
Quelque chose à chaque fois
me dépossède du poème
comme si c’était une montgolfière
Elle monte silencieuse et lente
lointaine
elle me regarde
et me déleste de
moi-même

Quelque chose à chaque fois
me dépossède du poème
comme si c’était une montgolfière
Elle monte silencieuse et lente
lointaine
elle me regarde
et me déleste de
moi-même

Il pleut
épines aiguilles et
craintes
nouées aux crins des crinières
il pleut épées et sabres
sanglots et sentiers de croassements
la boue grave ses empreintes sur les chemins
Les pins brassent nuages occultants
et le ciel en lambeaux
pourtant ne s’envole pas encore l’oiseau noir et or
il pleut
est-ce la colline qui se délite
les prés qui se préparent au départ d’un troupeau
d’écume et de vagues
Il pleut
je m’attends à voyager de nuit et à ne pouvoir
aller nulle part
Source image: The MET

Le jardin ressemble à un fouillis joyeusement chaotique. C’est une oeuvre abstraite et étrange qui occupe l’espace et le temps comme le ferait peut-être un ensemble de musiciens face à une partition difficile à lire, presque impossible à déchiffrer car elle s’adresse à l’instrument, à l’objet, à l’individu porteur d’âme et parce que chacun sait que sa voix personnelle et unique n’a de sens, n’a de force, n’a de vie que dans les corrélations qu’elle peut établir avec les autres en un instant donné.
D’abord, il y a les végétaux qui se mélangent, s’élancent, se ramassent, échangent leurs plus vigoureuses pousses. Les feuillages qui persistent et ceux qui s’envolent et roussissent. Les fleurs et les bractées, les fruits en boutons ou ceux en train de se rouler sur le sol, ceux qui atterrissent et croiseront leurs racines avec celles plus vieilles qui croissent et gagnent déjà les profondeurs paisibles et sombres. Il y a des senteurs qui voyagent, des conversations entre sèves. Des verts qui se soutiennent, des nuances qui affirment leurs légères différences.
Ensuite apparait la faune. L’olivier frémit, un rouge-gorge est devenu l’un de ses fruits. Une mésange se demande pourquoi cette branche se penche et quelle est cette ombre sous la tuile. Parmi les agapanthes, une famille de rouge-queues picore. Sautille, chante. Dévore une invisible nourriture. Un merle noir laisse croustiller sous ses pas les feuilles sèches de la haie qui protège sa petite promenade. Le corps frétillant de la bergeronnette des ruisseaux vient déposer sa note jaune acide comme l’écorce d’un citron, nette et proportionnée comme l’ hiéroglyphe. Les parfums des pins et des roses s’unissent aux senteurs des daturas et des feuillages qui pourrissent, de la mousse qui nait là où la terre reste humide. La mort déflore la vie d’un geste lent, amoureux, hivernal. Au loin le milan soulève un collier de brumes qui sentent comme l’eucalyptus.
Tout cela ressemble à la musique que jouerait un orchestre dont les instruments seraient laissés en pâture, presque à l’état sauvage, à peine accordés entre eux. Soudain un brin de silence, le chat entre en scène. Noir ébène. Sa démarche comme les notes sombres et claires du piano.
Rien dans le jardin qui ne corresponde à une partie du jeu central, du jeu fougueux de sa vie, éphémère et réelle, éternellement renouvelée. Rien qui ne soit pas à sa place. Même moi qui partage quelques unes de mes heures avec ce jardin. Je me demande souvent lequel de nous deux à besoin de l’autre sans attendre la réponse.
La plupart du temps, on ne voit rien, on ne sent rien, on n’entend rien alors on pense qu’il n’y a rien. On prend la liberté d’écraser l’horrible insecte, l’hideuse épeire. Toute une vie se passe dans l’ignorance qu’on accorde à notre certitude d’avoir raison, de savoir, de connaître. Et quand il s’agit de regarder un jardin, de découvrir une oeuvre qui nous déroute, d’entendre un message qui n’est pas celui que l’on espère, on se détourne. On étouffe. On refuse. On attend toujours de l’autre ce qu’il ne peut pas nous donner se foutant éperdument de ce qu’il veut nous donner.

