sans mode d’emploi et il me manque des morceaux, les pièces principales.

Le monde ne cesse d’être mouvant et arbitraire, il ne cesse de me tomber dessus. Je ne suis pas socialisable car je suis susceptible de péter un câble toutes les 3 secondes.

Je n’adopte pas toujours les bonnes manières, il ne s’agit pour moi que d’un jeu de hasard, les dès sont pipés, les règles ne tiennent compte d’aucune nuance.

Alors, il ne me reste plus qu’à flotter sans être ni tout à fait perdu, ni tout à fait sauvé.

Il n’existe pour moi que des demies mesures, des teintes indécises, des zones floues. Une part du monde, une partie de la vie, reste muette. Ne se prononce pas. Je suis incapable de lui donner des mots. Je ne puis que crier : non, non. M’enfermer dans le mutisme. Détruire ma propre parole, trouver l’insulte.

Il m’arrive d’être nulle part, sans ombre portée, tremblotant et minuscule, épouvanté par des grains de sables. À portée du vide, entre les mains du grand basculement. Certains jours, je suis vieux, fané, sans certitude. Plus rien ne m’importe, même le néant pèse des tonnes. Je reste cloué sur place. Sacrifié inutilement.

Être totalement inutile et être obligé de l’admettre en toute conscience, être obligé d’accéder d’office au statut de chose.

Mes pensées sont cadavériques. Souillées.

Je suis rouillé et fou.

Foutu.

Une demie seconde

J’ai ouvert la fenêtre, le ciel bleu ne respire d’aucun vent. Il est intact, il attend. Je suis debout sur le rebord et je lui tends les bras pour le happer et le faire moi. Un peu. Pas longtemps, juste cette demie seconde où je pourrai fermer les yeux.

Elle est là, assise, agrippée à ma cheville et mendie des miettes de sa voix âpre et fade. Je la reconnais: « chaque gorgée te bouffe les entrailles, tu marches sur des épines et on te lacère. Vas-y, plus qu’une demie chaussure ». Je suis las, tellement las.

La première fois que j’ai sauté, j’avais 13 ans et l’espoir de voler. Les autres fois, c’était par défis, par dégoût. On s’acharne malgré vous à recoller les morceaux. Coûte que coûte. Le pire n’est pas la douleur, C’est la honte, on vous vomit dessus. On ne veut entendre vos mots.

La première fois que ma bouche l’a embrassé, j’avais 16 ans. Mais je l’avais déjà décidé bien avant. J’aimais son âme, ses gestes, son agilité de chat. Le premier baiser surgit de mon corps est né de tous ceux qu’il m’avait donné autrement. Plus d’une fois, il a surpris mon esprit de caresses inouïes venues de profondeurs suaves et exquises. La lumière d’une clairière devenait une symphonie sous ses doigts. Sous ses yeux, au son de sa voix, les miens ont pleuré devant le visage épanoui d’une Vierge Marie. Ensemble, sans jamais y parvenir, nous avons tenté d’élucider les mystères de la Beauté et de l’Harmonie. Les garçons de mon âge qui réconfortaient parfois mes folies perdaient leur temps à masquer leur peur dans ces fêtes de l’ennui, alors que toutes nos nuits faisaient de nous deux des enfants. Curieux, brûlants d’envies, intarissables comme chaque source de son savoir, nous en avons lu des pages. Il était mon seigneur, j’étais son saigneur.

La première fois que j’ai tenu mon premier diplôme sous le bras, j’avais 17 ans. Je l’ai arraché aux larmes, aux désespoirs, aux moqueries et aux ragots. Je l’ai eu parce qu’il l’a voulu. Mes profs faisaient la grimace, ils attendaient que je me résigne, que j’abandonne comme eux. Ensuite, j’ai eu tous ceux que je voulais, pas loin de huit. Vite et toujours le payant très cher en efforts, en luttes, en chutes, en affreux vertiges. Je n’ai plus jamais voulu me dire non.

