King Kong

Papa meurt et ma mère se remet à bouffer les morceaux de mon cœur. Papa meurt, papa mange sa mort à la petite cuillère. Très lentement, on la lui sert le matin, le midi et le soir. Aux moments des soins, on lui dit de se taire. Ma mère a toujours à sa main les bagues dont elle est si fière. Aux moments des repas, avant et après, elle boit et lacère. Elle compte.

La nuit, un singe géant vient griffer papa et lui briser les os et l’espoir en criant : «mange, il y en a encore! ». Le jour, des anges blancs aux ongles pointus et munis de lances le charrient, le piquent inutilement. Il mendie d’un petit bout de la voix : « est-ce que c’est fini ? » Un dragon ivre de haine et de turpitude surgit : « où as-tu mis les titres, mon chéri ?»

Le silence appuie sur ses mains pour les faire trembler, la fièvre se donne du mal pour le faire avouer. Non, il ne cède pas, il meurt droit et juste, sans accuser personne, pas même la fatalité. La mort lui a déjà enlevé les yeux mais pas le regard, on lui a prit son rêve mais pas sa mémoire. Papa a de la veine, on lui a rendu sa conscience après l’avoir malaxée et mixée à la peine.

Ma mère se remet aux alcools et aux vins, elle se remet à tricoter pour mon frère, les mailles qui ne lui conviennent pas et lui font mal et le broient. Papa boit sa mort goutte par goutte et pas à pas. Les ogres l’entourent et pas un seul n’a le courage de regarder ses entrailles qui s’ouvrent. Manger son trésor, celui qu’il a dans ses coffres sans clefs. Pas un seul n’écoute le torrent précieux qui perle à ses joues, et brille dans ses dernières paroles.

Papa est un livre qui en contient plus de cent, il en est à la dernière page, personne ne veut connaitre la fin. Il divague. Pourtant, j’entends bien portant mon oreille à sa bouche : « qu’ils prennent tout! Qu’est-ce qu’ils attendent ? Que je sois pourri ! ».

Sa caravelle est prête et tendue de voiles. Il les a toutes tissées de mille feux, de bleu et d’amour. Il voit souvent la mort qui ouvre la porte, il est patient, il attend. Elle vient toujours habillée pareille : veste blanche et stéthoscope autour du cou.

La mort a l’apparence humaine d’un pantin qui rigole : « pas maintenant » Elle fait en sorte que la roue soit ronde et que le manège tourne. À coups d’aiguilles dans les bras, à coups de pied au derrière, on lui fait regretter, à mon papa, d’avoir été assez con pour faire confiance à une conne, maman.

2 commentaires sur « King Kong »

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