Une demie seconde

J’ai ouvert la fenêtre, le ciel bleu ne respire d’aucun vent. Il est intact, il attend. Je suis debout sur le rebord et je lui tends les bras pour le happer et le faire moi. Un peu. Pas longtemps, juste cette demie seconde où je pourrai fermer les yeux.

Elle est là, assise, agrippée à ma cheville et mendie des miettes de sa voix âpre et fade. Je la reconnais: « chaque gorgée te bouffe les entrailles, tu marches sur des épines et on te lacère. Vas-y, plus qu’une demie chaussure ». Je suis las, tellement las.

La première fois que j’ai sauté, j’avais 13 ans et l’espoir de voler. Les autres fois, c’était par défis, par dégoût. On s’acharne malgré vous à recoller les morceaux. Coûte que coûte. Le pire n’est pas la douleur, C’est la honte, on vous vomit dessus. On ne veut entendre vos mots.

La première fois que ma bouche l’a embrassé, j’avais 16 ans. Mais je l’avais déjà décidé bien avant. J’aimais son âme, ses gestes, son agilité de chat. Le premier baiser surgit de mon corps est né de tous ceux qu’il m’avait donné autrement. Plus d’une fois, il a surpris mon esprit de caresses inouïes venues de profondeurs suaves et exquises. La lumière d’une clairière devenait une symphonie sous ses doigts. Sous ses yeux, au son de sa voix, les miens ont pleuré devant le visage épanoui d’une Vierge Marie. Ensemble, sans jamais y parvenir, nous avons tenté d’élucider les mystères de la Beauté et de l’Harmonie. Les garçons de mon âge qui réconfortaient parfois mes folies perdaient leur temps à masquer leur peur dans ces fêtes de l’ennui, alors que toutes nos nuits faisaient de nous deux des enfants. Curieux, brûlants d’envies, intarissables comme chaque source de son savoir, nous en avons lu des pages. Il était mon seigneur, j’étais son saigneur.

La première fois que j’ai tenu mon premier diplôme sous le bras, j’avais 17 ans. Je l’ai arraché aux larmes, aux désespoirs, aux moqueries et aux ragots. Je l’ai eu parce qu’il l’a voulu. Mes profs faisaient la grimace, ils attendaient que je me résigne, que j’abandonne comme eux. Ensuite, j’ai eu tous ceux que je voulais, pas loin de huit. Vite et toujours le payant très cher en efforts, en luttes, en chutes, en affreux vertiges. Je n’ai plus jamais voulu me dire non.

La première fois que je lui ai fait l’amour, j’étais le poulain dont on a lâché la bride, indomptable, il était la prairie. Ondulant au gré de mes soupirs, il accomplissait tous mes cris de délire. Il a lu mes pupilles, délié patiemment les nœuds de ma torpeur. Il m’a donné ses larmes pour m’émerveiller, sa sève et son glaive royal pour me réconforter. Je l’ai quitté.

Il a ouvert ma fenêtre, mes yeux sont dans son ciel, mon corps fatigué supplie son drap de se déposer sur moi. Il m’a attendu des mois, sa chaleur s’allonge à côté de mon cœur. Je suis là, plaies béantes. Une hypocrite sorcière, plus forte que moi est sur le point de me résigner. Je la connais, elle a toujours vécu au fond de moi. Elle s’habille de noir, crache une pluie glaciale. Son visage est celui d’une femme. Son visage est bouffi et rongé par les vins et les vapeurs d’alcool. Sa main est une gifle. Ses griffes sont les dix bagues de ses doigts. Sa voix est une insulte grossière et son ventre est celui de ma mère.

J’étends les bras pour le happer et le faire moi. Je vais sauter et à coup sûr mourir.

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