Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Entre les circonvolutions des branches follement habillées d’une lumière étincelante, un lac aux eaux troublées. Dans ses abîmes sombres, des silhouettes, des fantômes dansent. J’aperçois papa, petit garçon en costume de marin, la main posée sur sa jambe malade. Je vois ma grand-mère jeune femme élégante au côté de sa cousine toute aussi charmante. Elles ne portent pas encore sur les lèvres le baiser glacé de la mort.
À la surface du lac, surgissent les cortèges d’un carnaval bien étrange, la lumière fait tache en servant de confetti, un squelette tente de gravir la pente, chemin raide comme le manche du fouet qui punit l’esclave qui ose lever la tête. Faucille du cultivateur, marteau piqueur et pelle du mineur, arme blanche et mitraillette du violeur, une ombre noire et visqueuse menace d’avaler tous les îlots de clarté argentée.
Dans les bras de la forêt, le lac miroite le mouvement lent et sobre de la vie, ses étapes, ses fuites, ses impasses, ses passagers dont il ne reste plus que l’idée qu’ils aient un jour existé. Le lac berceau du spectacle lucide orchestré par la mémoire. Le lac réceptacle caché de ces effroyables secrets qu’on ne parvient plus à dompter. Il semblerait qu’aux arbres à la place des fruits se pendent des larmes comme les grappes brillantes de la pluie.
La partie la plus importante de ma vie, je la consacre à la rêverie, errance par delà le voyage aussi infime qu’il soit. Nourriture brute, je n’en cherche que la source, que l’endroit d’où ce qui n’est pas encore devenu agglutinement de phrases part en gerbes enivrantes.
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
Le rêve me revient avec constance comme s’il était la respiration même de l’univers, son océan, sa mer. L’animal sauvage, le fauve ne trouve en moi qu’une cage. Prisonnier, il devient sourd, ne se nourrit que de révoltes. Seul le silence l’apprivoise un instant et puis tout le reste le détériore.
Libéré, il laisse derrière lui une ombre qui s’inscrit telle une coulée d’encre noire sur un papier humide, un débordement de sève végétale sur un tronc à jamais entaillé, une blessure permanente, une luxuriance.
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
L’écriture, forêt, de feuilles en feuilles le ronge. La lumière l’érode, le ciel et l’illusion d’en écrire le plan, de terminer les voyages se transforment en acide. Mon questionnement agit comme un agile charognard.
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
Ah ! La seconde où je croise, cette comète hallucinée !L’insouciante vague d’éclats disparates qui n’ont encore trouvé le sens barbare que je leur donne comme un coup de poing dans le ventre ! Cela définitivement n’appartient pas à la conscience, ne se plie pas à ma volonté. La partie la plus importante de ma vie navigue sans voile, sans carte, sans espoir.
Aux sentiments s’apposent comme pour mieux les extirper de leurs silences, des couleurs. Aux bruits de la ville, mon histoire sans parole à peine soupçonnée se heurte. À la sensation de chaleur se joint celle de l’appartenance à un vide sans réponse, le flou, le trouble s’associent à la netteté et à la transparence pour me désarçonner. À la marche, la pause. À l’éternité, l’instant furtif. À la matière de l’objet s’oppose l’immatérialité d’un souhait, l’infime aspérité remplace la surface dans son entièreté.
March 2014 bvde
À la ligne d’horizon se superpose la ligne d’écriture. Le trait de la pensée : une ombre. Entre les frontières du cadre se décide un paysage mental que la réalité vient parfois troubler par une nuance froide avant d’en dresser la carte ou d’en faire un tableau où les couleurs se mangent entre elles. Un cloître est imposé à la brume, une muraille barricade l’existence. Le rêve touche du bout de ses doigts l’infini pendant que la réalité le ronge.
