Un jardin

Olga Ziemska

Quand je respire un océan de lavande entre dans mon ventre, son parfum se mélange aux tiens dont je garde la formule secrète. Quand je me tiens debout et chancelant, je sens ta main se poser sur mes reins. Dans mon dos, ton soleil me réchauffe. Je n’ai besoin de rien d’autre : toi pour une éternité.

Tu voyages dans mes veines, tu propulses mes rêves, tu sièges dans mes pensées, tu règnes dans mes aspirations, il n’est pas une parole qui ne trouverait sa source sur les rivages de ta bouche. Tes idées s’accouplent aux miennes, ton rire réinvente mes silences.

Même loin, exposée aux embruns, tu te poses furtivement à côté de moi. Nos doigts se chevauchent, nos baisers se querellent follement. Comme j’aimerais parfois ne plus être qu’un de tes grains de beauté, me lover comme un tout petit chat dans le creux de ta nuque. Caresser du regard la grâce de ton corps nu quand il plonge dans tes draps, te surprendre à la nuit venue ébauchant déjà le futur pour qu’il soit chatoyant.

Un jardin m’est poussé dans le cœur. Libre et sauvage, il se laisse fertiliser par le vent, grandir sous la pluie, mûrir savamment. Il s’éteint ou s’allume comme les étoiles. Il marche à pas de velours, chante tout bas, fait ce que bon lui semble. Il s’enflamme de branches et avance.

Seconde peau

Photographie de François Marquet.

Je me suis allongée sur le lit. La peur en se mélangeant à mon envie me rend ivre. Je suis défaite de presque tous mes vêtements mais c’est son regard qui en se posant sur mes seins si simples me dénude. Sa main chaude et veloutée est remontée infiniment lentement le long de mes jambes. Elle a fait rouler jusqu’à mes pieds, comme une poignée de petits cailloux les frêles dentelles qui entravaient l’accès à la fleur de mon sexe.

Mes bras comme des racines s’agrippent aux draps, je ne sais pas s’il me faut le retenir ou l’enlacer. Si mon étreinte influencera d’une quelconque manière sa progression. Je la désire avidement. Sa bouche se pose en tous les points que lui tend ma nudité. Je frissonne lorsque son sexe effleure à peine le mien. Des baisers se réfugient dans mon cou, son oreille frôle ma bouche. Je lui susurre de m’embrasser avec violence et puis très doucement mes doigts se perdent dans la soie de ses cheveux. Lorsque nos deux langues se touchent et se nouent, il rentre complètement en moi.

Soudain, je suis plus légère qu’une respiration, plus souple et malléable que ses caresses, plus limpide que son désir. Mes veines se gonflent de son sang, ma chair se gorge de la sienne, ma pupille brille dans son œil. Mon plaisir surgit dans ses morsures, s’enroule, oscille, grandit et ondoie infiniment en suivant ses rythmes et ses passions. Je ne suis plus moi-même. Je le suis non pas comme le ferait une ombre, comme le ferait un souvenir ou un regret, non, je suis sa propre chanson, les tremblements de sa voix, ses divagations. Je suis ses temps morts et ses sursauts plein de vie. Comme une île que des vagues caressent, mon corps peu à peu apparaît sous ses coups de maître, coulé dans la lumière. Il ne m’est plus d’aucun intérêt d’appréhender des limites. Elles sont comme si elles avaient cessé d’exister ailleurs que dans notre sueur, une rosée qui perle et nous fait confondre nos cœurs.

Nimbe

Source: sugimotohiroshi.com via machinn on Pinterest Sugimoto’s beauty

La mer n’est pas une caresse du ciel à tes espérances, elle est comme le petit baiser que la pluie glacée impose à ton front. Elle se dépose dans le temple de lumière de tes paupières, elle grandit dans ton corps jusqu’à en immerger les moindres ardeurs. Un halo bleuté t’enlace comme une fièvre. Tes rivages fondent. Tu n’es plus une fleur tendue dans la nue par la force d’une intrépide volonté. Tu as rejoint les vagues dans leurs lancinantes solitudes.

