Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Il pleut et
le ciel est rempli de coups
de griffes
il pleut et
chaque goutte est l’écho d’une autre
le vent avance
en froissant les frondaisons
des oliviers
le pin d’Alep avale de grande bouffées d’air frais
il pleut et il se peut
que partout ailleurs il pleuve aussi
dans mon thorax
sur mes bras
dans mon ventre
sur mes jambes
dans ma bouche
sur mes lèvres
il pleut et
mes larmes
comme de petits raz de marée
passent d’une vague à l’autre
de pointe de poignard en éclats coupants
il pleut et
la pluie est emprisonnée dans l’espace chiffonné
d’un kaléidoscope
il pleut et
je peux à peine distinguer
cris et écrits hallucinés
pluie et
nuit nuisent désormais à la clarté
de mes pensées
se peut-il que l’obscur
désir d’exister ne soit plus
qu’une pluie
de plus
d’étoiles
d’éclairs
du passé
Straw-colored Fruit Bat Eidolon Helvum, Ben Van Den Brink
Entre
ce venin
et
mes articulations
l’espace libre
laissé en friche aux secondes
•
chacune
comme un grain
grippe
mes mouvements
afin que je n’avance
jamais
souplement
•
des gonds rouillés
grincent
grondent
ponctuent
vagues
tornades
granuleuses
torsions
•
mes os sont toujours sur le point
de se réduire en poudre
•
Parfois par un soupirail
des lambeaux de souffrance s’échappent
Je les contemple
battre de l’aile
•
Parfois en rêve
j’échange mes chauves-souris
vampirisantes
contre
les quelques gouttes phosphorescentes
du crépuscule
afin que survienne la trêve
Le temps se liquéfie et la mer muette oublie les vagues
Au milieu de la nuit les premiers bourgeons du mimosa sont
Bleus
L’effluence dorée de tous les soleils anciens sommeille
Encerclée de la bogue
de l’hiver
Mon souvenir précis infime fort comme un spore
Rôde encore incertain
Buisson né d’un autre buisson
De racines il échappe sans cesse à l’effondrement de lui-même
Parfois il s’aperçoit incarnat sombre lui
Et son incendie d’écritures fouillent
La nuit
Parfois je l’aperçois et le suis
Buisson de bruits
Ma vie est un nuage, elle condense les secondes comme des gouttes. Elle n’est que vapeur. Parfois elle neige, elle nage en formant des flocons, se glace dans des aller-retour inutiles, elle voyage sur une toile aux dimensions multiples. Ma vie n’a aucun sens.
Elle est une carte sur laquelle coulent des routes. Des rivières dorment dans leur lit, d’autres sont assez sauvages pour former la mer. Ma vie me berce d’un instant à l’autre, elle se plante.
Les moments de pause sont le cadre précis à l’intérieur duquel j’évolue en reposant à mes idées d’insipides questions, improbables méduses colorées dont les tentacules prennent fin à l’orée de ce qui s’appelle l’horizon.
Je ne comprends pas pourquoi certains le confondent avec le futur. L’horizon est cette vitre, c’est une bulle qu’aucun d’entre vous n’aperçoit.
Ma vie se charge d’effacer celle que je suis, celui que je ne pourrais être en créant des orages. Regardez comme ma robe pommelée se recouvre de larmes de pudeur. Je me mets à disparaître et à renaître sur les pétales. Je pose ma bouche sur la mer. Je marche la nuit dans les jardins qu’embaument les fleurs.
J’apprends tous les jours à me trouver de nouvelles limites. Finalement, mon but est de rester sans disparaître dans les averses, sans me fondre à cet immense désert, je reste muette dans les creux des prés avant que les troupeaux ne les broutent. Rien ne me fait plus peur que le bruit d’une mâchoire.