La première fois que je lui ai fait l’amour, j’étais le poulain dont on a lâché la bride, indomptable, il était la prairie. Ondulant au gré de mes soupirs, il accomplissait tous mes cris de délire. Il a lu mes pupilles, délié patiemment les nœuds de ma torpeur. Il m’a donné ses larmes pour m’émerveiller, sa sève et son glaive royal pour me réconforter. Je l’ai quitté.

Il a ouvert ma fenêtre, mes yeux sont dans son ciel, mon corps fatigué supplie son drap de se déposer sur moi. Il m’a attendu des mois, sa chaleur s’allonge à côté de mon cœur. Je suis là, plaies béantes. Une hypocrite sorcière, plus forte que moi est sur le point de me résigner. Je la connais, elle a toujours vécu au fond de moi. Elle s’habille de noir, crache une pluie glaciale. Son visage est celui d’une femme. Son visage est bouffi et rongé par les vins et les vapeurs d’alcool. Sa main est une gifle. Ses griffes sont les dix bagues de ses doigts. Sa voix est une insulte grossière et son ventre est celui de ma mère.

J’étends les bras pour le happer et le faire moi. Je vais sauter et à coup sûr mourir.

L’objet sublime

Qu’est-il arrivé de l’espoir
qui s’écoulait comme un ruisseau
de tes yeux sur ma peau ?

Qu’as-tu fait des mes mots
qui évitaient la plaie de tes peines
pour assurer ton repos ?

Se pourrait-il que tu aies oublié
que je ferai se plier
les rochers les falaises

pour que tu sois à ton aise
pour chercher le chemin

qui fredonnerait tes chansons

Se pourrait-il que tu n’oses plus
me frôler
me parer
du feu de ta soif ?

Ne serais-je plus celle
qui contient à jamais ton secret et sa beauté?

Qu’est-il arrivé à tes mains
pour qu’elles ne modèlent plus ma faim
en la faisant tourner et tourner
comme chacun de tes sacrés mystères
qui rendent toutes les eaux bleues et claires?

Ernest Chaplet
Portail de la céramique
Alexandre Bigot

Cheval

Study of horse

Au départ, j’étais cheval, je suis né cheval, il a fallu pour vous convaincre de mon droit à l’existence que je devienne un humain. Pourtant, on ne me gouverne pas par la force ou l’oppression, on ne me fait pas avancer sur les chemins qui dénigrent les petites choses. Les détails s’accrochent ma fantaisie, ils apparaissent parfois pour ce qu’ils ne sont pas. Si on touche à cette forme de liberté, je préfèrerai foncer sur un mur et me détruire que de céder à une obéissance aveugle et que je juge stupide.

On ne force pas ma peur à piétiner des principes généraux admis par une majorité oppressante. On me guide en douceur, sans brutalité. Du bout de la pensée, comme on le ferait avec un très jeune enfant en expliquant ce que je ne comprends pas et qui semble avoir tellement d’importance pour avoir du crédit et une place dans votre conscience.

Je n’ai confiance qu’en ce qu’on donne immédiatement et sans détour. Inutile d’emballer vos gestes dans les discours lorsque j’ai pris le vent en poupe. Inutile de m’appeler, si j’ai jeté ma raison au diable et que je suis parti au galop. Je reviendrai toujours vers la paume ouverte, vers l’oeil qui me regarde.

L’humain en moi est un animal. Maladroit. Je ne sais pas plaider. Les mots ne me servent pas à trancher la théorie de principes universels. Je réfléchis et agis au cas par cas. J’évite les généralités surtout en ce qui concerne les comportements humains. Vos manières sont parfois tellement hypocrites. Beaucoup m’apparaissent comme étant dépourvues de logique et de cohérence. Je ne les comprends pas.