Si peu

 

 

 

La brume  le ciel
la mer la berge
la montagne  ta barque
et ton regard

le trait de ton voyage
le pli du repos
le retrait de tes rêves

il n’y a pas d’horizon
pour ton chemin
il n’y a que la barrière
dessinée par ces rivières
de bleu
tu as beau te mettre en travers
des avancées nuageuses
tu as beau t’acharner à collectionner
de la matière
tu es si peu

improbable

Source: tumblr.com via machinn on Pinterest

►►►

 

 

 

Certaines choses restent en suspension dans le vide de ma vie sans que jamais je ne choisisse de leur attribuer un nom. Elles se résument à presque rien face à l’abîme creusé par toutes les significations que le monde accorde aux temps morts de l’existence.
Ces mystères inavouables, ces silences inouïs n’ont pas le statut du rêve, pas même celui du geste manqué, de l’intention, de la maladresse. Je ne sais pas comment ils naissent et où ils pourraient trouver un véritable nid d’où s’envoler.
Si je choisis de partir à la recherche de leurs noms, il faut que je sois patient. Comment apprivoiser un incendie sans l’éteindre ? Comment façonner un corps au vent, à l’oubli, aux déflagrations imprécises de la vie?
Certaines de ces choses pourraient occuper toute une phrase, tout un poème, toute une vie ou la détruire. Il faudrait que je puisse avoir le courage de poursuivre, l’audace de les porter en mon âme comme des braises trop peu dociles.
Certains choses sans mots sont fragiles et n’ont pas de peau, pas même la plus fine membrane pour recouvrir la chair à vif. D’autres sont dures et froides, comme endormies dans la rigueur infinie d’un marbre laiteux.
Pourrais-je jamais savoir si le mot que j’ai envie de leur donner correspond vraiment à leur état, dépeint réellement ce qu’elles sont sans mensonge ? Valent-elle toute la peine, si je ne suis même pas capable de pousser le moindre cri pour les soutenir, d’appuyer le moindre geste ?
Il se pourrait qu’ayant reçu leurs noms, leurs phrases, leurs poèmes, leurs vies, elles finissent par me filer entre les doigts sans m’accorder le moindre réconfort. Elles m’abandonneraient sans relâche à cet insoutenable face à face de mon existence avec le néant. Sans jamais s’épanouir et venir à maturité, mes absurdes intentions de délimiter un territoire à mes connaissances ne me tracent que des chemins de poudre. Ils s’effacent à mes premières défaites.
Il y a de ces choses qui n’existent pas parce qu’elles ne portent pas encore de nom, de phrases, de poèmes, de vie. Pourtant, elles occupent toute la place dans ma tête, elles parasitent mes pensées, se laissent couler dans mes veines et partent dans tous les sens sans que je puisse retenir leurs débordements. Certaines d’entre elles semblent ne jamais pouvoir tenir la place d’une parole, elles se contentent d’être cruellement un symptôme. Elles s’imposent insidieuses et muettes, s’enfoncent dans mes profondeurs vaseuses. Elles m’étranglent et m’angoissent. Elles me rongent, me rendent friable. Elles vivent, elles rient, elles se moquent, elles provoquent. Elles grincent. Il est peut-être parfois plus judicieux de les laisser tranquilles, telles quelles: sans grammaire, sans virgule et sans guillemets. Comment les dire ? Il faudrait pouvoir les libérer en grappes affolées, en troupeaux volcaniques, en explosions minuscules.

Scintillement

Dans la forêt, le soleil rode comme un chat. Une douceur féline se répand comme une onde, caresse et fait pétiller les branchages. Le temps est à peine plus léger que le vent.

Sous l’écorce, la chair de l’arbre ondule comme un ruisseau sauvage. Au cœur des troncs, dérobée aux regards, coule une rivière. Elle alvéole autour d’une vertèbre ou pousse la vie jusqu’à ce qu’elle touche la lumière et étende ses bras dans le ciel.

La forêt a le corps d’une femme que personne ne connaît et ne semble plus apercevoir.

Sous l’épine, elle crépite. Parfois, elle profite d’un ravin pour y laisser frémir comme un incendie sa chevelure verte.

Sous les caresses d’un soleil adolescent, la forêt est un tigre. Le silence s’approprie les envols et les chansons du vent. Ébloui et envoûté par des senteurs de sève et de thym, le restant du monde se laisse soustraire.

