Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
J’ai vu un cortège de paroles blanches à l’état fin et discret de la brume. Ce troupeau d’animaux aux allures magiques ne semblait avoir comme chef d’orchestre distrait que le vent du nord-ouest. Indécis, les violons avaient l’agilité sauvage des gazelles. Les nuages se touchaient, se percutaient, s’échappaient, se fondaient l’un à l’autre comme des amoureux ou se dévoraient entre eux. L’unique mesure était donnée par les bouffées du vent. Il changeait toujours d’idée et faisait défiler des hippocampes géants, des chromosomes et une partie du génome humain.
J’ai vu nager une baleine, j’ai vu la gueule géante d’un chien, j’ai vu la signature d’un peintre s’éteindre, j’ai vu un lippizzan se transformer en fontaine. Tout cela n’avait rien de grotesque ou d’insignifiant, tout cela ne ressemblait pas à une farce mais j’ai soudain compris pourquoi l’on dit que les paroles sont du vent, tant qu’elles nous échappent et que nous n’en faisons rien, le vent et ses complices les effacent et on oublie ainsi des pans entiers de la vie. Tout me semble être perdu si je ne trouve pas le moyen de dompter ce qui se passe vaguement autour de moi avec la même fragilité que celle du rêve. Pour clôturer, la chanson, ces morceaux d’improvisations, le piano s’est mis à pleuvoir.
Tu descends les escaliers comme attirée par une force qui ressemble à ce que tu appelles la mort.
Mais ces escaliers ne mènent que vers toi, ils se rapprochent de ce que tu croyais n’avoir que rêvé.
Ils te rapprochent de tes béances, d’une ultra-conscience et de tes périodes à vide où plus rien n’a d’importance.
Tu avances comme des notes qui attendent un chef-d’orchestre, comme la sève qui espère ce jardinier pour créer des sculptures de verts veloutés, de blancs flamboyants et de bleus clairsemés. La vie ne prend sens que si tu lui fais porter des noms comme des poèmes.
Dans ta main, un galet poli dure sans ride, dans tes yeux, le ciel se refait une beauté mais dans ta tête, personne ne sait vraiment ce qu’il arrive. Tour à tour on dit que tu rêves ou que tu délires alors que toi tu sais avec certitude que la vérité n’est point cette cruelle monstruosité qu’on aimerait bien te faire avaler.
Heureusement, tu résistes. Ta voix aiguë sombre, se sent triste et seule à comprendre lorsqu’elle trouve le repos dans les tombeaux du temps.
C’est une harpe dont les cordes sont de fins cheveux de couleurs qui ne produisent aucun son. Pourtant, je sens que je plonge dans des champs chromatiques. Le jaune et l’orange disputent aux verts le droit d’être les fantômes d’un taureau, d’une licorne de neige, ou d’une couleuvre ondulant sur l’eau d’un ruisseau comme le trait de pinceau d’un Maître.
Le temps possède la faculté de réfugier les bruits d’une aile, d’un roucoulement, du pas souple d’un chat.
C’est une harpe que le vent effleure mais dont il n’altère pas la voie. Elle va se coucher dans les herbes, sur le dos des roseaux, sur le noir instable de la mer. Elle s’approche de la larme que je garde au fond de moi éternellement affutée et prête à honorer les secondes si précieuses et si courtes du soleil paré de ses milliers d’années-lumière.
Je suis un grain de sable, près de moi, dans un ordre aléatoire, des milliers de grains de sable sommeillent dans la même sphère de verre. Ils sont comme des parties de moi-même, scintillantes, inutiles et silencieuses.
La sensation de l’étrange, du mystérieux n’existe pas car en tant que graine du temps je ne me questionne pas sur l’ordre des choses, sur les lois de la nature, sur l’équilibre ou sur ce qui devrait être une réalité. Je me contente d’être dans un état qui n’est pas, avec pourtant la sensation exister en des milliers de petits endroits proches, identiques mais à la fois totalement différents de moi.
Sans contrainte aucune, il me semble que je suis comme une matière minuscule et que le monde autour de moi vit sans souvenir et est prêt à devenir autre chose, à devenir ce qu’il n’imagine pas.
Je suis un grain de sable sans doute, je suis presque n’importe quoi. Ma nature s’éparpille sans prendre de forme stable. Je ne dure pas.
Soudain, notre silence sablonneux se remue, le sable s’écoule, les grains glissent les uns sur les autres et de ce mouvement naît en moi la conscience. Des serpents de souvenirs surgissent, comme des rubans, ils dansent dans le vide et montent vers un infini. Si je tente de les suivre, d’emprunter leurs chemins, de grimper sur les échelles qu’ils construisent, ils s’inversent ou disparaissent et me disent : « il est temps ». Je ne comprends pas dans mon éparpillement que je glisse, que je subis une révolution majeure, que je me volcanise.
Peu à peu, je retrouve un même état aléatoire, je sommeille, les milliers de parties semblables à moi-même se sont inversées et pourtant scintillent tout aussi inutilement dans un silence momentané, une fraction du temps toujours prêt à s’écarter du futur qu’on voudrait lui dessiner. Je me contente de donner aux humains l’impression qu’ils peuvent mesurer le temps et le découper comme une étoffe.