March 2014 bvde
Un pan de mur, une allée, un trottoir ne représentent qu’une parcelle de l’histoire secrète et informulable qui siège en moi. Une onde, une ride en simule les frontières improbables. Ce qui se dresse et forme un obstacle s’oppose à ce qui s’échappe et fuit de tout côtés, ce qui est observé se découvre. Au sommeil se superposent tous les sommets de montagnes jamais abordés et dont on ne connaît que depuis la vallée l’ombre projetée.
À l’aube se juxtapose l’hésitation temporaire du crépuscule, la certitude de l’hiver. Aux matières s’ajoutent les saveurs, aux saveurs les souvenirs. Ainsi s’établit un échafaudage qui à l’instar du cerf-volant s’empare du vent pour établir des constructions aléatoires. Ce qui est apparu soudainement existe depuis une petite éternité et colonise l’espace minuscule d’une vie comme s’il s’agissait d’une nausée nébuleuse.
À toutes vos menaces, vos mensonges, vos allégations s’opposent mes allégories fantasques et mes désobéissances. À l’ordre, le cri, à la morsure, l’eau pure.
J’écarte de mon chemin tout ce qui ne peut correspondre à l’idée que je me fais des sensations qui me percutent lorsque je me promène dans la ville. Musique et mots, clairières et forêts de visages forment des paysages qui se superposent. L’enchevêtrement de toutes les parcelles de moi-même, tel que l’on me perçoit peut commencer à orchestrer un profond chaos. Je reste éternellement sans vraiment comprendre pourquoi je suis obligé de marcher en deçà des chemins que la vie veut me tracer et qu’elle trace pour tous.
Dans une nouvelle sphère aux parois perméables et extensibles, tu m’es apparue marchant main dans la main avec mon imagination en train de dresser tes portraits qui te seraient fidèles. Tu me prêtes une confiance comme si tu me donnais un bouquet de fleurs précieusement parfumées. Ton corps comme un chœur entonne milles réponses possibles à mon désarroi.Ta personne est une île dont les contours sont dessinés par des vagues qui changent continuellement d’idée.
J’aimerais que l’on comprenne que je trace un cadre dans le quotidien dont les intentions sont de te rendre invisible à toi-même. Regarde-toi, au delà des empreintes dans la terre qui déborde de pluies comme mes yeux de larmes. Ne serais-tu rien d’autre qu’un champ de regrets que l’ordre cupide de la vie vient juste de labourer ? À la place des éclats de ciels dans les flaques ne resterait-il plus que des chiffons ? Et à l’endroit où tu étais en train de cultiver des rêves que reste-t-il? Dis-le moi.
Ma vie est le terrain de jeu de deux joueurs de tennis de table: moi et l’idée que j’ai de moi. La balle passe d’un camp à l’autre impliquant de continuelles modifications de moi-même.
La vie rebondit en martelant le temps et l’espace de son mouvement entre les deux ennemis. Tout se passe comme si j’étais mon pauvre adversaire. C’est moi que je dois combattre sans me demander si ma vie doit ressembler vraiment à ce qu’on veut que j’en fasse: une partie.
Est-ce la grammaire qui invente la langue ou est-ce la langue qui invente une grammaire? Est-ce la liberté qui construit des prisons et punit ? Pour comprendre, pourquoi ne sommes-nous que quelques uns à nous soucier de la ligne pure et à respecter la précision?
Les règles du jeu de ma vie sont rigides et ont pour objectif de désigner un perdant, de supprimer l’existence de mes zones grises.
Que se passe-t-il réellement avec la petite balle qui rebondit maladroitement au delà des limites, ces lignes blanches qu’une théorie a dessinées pour contours de la table verte?
La balle hors jeu n’existe pas, on ne la voit pas.
Qu’ai-je donc gagné à la fin de la partie? Un peu plus d’habileté à réfléchir? Un peu plus de certitude sur ce que je suis? Non, même pas. Je suis un pauvre type idiot de l’espèce humaine. J’ai perdu mon temps à essayer de satisfaire le métronome en tentant de devenir un synonyme de mon image.