Un petit poisson d’argent

J’ai un fantôme derrière l’oreille. Lorsque je m’assieds à mon bureau et que je veux lire, j’incline la tête et il vient s’asseoir sur mon épaule. Il lit et déverse ses flots de paroles dans mon oreille. Sa voix est faible et friable, elle résonne comme le papier qu’on chiffonne. Elle s’avance toujours en chuchotant, on dirait que parfois, elle divague. Je laisse mes pensées se transformer en fluide, bercé par les ondes, tantôt chaudes, tantôt froides de sa mélancolie. Je m’écoule si facilement entre les phrases, que je frôle l’évaporation dans presque toutes les histoires. Quand je me perds, car il n’est pas toujours bon de se laisser captiver ainsi par le monde des livres et par les chansons des anges qui envoûtent dans tous les chefs-d’oeuvres, le fantôme ouvre les bras, me tend un voile, me capture au filet.

Il parle. Il parle presque tout le temps. Avant que je n’aie pu songer aux mots qu’il me faudrait pour construire une idée qui ne serait pas un nouveau mirage, il a déjà composé sa page. Agile, il répand son haleine, solutionne ma confusion ou tranche mes certitudes en sentences vives et acides. Il invente de nouvelles formes au silence, creuse une niche pour le désarroi et l’étonnement. Range les fables dans les bulles de savon. Il lui arrive de pondre des noeuds, de planter des oignons ou d’être disgracieux, il n’est jamais biscornu ou envieux, vaniteux ou poreux.

Un jour, dans le parc, il s’est assis à côté de moi, malgré le soleil, il s’est mis à pleurer. J’ai tout fait pour cacher sa larme, pour adoucir son sanglot, sans y réussir. Il est parfois inconsolable et plus volatile que les spores des fleurs sauvages. J’ai dû partir pour ne pas le brusquer et l’obliger à hanter sombrement les profondeurs des lacs.

Le fantôme a dessiné l’empreinte de sa main dans le creux de ma nuque. Je l’ai remarqué hier, lorsque j’ai rasé mes cheveux. J’ai approché le miroir et puis la lampe et j’ai vu distinctement dans un enchevêtrement de reflets, la trace tenace de ses doigts. Sa main n’est pas plus grande qu’une petite rose. On dirait qu’il a cueilli ses mains dans un jardin coquet. Le fantôme ne possède pas de crochet, pas de pieds qui pourraient prendre racines, il est aussi libre qu’un parfum. Il revient avec son premier désir d’enfant, intact et frais comme le premier pas dans la neige.

Le fantôme chante, rit, gentiment comme un petit ruisseau. Comme les voiles des fontaines, il est discret, gracieux, rutilant.Si peu encombrant.

Hier, il a tendu son doigt en disant :  «  regarde !». On aurait dit une allumette, mais c’était beaucoup plus petit et fragile. Était-ce un pistil, l’embryon d’un bourgeon, je ne sais pas. Mais, il m’a assuré que cette petite chose était dévote et brillait d’une plus grande volonté que la mienne. Il a insisté pour que je ramasse tous les morceaux de désir que j’avais éparpillés, pour que je refasse mon bagage, rassemble mon courage et parte. Partir, sans savoir où je pourrais aller, poussé dans le dos par les soupirs du fantôme : quoi, déjà ? Tu n’as pas fait même trois pas ! Continue, continue. Il ne cessait de me houspiller, de gommer les excuses, d’être sourd à mes angoisses.

Il m’a laissé entendre que cela n’avait plus tellement d’importance avec un ressort détraqué comme le mien, de savoir où l’on va. Il me faut juste assez d’espoir pour contourner la prochaine nuit, juste assez pour goûter l’instantané qui brille comme un petit poisson d’argent dans la main.

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