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bleus les fils au dessus des collines
le jour empoisonné les nuages immobiles
bleus la mer l’horizon les couronnes
des troncs les plumes du merle et celles
des milles oiseaux engrangés par le vent
bleus les calices les corolles les pétales et les hampes florales
bleu le temps
bleues ses lèvres sa bouche sa langue sa parole
bleues la route les voies et la toute petite étoile
qui signale l’arrivée de la mer des nuées
bleus l’étendue l’espace qui séparent entres elles
les planètes froides les soleils qui se disent être sur le point
de s’éteindre
bleus les lilas et les lys les ombres portées sur les toiles
bleus les coups mauvais reçus au ventre au visage
bleues ma peur ses soeurs ses cousines et parentes éloignées
bleus le sang caillé le mur qui se construit tout autour de ton coeur
bleues l’empreinte de tes pieds la pointe que tu viens de tremper
bleu l’air qui fait grelotter tes poumons gèle tes doigts étrangle ta voix
bleue la fin qui rampe et s’approche de la grotte où depuis des milliers
d’années tu préserves tes troupeaux tes récoltes de rêves
bleues les veines du fleuve qui court de ton poignet au col
bleues les périodes glacières et ses feux de roche ses douleurs qui entaillent les paumes
bleus l’incendie de tes larmes
l’absence de mots dans ce qu’il te reste de gestes
bleu le silence bleu ton cri bleus les plis la naissance de l’usure les rides
bleus tes iris bleus tes rires ton chant
bleus tes paupières et les cernes qui soulignent la présence du squelette
qui habite à jamais ton corps

Est-ce une source
dans le buisson
qui bruisse
ou une à une
les feuilles
qui partent
de l’été
n’est-ce
que le plaisir
de la question
que mon esprit
dévoile
naissent des réponses
partitions improvisées
naissent des silences
saccadés
sous les feuillages
un sanglot qu’il ne faut pas
révéler
Source image: ici

Sa solitude et
tout autour
les arbres et leurs fruits
qui chantent et piaillent
les nuages qui avancent
frôlant le ciel effleurant
les collines bleues
sa solitude
comme gravée sur un rocher
parfois s’efface
monte tel le sifflement du milan
qui cherche à atténuer
la ride que creuse inlassablement
l’appel incompréhensible
de cette voix au fond
de son corps
au teint de cendre


hier, il s’est assis le fantôme
dans mon dos dans l’angle mort
pour regarder la mer
se défaire peu à peu
j’ai fait semblant de ne pas savoir
qu’il était là comme une ombre
à l’envers
immobile stupéfait
qu’il me parlait dans la langue
que seuls lui et moi utilisons
une langue muette et tentaculaire
sans autre verbe que l’être
j’ai feint l’oubli
il s’est éloigné il est parti
le fantôme
plus tard
la nuit est revenue avec lui
j’ai entendu le cliquetis de ses doigts
comme si quelqu’un lançait les dés
contre la paroi vitrée
j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter
à la frontière invisible
entre lui et moi
tomber reprendre
son envol aveuglé
comment devenir
si cette aire où la pointe d’une toupie
cherche son équilibre
est l’espace infime et absurde
qui est alloué à votre vie

Les pommes du pin pétillent
il n’en est pas une qui n’appelle pas
d’un cri un autre cri
–
un froufroutement de plumes
prépare l’envol puis le postpose
une nouvelle fois
–
Les nuées se condensent
s’essayent à dessiner les nuages
à comprendre les mouvements
vastes qui traversent les mers
–
il faudra trouver une île une ombre
un territoire assez étrange pour
inventer au milieu du désespoir
un rivage

hier ton visage n’était plus qu’un masque
la souffrance avait mangé ton regard
écarté ta bouche
déformé tes râles
tu n’avais plus de dents et pour te défendre
plus rien
plus aucun de tes mots n’était affuté
sans eux
désormais
toutes les phrases grelottent
L’insecte en moi dissèque tout ce qu’il voit. Il ouvre et referme tous les volets d’une idée, toutes les portes d’une pensée de plus en plus vague et dont les reflets se propagent en miroir. Des voies, il retire de minuscules graviers que chacun de ses doigts tâte, manipule. De là, germent les mots qu’il ne prononce pas mais accumule en tas. Il englue de salive des phrases entières afin qu’elles se soutiennent entre elles.
Pour quelles raisons? Je ne sais pas. L’insecte ne parle pas. Il observe, il s’observe. En le regardant, on croit voir un bouclier frappé de l’écusson d’une famille de guerriers disparue, oubliée. On voit l’écho de son ombre se perpétrer dans l’espace. On entend qu’il déplace grain par grain le silence. L’insecte remue des montagnes. On entend au loin le rocher, caillou immonde ramper. Il grave de ce cri ma peur ancestrale. Il creuse, il ronge les regards jusqu’à en extraire la bille noire.
L’insecte en moi cherche, envahit, contourne. Il habiterait un retable, un triptyque, une de ces petites armoires qu’on vénère sans savoir. L’insecte en moi a peur. A faim. A froid. A besoin d’apprivoiser la chair qui bouillonne à l’intérieur de son squelette. Ce qu’il montre est presque toujours ce que l’on cherche à cacher.