Baie

Alex Kim – “Labyrinths”, Painting, Mixed media on canvas, 2011, 120 x 120 x 3 cm

Je me souviens du battement de ton cœur dans ma joue posée sur ton encolure, je me souviens de ta peur de l’hiver, des arbres qui soudain transformaient leurs ombres en spectres et mettaient brutalement fin à ton calme.

Je me souviens de tous tes écarts et de tout ce que tu as fait pour préserver ta liberté. Je me souviens de tes reflets roux aux premières lueurs du printemps, de tous tes contrastes comme des coups de couteau. Je me souviens de ta peau, de ta sueur, de tes rondeurs souples.

Pour t’atteindre désormais, il me faudrait une barque et réapprendre les gestes qui parlent mieux que le temps et l’espace. Il me faudrait trouver la paix, conquérir ses pays ondulant de collines. Alors, aujourd’hui, je me limite à hésiter entre le rêve ou la réalité, à traduire les mirages, à colorer les orages.

Parfois de mes nuits surgissent des étendues qu’aucun horizon ne retient, parfois de ma souffrance naissent des rivières de cris. Des torrents de mots abrutis se tordent à mes pieds, font des nœuds dans ma tête, surgissent incomplets. Je ne sais plus par quelles voies te rejoindre sans me fuir. Je ne reconnais plus nos clairières, nos lacs, nos bras de rivières, nos chemins.

La nuit peu à peu me ronge en grimpant le long de mes jambes. Elle a commencé par avoir des épines et puis elle s’est mise à marcher dans mon dos, à m’abandonner ses petits, à détricoter mes souvenirs.

Parfois de mes journées naissent des nébuleuses. Je ne suis plus certain d’avancer, d’avoir même une route. Dans le doute, je m’acharne à deviner ce que le monde cherche à faire de lui-même.  Je m’acharne à palper des couleurs, à tramer des histoires, convaincu qu’il doit bien exister cet autre rivage.

Florale

 Georgia O’Keeffe, Flower Abstraction, 1924. Oil on canvas, 48 × 30 in. (121.9 × 76.2 cm). Whitney Museum of American Art, New York; 50th Anniversary Gift of Sandra Payson  85.47  On view © 2009 Georgia O’Keeffe Museum / Artists Rights Society (ARS), New York

Georgia O’Keeffe, Flower Abstraction, 1924. Oil on canvas, 48 × 30 in. (121.9 × 76.2 cm). Whitney Museum of American Art, New York; 50th Anniversary Gift of Sandra Payson 85.47 On view
© 2009 Georgia O’Keeffe Museum / Artists Rights Society (ARS), New York

Quand la nuit s’habille de moire et de taffetas, qu’elle frôle les arbres, les feuilles de la même façon que les lacs, quand les ruisseaux et rivières roucoulent sous les lueurs de la lune pleine, je m’entrouvre.

Mon parfum aux senteurs d’ananas, aux saveurs sucrées rode parmi les roseaux pour te séduire et t’attirer vers moi. Je suis chaude, chatoyante, luxuriante. J’ai l’appétit d’une louve mais la patience d’un chat. J’attends.

Enfin, curieux et charmé, tu te déposes subtilement sur le bord de mes lèvres. Tu me découvres . Ton petit corps plein de rondeurs chatouille mes pétales. Tu t’enivres. En plongeant vers mon cœur, tu te laisses étourdir par ma chair. Tu te remplis de pollen et toujours plus fort me désires. Ma peau de nacre a le goût délicat de la vanille, la texture folle et légère d’un jupon de dentelle. Peu à peu, et sans que tu t’en rendes compte, je me referme autour de toi qui me fécondes. Nos corps fusionnent comme les aubades des symphonies baroques.

Tout autour de nous, le monde n’est plus que soupirs et mouvements onctueux de corps. Notre accouplement durera toute la nuit.

Aux premières lumières du jour, je te libère. Délicatement, encore légèrement étourdi, tu te défais de notre étreinte en m’offrant tes derniers baisers. Nous sommes métamorphosés. Tu t’envoles vers tes nouveaux soleils, je retourne gorgée de merveilles vers mes profondeurs aquatiques.

 Victoria cruziana flower

« L’intelligence des Fleurs » peut être téléchargée ici
On peut contempler les œuvres de Georgia O’Keeffe ici