Résonance

J’ai à portée du regard toutes les pièces
désemparées
————————–de l’étrange machine
—————-de mes pensées
——————————————elles s’emboîtaient,
——————————————elles se couplaient
et produisaient de toutes petites
—————————-révolutions
une série de sons
——–pour être en mesure
—————–de répondre ou de se fondre
à l’écho
acharné des autres astres
Stigmates

Le ciel se laisse porter par les ramures lasses
des arbres il nage entre les troncs
jusqu’à la fin de l’horizon
le ciel porte les stigmates
du vent comme nos visages les rides
demain la brume qui habite mon regard
et peuple chacun de mes gestes par de petites larmes
se sera dissipée ou aura
retrouvé sa place dans le canal
Caravelle

Quand je contemple mon existence, dans chacun de ses épisodes,
il me semble ne plus apercevoir que les structures produites par mon esprit en se servant d’un langage.
Il ne reste parfois que des squelettes dénudés de réalité. Ils se rassemblent pour former des essaims,
l’insecte est une phrase qui tremble sur son socle. Ils coagulent en dessinant des paysages où la lumière serait produite par le vide
entre les feuillages et par tout ce qui ne se dit pas dans les phrases.
Les structures imaginées se dressent comme des temples de dentelles, des forêts sacralisées ou des tombes muettes.
Elles tissent l’espace avec le fil perdu d’une histoire.
Les voiles d’une étrange et fugitive caravelle s’enflent ou s’enfoncent dans les profondeurs suaves du silence.
Un océan semble meubler la langue de fluctuations et débordements, les mots n’en seraient que l’écume ou les arêtes que laissent les vagues sur les plages ayant mis bas l’une ou l’autre marée sauvage.
Le langage est une échelle, une plante grimpante hallucinée. Où trouvera-t-elle la place pour nidifier d’une façon stable?
J’aimerais qu’on puisse boire à toutes les phrases en ne se servant que de son âme et révéler
au passant comment et pourquoi des ombres froides collent aux mots quand ils sont bercés par les traces et les images du passé.
Je voudrais qu’on puisse éprouver cette fraîcheur incomparable qui désigne à tout ce qui vit que quelque part on meurt aussi.
J’aimerais qu’on puisse voir leurs écarts se frayer une route parmi les dogmes inculqués par la peur. Il me faudrait toujours garder comme un bouquet de fleurs, juste en dessous du cœur, le doute et ses faibles clameurs.
Les mots ne vivent pas pour qu’on les broute, ne marchent pas en cohortes domestiquées, qu’en impitoyable jardinier au profit d’une seule et unique vérité, on charcute .
Adagio

À l’aube
mon corps se désagrège
pour ne plus former qu’une onde
une courbe
dont l’encolure ploie
sous le poids de ton éclat
mes apparences se rassemblent pour poser leur envol
en ces points où se tendent tes mains
Corelli: Concerto No.8 in G minor ‘fatto per la notte di Natale’ – 3. Adagio – Allegro – Adagio
Boucle

•
Elle s’élabore en partant d’une brindille
mon idée
l’idée que je me fais de toi
de là fleurissent des chemins
des jardins où les corolles
sont des mains
elles sentent elles touchent
elles découpent dans la nuit
des couronnes fluides comme en portent
parfois les soupirs
Déferlement
Ce jour-là, j’avais décidé de sortir, d’aller au devant de la vie, de marcher dans les rues, de devenir une autre personne. Ce jour-là, je voulais faire comme si la lumière seule se frayait des chemins de lumière, comme si l’épaisse lourdeur n’avait creusé ses lits, façonné les portraits de la laideur en mon propre for intérieur. Faire comme si je ne savais pas que les pactes ne sont que des feuilles de papier que l’on broie, que le monde ne tient pas toujours ses promesses.
Ce jour-là, je voulais boire à cette source noire, cette voix qui murmure comme l’eau de la pluie quand elle caresse les troncs de ces arbres qui durent. J’ai bu. C’est vrai, cela vous fait mourir. Cela vous fait comprendre que la mort et l’oubli se ressemblent. Vous ne souffrez pas, vous n’éprouvez pas le moindre remords. Vous dormez et vous vous videz très lentement de vous-même.
Ce jour-là, j’ai donc erré dans une ville enfouie dans les brumes, traversée par la pluie, construite en plein cœur de mes larmes. Une ville où les rues dégoulinent et où les avenues portent le nom d’un souvenir, l’empreinte d’une chose qui vous ressemble. Je n’ai pas voulu croire qu’il s’agissait réellement des artères de ma vie car jamais je ne me suis sentie vraiment vivre, les événements me tombaient dessus, je n’avais qu’à subir. Ma vie réelle ne se souvient de rien, elle est courte, furtive, ne se croit pas éternelle, elle ne fabrique pas de souvenir.
Les sensations avaient cessé de faire leurs nids dans mon cœur. Je ne cherchais plus à élucider une vérité qui toujours m’échapperait. Je ne souhaitais plus trouver des correspondances, nouer des contacts, élaborer une science, participer à la construction d’une théorie. J’étais limpide, nettoyée. J’étais comme morte et dénouée.
Ce jour-là, lorsque je me suis réveillée, un visage me regardait. Il était fatigué ce visage, fatigué d’avoir brassé des cœurs, ordonné des sauvetages, plâtré des jambes, suturé des plaies, apaisé des peurs, suspendu des douleurs. Il n’allait plus me retenir ce visage puisqu’il se croyait vainqueur, il m’avait redonné la vie. Il allait avant de me relâcher dans la ville, ce visage, il allait juste me faire signer un papier.
Séquelle

Le ciel se répand en milliers de cris, de bruissements et de plis. Une valse enflammée éternellement se brise contre les vitres, les surfaces métalliques et lisses de la ville. Une ville de fantômes fourmille dans mes veines. Effluves de verbes et vacillement d’appellations anonymes, je participe à l’élaboration de gerbes de sons, de picotements de couleurs et de grésillements de mots. Je serpente dans les artères d’un désert inouï. La pluie va jusqu’à me rentrer dans le corps. En passant par ma peau, elle noie mes peurs, elle abolit mes frontières. Je ne suis plus qu’une brindille, un tissu qui se détisse, une gigantesque hésitation, un bouquet informe de fibres. Après s’être laissées tomber du ciel, en faisant de grands et lourds gestes, les paroles deviennent limpides, le souvenir trouve sa source dans une partie souple de moi-même. Je ne serais plus qu’une fuite, qu’une chute. Une pluie torrentielle de sensations cascade et érode mes mots.
Ancrée
Il pleut des nœuds, il pleut de coupantes petites lames
il pleut des points, il s’écoule des vrilles.
En aval, il y a, enfermé dans sa boîte,
le labyrinthe malade et maladroit de ma petite personne.
Il traîne à l’autre bout de mon âme
de longues lianes. On pourrait les prendre pour des lignes
ou des tentacules de lave.
Dans le brasier de mes larmes,
grésillent toutes les solitudes humaines et la folie.
Comme un coup de fouet à l’impotence froide de la réalité,
écoutez comment le cœur aboie quand il a soif.
Substance

Au milieu de mon pays
inscrit dans l’abandon lascif des rivières,
les fins doigts de ton intelligence
habilement nouent des alliances.
Les petits points précis se rassemblent pour former un chœur.
L’onctuosité bruissante d’un jardin
que l’on met des milliers d’années
à inventer se déploie.
Parfois du dos de ta main, tu fais naître des vagues
semblables aux chants de lumières qui ondoient sur la mer.

