Epines, aiguilles et craintes

Georgia O’Keeffe; ‘Blue Lines X’, 1916

Il pleut
épines aiguilles et
craintes
nouées aux crins des crinières 

il pleut épées et sabres
sanglots et sentiers de croassements
la boue grave ses empreintes sur les chemins

Les pins brassent nuages occultants
et le ciel en lambeaux 

pourtant ne s’envole pas encore l’oiseau noir et or

il pleut
est-ce la colline qui se délite
les prés qui se préparent au départ d’un troupeau
d’écume et de vagues

Il pleut
je m’attends à voyager de nuit et à ne pouvoir
aller nulle part 

Source image: The MET

Questionnante

Jeu de tarot divinatoire dit dit « Grand Etteilla » ou « tarot égyptien » source image: BNF Gallica

Le jardin ressemble à un fouillis joyeusement chaotique. C’est une oeuvre abstraite et étrange qui occupe l’espace et le temps comme le ferait peut-être un ensemble de musiciens face à une partition difficile à lire, presque impossible à déchiffrer car elle s’adresse à l’instrument, à l’objet, à l’individu porteur d’âme et parce que chacun sait que sa voix personnelle et unique n’a de sens, n’a de force, n’a de vie que dans les corrélations qu’elle peut établir avec les autres en un instant donné. 

D’abord, il y a les végétaux qui se mélangent, s’élancent, se ramassent, échangent leurs plus vigoureuses pousses. Les feuillages qui persistent et ceux qui s’envolent et roussissent. Les fleurs et les bractées, les fruits en boutons ou ceux en train de se rouler sur le sol, ceux qui atterrissent et croiseront leurs racines avec celles plus vieilles qui croissent et gagnent déjà les profondeurs paisibles et sombres.  Il y a des senteurs qui voyagent, des conversations entre sèves. Des verts qui se soutiennent, des nuances qui affirment leurs légères différences.

Ensuite apparait la faune. L’olivier frémit, un rouge-gorge est devenu l’un de ses fruits. Une mésange se demande pourquoi cette branche se penche et quelle est cette ombre sous la tuile. Parmi les agapanthes, une famille de rouge-queues picore. Sautille, chante. Dévore une invisible nourriture. Un merle noir laisse croustiller sous ses pas les feuilles sèches de la haie qui protège sa petite promenade. Le corps frétillant de la bergeronnette des ruisseaux vient déposer sa note jaune acide comme l’écorce d’un citron, nette et proportionnée comme l’ hiéroglyphe. Les parfums des pins et des roses s’unissent aux senteurs des daturas et des feuillages qui pourrissent, de la mousse qui nait là où la terre reste humide. La mort déflore la vie d’un geste lent, amoureux, hivernal. Au loin le milan soulève un collier de brumes qui sentent comme l’eucalyptus.

Tout cela ressemble à la musique que jouerait un orchestre dont les instruments seraient laissés en pâture, presque à l’état sauvage, à peine accordés entre eux. Soudain un brin de silence, le chat entre en scène. Noir ébène. Sa démarche comme les notes sombres et claires du piano. 

Rien dans le jardin qui ne corresponde à une partie du jeu central, du jeu fougueux de sa vie, éphémère et réelle, éternellement renouvelée. Rien qui ne soit pas à sa place. Même moi qui partage quelques unes de mes heures avec ce jardin. Je me demande souvent lequel de nous deux à besoin de l’autre sans attendre la réponse. 

La plupart du temps, on ne voit rien, on ne sent rien, on n’entend rien alors on pense qu’il n’y a rien. On prend la liberté d’écraser l’horrible insecte, l’hideuse épeire. Toute une vie se passe dans l’ignorance qu’on accorde à notre certitude d’avoir raison, de savoir, de connaître. Et quand il s’agit de regarder un jardin, de découvrir une oeuvre qui nous déroute, d’entendre un message qui n’est pas celui que l’on espère, on se détourne. On étouffe. On refuse. On attend toujours de l’autre ce qu’il ne peut pas nous donner se foutant éperdument de ce qu’il veut nous donner.  

Spectres

The New Threat (Sea Pollution poster) via Stamatis Kardaris Aberdeen, United Kingdom

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bleus les fils au dessus des collines

le jour empoisonné les nuages immobiles

bleus la mer l’horizon les couronnes

des troncs les plumes du merle et celles

des milles oiseaux engrangés par le vent

bleus les calices les corolles les pétales et les hampes florales

bleu le temps

bleues ses lèvres sa bouche sa langue sa parole

bleues la route les voies et la toute petite étoile

qui signale l’arrivée de la mer des nuées

bleus l’étendue l’espace qui séparent entres elles

les planètes froides les soleils qui se disent être sur le point

de s’éteindre 

bleus les lilas et les lys les ombres portées sur les toiles

bleus les coups mauvais reçus au ventre au visage

bleues ma peur ses soeurs ses cousines et parentes éloignées

bleus le sang caillé le mur qui se construit tout autour de ton coeur

bleues l’empreinte de tes pieds la pointe que tu viens de tremper

bleu l’air qui fait grelotter tes poumons gèle tes doigts étrangle ta voix

bleue la fin qui rampe et s’approche de la grotte où depuis des milliers

d’années tu préserves tes troupeaux tes récoltes de rêves 

bleues les veines du fleuve qui court de ton poignet au col 

bleues les périodes glacières et ses feux de roche ses douleurs qui entaillent les paumes