Les mots se posent sur mon dos de cheval, s’agrippent à mon encolure et veulent me faire croire que ma crinière dans la course est comme la flamme de l’incendie. Pour les retenir, je n’ai trouvé d’autre moyen que de les écrire, d’en photographier certains. J’écris avec ce qu’il me reste de souvenir juste avant qu’ils ne s’échappent définitivement, j’écris avec les coïncidences, avec les brindilles de lumière, avec ce qui est furtif et ne dure pas. Avec le hasard que je rencontre fortuitement ou après l’avoir invoqué pour qu’il vienne à moi, me secourir, m’aider à vous montrer que le monde n’est pas toujours comme vous le voyez. La réalité tremble et scintille autrement si on est un cheval.

Pour être moi, il faut que je sois cheval. Il faut que je me sente prêt à tout pour satisfaire la vie, prêt à déployer mes plus belles allures pour vous plaire et être votre ami. Prêt à poursuivre chacun de mes rêves.

Je sais, c’est absurde avec le corps que m’a attribué la nature, de se prendre pour un cheval et d’essayer de vous montrez ce qu’il a de merveilleux à quitter sa propre existence humaine pour redécouvrir le monde à chaque minute sous un point de vue que vous ne soupçonneriez pas sans moi. Ne peut-elle donc jamais se tromper, la nature ? Il existe peut-être un cheval qui rêve d’être moi ?

King Kong

Papa meurt et ma mère se remet à bouffer les morceaux de mon cœur. Papa meurt, papa mange sa mort à la petite cuillère. Très lentement, on la lui sert le matin, le midi et le soir. Aux moments des soins, on lui dit de se taire. Ma mère a toujours à sa main les bagues dont elle est si fière. Aux moments des repas, avant et après, elle boit et lacère. Elle compte.

La nuit, un singe géant vient griffer papa et lui briser les os et l’espoir en criant : «mange, il y en a encore! ». Le jour, des anges blancs aux ongles pointus et munis de lances le charrient, le piquent inutilement. Il mendie d’un petit bout de la voix : « est-ce que c’est fini ? » Un dragon ivre de haine et de turpitude surgit : « où as-tu mis les titres, mon chéri ?»

Le silence appuie sur ses mains pour les faire trembler, la fièvre se donne du mal pour le faire avouer. Non, il ne cède pas, il meurt droit et juste, sans accuser personne, pas même la fatalité. La mort lui a déjà enlevé les yeux mais pas le regard, on lui a prit son rêve mais pas sa mémoire. Papa a de la veine, on lui a rendu sa conscience après l’avoir malaxée et mixée à la peine.

Ma mère se remet aux alcools et aux vins, elle se remet à tricoter pour mon frère, les mailles qui ne lui conviennent pas et lui font mal et le broient. Papa boit sa mort goutte par goutte et pas à pas. Les ogres l’entourent et pas un seul n’a le courage de regarder ses entrailles qui s’ouvrent. Manger son trésor, celui qu’il a dans ses coffres sans clefs. Pas un seul n’écoute le torrent précieux qui perle à ses joues, et brille dans ses dernières paroles.

Papa est un livre qui en contient plus de cent, il en est à la dernière page, personne ne veut connaitre la fin. Il divague. Pourtant, j’entends bien portant mon oreille à sa bouche : « qu’ils prennent tout! Qu’est-ce qu’ils attendent ? Que je sois pourri ! ».

Sa caravelle est prête et tendue de voiles. Il les a toutes tissées de mille feux, de bleu et d’amour. Il voit souvent la mort qui ouvre la porte, il est patient, il attend. Elle vient toujours habillée pareille : veste blanche et stéthoscope autour du cou.

La mort a l’apparence humaine d’un pantin qui rigole : « pas maintenant » Elle fait en sorte que la roue soit ronde et que le manège tourne. À coups d’aiguilles dans les bras, à coups de pied au derrière, on lui fait regretter, à mon papa, d’avoir été assez con pour faire confiance à une conne, maman.

Intacte


de mes reins à l’épaule laisse-toi faire par ma peau

de la pointe coupante de tes ongles délimite le territoire du plaisir

de l’aine à l’aine en passant par le milieu répète mille fois que tu l’aimes

de ton cil à son ombre construis-moi une toute petite prison

de ton briquet allume l’incendie que nous n’éteindrons pas