L’implosion

Je marche et mes pas font résonner les cavernes, les rues émondées. Je n’attendrai pas le bus. Je n’ai pas l’âme assez tranquille pour attendre. Marcher me remplira le ventre. J’avance d’une marche assassine, mon regard pointe la ville qui tremble dans les liquides qui la traversent. Serai-je effrayé par son abandon ? Je vais suivre ses invitations, la rivière explose sous le soleil et fatigue mes yeux. Je fronce.

Je vis sous la menace d’être plongé à tout instant dans les tourments d’un incendie qui me ronge et me met à vif.

J’ai perdu depuis longtemps la faculté de condamner les gens. Je suis persuadé qu’ils agissent par omission, sans prendre toujours conscience des tempêtes qu’ils provoquent dans ma tête.

Ici, sous les ponts, se cache la mélancolie de ma ville. Ce qui coince et ne parvient pas à avancer avec elle, se retrouve ici. La rage qu’on ne peut prononcer là-haut, la faiblesse, la honte viennent boiter au raz de l’eau. Moi non plus, je ne peux plus être le passant qui va quelque part, je ne peux plus, pas aujourd’hui, aller là-haut. Je marche sans but, je marche comme on dévore, plus par rage que par faim. Je n’ai pas besoin d’aller quelque part.

Comme il est déroutant d’être plongé dans une masse grouillante et hurlante et de ne pas comprendre le moindre mot, de trouver inutile toute cette agitation. Comme il est effrayant d’avoir l’intelligence qui soudain se dérobe et vous laisse amputé de la faculté de se prononcer et de se reconnaître. Chaque jour, me désespère un peu plus, de compromis en compromis, je ne parviens plus à savoir où je vais et ce que je veux réellement. Tenir le contact est périlleux, plus rien ne trouve de sens et de finalité. Je me laisse le plus souvent flotter à la surface des choses. Je perds prise. Je prends de la distance, je perds de mon élasticité.

Je suis en train de m’éteindre.

Sans le moindre cri.

Mes cris

comme une prière      tous les matins j’accomplis               l’écriture

de l’oubli

                             dernier élan vital

avant d’aller border

ma vie

dans le quotidien

bancal

des habitudes despotiques

                      et animales

du j’ai faim il faut que je gagne

peu importe

la fin

j’écris              chacun de mes cris

dans la plus sinistre agonie

j’ai parfois envie de vomir

tellement je me trouve laid

vaincu avant les combats

par

mon satanique ennui

Un petit poisson d’argent

J’ai un fantôme derrière l’oreille. Lorsque je m’assieds à mon bureau et que je veux lire, j’incline la tête et il vient s’asseoir sur mon épaule. Il lit et déverse ses flots de paroles dans mon oreille. Sa voix est faible et friable, elle résonne comme le papier qu’on chiffonne. Elle s’avance toujours en chuchotant, on dirait que parfois, elle divague. Je laisse mes pensées se transformer en fluide, bercé par les ondes, tantôt chaudes, tantôt froides de sa mélancolie. Je m’écoule si facilement entre les phrases, que je frôle l’évaporation dans presque toutes les histoires. Quand je me perds, car il n’est pas toujours bon de se laisser captiver ainsi par le monde des livres et par les chansons des anges qui envoûtent dans tous les chefs-d’oeuvres, le fantôme ouvre les bras, me tend un voile, me capture au filet.

Il parle. Il parle presque tout le temps. Avant que je n’aie pu songer aux mots qu’il me faudrait pour construire une idée qui ne serait pas un nouveau mirage, il a déjà composé sa page. Agile, il répand son haleine, solutionne ma confusion ou tranche mes certitudes en sentences vives et acides. Il invente de nouvelles formes au silence, creuse une niche pour le désarroi et l’étonnement. Range les fables dans les bulles de savon. Il lui arrive de pondre des noeuds, de planter des oignons ou d’être disgracieux, il n’est jamais biscornu ou envieux, vaniteux ou poreux.

Un jour, dans le parc, il s’est assis à côté de moi, malgré le soleil, il s’est mis à pleurer. J’ai tout fait pour cacher sa larme, pour adoucir son sanglot, sans y réussir. Il est parfois inconsolable et plus volatile que les spores des fleurs sauvages. J’ai dû partir pour ne pas le brusquer et l’obliger à hanter sombrement les profondeurs des lacs.

Le fantôme a dessiné l’empreinte de sa main dans le creux de ma nuque. Je l’ai remarqué hier, lorsque j’ai rasé mes cheveux. J’ai approché le miroir et puis la lampe et j’ai vu distinctement dans un enchevêtrement de reflets, la trace tenace de ses doigts. Sa main n’est pas plus grande qu’une petite rose. On dirait qu’il a cueilli ses mains dans un jardin coquet. Le fantôme ne possède pas de crochet, pas de pieds qui pourraient prendre racines, il est aussi libre qu’un parfum. Il revient avec son premier désir d’enfant, intact et frais comme le premier pas dans la neige.