bleus l’incendie de tes larmes 

l’absence de mots dans ce qu’il te reste de gestes

bleu le silence bleu ton cri bleus les plis la naissance de l’usure les rides

bleus tes iris bleus tes rires ton chant 

bleus tes paupières et les cernes qui soulignent la présence du squelette 

qui habite à jamais ton corps 

Lymphe

Cai Guo-Qiang- Same Word, Same Seed, Same Root
2006
Collection of Min Tai Yuan Museum, Quanzhou, Fujian

Est-ce une source

dans le buisson

qui bruisse


ou une à une

les feuilles

qui partent

de l’été


n’est-ce 

que le plaisir

de la question 

que mon esprit

dévoile


naissent des réponses

partitions improvisées

naissent des silences

saccadés 

sous les feuillages

un sanglot qu’il ne faut pas

révéler 

Source image: ici

Seul

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©Bertrand Els, 2015

Sa solitude et

tout autour

les arbres et leurs fruits

qui chantent et piaillent

les nuages qui avancent

frôlant le ciel effleurant

les collines bleues

sa solitude 

comme gravée sur un rocher

parfois s’efface

monte tel le sifflement du milan

qui cherche à atténuer

la ride que creuse inlassablement

l’appel incompréhensible

de cette voix au fond

de son corps

au teint de cendre 

Fantômes

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source  gifs


hier, il s’est assis le fantôme

dans mon dos dans l’angle mort

pour regarder la mer

se défaire peu à peu

j’ai fait semblant de ne pas savoir 

qu’il était là comme une ombre 

à l’envers

immobile stupéfait

qu’il me parlait dans la langue 

que seuls lui et moi utilisons

une langue muette et tentaculaire

sans autre verbe que l’être

j’ai feint l’oubli 

il s’est éloigné il est parti 

le fantôme

plus tard

la nuit est revenue avec lui 

j’ai entendu le cliquetis de ses doigts 

comme si quelqu’un lançait les dés

contre la paroi vitrée

j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter

à la frontière invisible 

entre lui et moi

tomber reprendre 

son envol aveuglé 

 

comment devenir

si cette aire où la pointe d’une toupie

cherche son équilibre

est l’espace infime et absurde

qui est alloué à votre vie

Migration

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dasar  bird tornado source image ©

Les pommes du pin pétillent

il n’en est pas une qui n’appelle pas

d’un cri un autre cri 

un froufroutement de plumes

prépare l’envol puis le postpose

une nouvelle fois

Les nuées se condensent 

s’essayent à dessiner les nuages

à comprendre les mouvements

vastes qui traversent les mers

il faudra trouver une île une ombre

un territoire assez étrange pour 

inventer au milieu du désespoir

un rivage 

Masque

Mayan Half Skull/Half Face Mask – Guatemala, Circa: 6th to 9th Century AD source image

hier ton visage n’était plus qu’un masque

la souffrance avait mangé ton regard 

écarté ta bouche

déformé tes râles

tu n’avais plus de dents et pour te défendre 

plus rien 

plus aucun de tes mots n’était affuté

sans eux 

désormais 

toutes les phrases grelottent

 

Icône

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@hardcorepunkbf

L’insecte en moi dissèque tout ce qu’il voit. Il ouvre et referme tous les volets d’une idée, toutes les portes d’une pensée de plus en plus vague et dont les reflets se propagent en miroir. Des voies, il retire de minuscules graviers que chacun de ses doigts tâte, manipule. De là, germent les mots qu’il ne prononce pas mais accumule en tas. Il englue de salive des phrases entières afin qu’elles se soutiennent entre elles.

Pour quelles raisons? Je ne sais pas. L’insecte ne parle pas. Il observe, il s’observe. En le regardant, on croit voir un bouclier frappé de l’écusson d’une famille de guerriers disparue, oubliée. On voit l’écho de son ombre se perpétrer dans l’espace. On entend qu’il déplace grain par grain le silence. L’insecte remue des montagnes. On entend au loin le rocher, caillou immonde ramper. Il grave de ce cri ma peur ancestrale. Il creuse, il ronge les regards jusqu’à en extraire la bille noire. 

L’insecte en moi cherche, envahit, contourne. Il habiterait un retable, un triptyque, une de ces petites armoires qu’on vénère sans savoir. L’insecte en moi a peur. A faim. A froid. A besoin d’apprivoiser la chair qui bouillonne à l’intérieur de son squelette. Ce qu’il montre est presque toujours ce que l’on cherche à cacher.