Le fantôme chante, rit, gentiment comme un petit ruisseau. Comme les voiles des fontaines, il est discret, gracieux, rutilant.Si peu encombrant.

Hier, il a tendu son doigt en disant :  «  regarde !». On aurait dit une allumette, mais c’était beaucoup plus petit et fragile. Était-ce un pistil, l’embryon d’un bourgeon, je ne sais pas. Mais, il m’a assuré que cette petite chose était dévote et brillait d’une plus grande volonté que la mienne. Il a insisté pour que je ramasse tous les morceaux de désir que j’avais éparpillés, pour que je refasse mon bagage, rassemble mon courage et parte. Partir, sans savoir où je pourrais aller, poussé dans le dos par les soupirs du fantôme : quoi, déjà ? Tu n’as pas fait même trois pas ! Continue, continue. Il ne cessait de me houspiller, de gommer les excuses, d’être sourd à mes angoisses.

Il m’a laissé entendre que cela n’avait plus tellement d’importance avec un ressort détraqué comme le mien, de savoir où l’on va. Il me faut juste assez d’espoir pour contourner la prochaine nuit, juste assez pour goûter l’instantané qui brille comme un petit poisson d’argent dans la main.

Les paroles de l’âme

Le monde s’affaisserait en lambeaux si tu ne m’en confiais

le secret

d’un baiser à l’oreille

le velouté de ton sexe confère à l’Amour sa Beauté

les exubérances de tes fragiles rondeurs ne connaissent pas

la sécheresse des peurs

tu abreuves ma soif et ses pleures

du nectar volcanique

qui fertilise les paroles de l’âme

en idées

audacieux ou crémeux

je te couvrirai des vœux issus de

ces fontaines mystiques que tes soupirs

laissent jaillir et devenir

plus provocantes que le feu

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Les feuilles se baignent dans le ciel, les arbres peignent un océan vif d’un vert aussi turbulent que le feu. Je suis amoureux. Éperdument et pourtant, je ne me suis pas, depuis longtemps, senti aussi fort et terrifiant.

Je le sais, je le sens, les jours bleus ne tiennent pas longtemps parmi ceux moins brillants de ma livide collection. Je m’en fou, même très peu, je veux être heureux et confiant. Je veux vibrer comme une symphonie quel-qu’en soit le prix.

Je veux galoper libre, sans la mort à mes trousses, sans la peine à mes tripes. Je ne veux plus que prononcer : je t’aime pour toujours. Pour toujours, pour toujours,même si mes promesses ne résistent jamais à l’assaut d’une horreur ou bien deux.

J’incendie mes idées et mes plus sombres phantasmes, je te veux.

Je veux t’aimer dans mes silences, je veux t’aimer de mots et puis de phrases. Je veux que tu comprennes que je n’ai pas d’autre voie que celle qui parle là.

L’araignée

Elle s’agglutine, les premiers temps on ne sent encore rien si ce n’est son parfum

facile et puis ensuite

elle coagule chaque geste et lorsqu’on veut partir

plus rien ne reste

la vie saigne et laisse des plaies

dont la lave grouillante

jamais ne se tait.


La clôture

Tout au bout de chaque jour, il devrait y avoir une porte. Une porte ouverte et discrète. Une porte par laquelle je pourrais, si j’en ai le souhait, sortir. Sortir du monde, me mettre en retrait. Sortir de moi-même. Il faudrait pouvoir entrer et sortir.

Il faudrait que je puisse me défaire de tous les faits qui ont jalonné ma vie. Supprimer les regrets, supprimer l’absurdité de la culpabilité.

En sortant, je commencerais par ne plus vouloir être moi pour une heure.

Je voudrais être résorbé.

Dévolu à voler dans les couleurs à l’état pur, à être compris, à être inclus.

Avoir la sensation légère de ne plus devoir être. Car être moi, c’est être condamné à vivre dans une prison trop petite, c’est être incapable et défaillant.

Je voudrais éteindre mon regard pour ne plus avoir à voir l’échec de l’existence, à en mesurer avec autant de précision la défaite.

Je voudrais être regardé sans égard.

Devenir la poussière de la poussière et ainsi même obtenir une sorte de libération.

Savourer la grâce de ne pas devoir appartenir à la race humaine et  se rendre complice de ses agissements écœurants. Dans le silence.

N’être qu’une infime parcelle sans importance, libre de toute fatalité et de toute obéissance. N’assumer qu’un seul état et qui ne serait pas celui de la conscience de l’impuissance.

Le jour devrait avoir des portes, des fenêtres. Des fenêtres pour partir partiellement.

On devrait pouvoir s’offrir la possibilité de renaître en ouvrant une porte. D’oublier. De transparêtre

Mais, au bout du jour, vient la nuit. Viennent les heures somnambules qui condamnent les rêves à errer comme des fantômes, à n’être jamais pris aux sérieux par moi. Au bout du jour, la clôture. Je ne parviens jamais à aller au-delà.