Décembre

Joanna Sanderson-Mann
Joanna Sanderson-Mann

 

Sur le jour le plus noir le plus froid le plus dur

sur le jour le plus vermoulu

j’ai apposé des broderies

de pluie

amassé des nuages

mélangé des textures et des couleurs

Au fil des jours

j’ai peu à peu rassemblé

des murmures

des humeurs des torrents

j’ai isolé

la fougue insolente

Nid de brindilles

proue de l’hiver

caravelle écervelée dont les voiles

crient

verso de mon aile

je vois ton ombre se répandre

en émanations de mots

en rébus vertigineux

qu’aucune eau forte n’effraye

 

L’arbre

A human tree, Ajay Koly

L’écriture étend son étrange ramure comme un cheval déploie ses allures: largement. Des branches s’envolent les lettres comme la neige.

Le texte comporte des racines invisibles qui coulent d’une source secrète jusqu’à me toucher les pieds. Un tronc, un corps dessinent une avancée. Il faut que je l’explore jusqu’à rencontrer le cadre de mes limites, la clôture qui donne forme à la forêt de phrases. Un visage me parle de solitudes, une voix réveille d’une virgule une vérité qui foisonne. Je marche dans un verger vierge, plongée dans l’aube qui s’éternise. Les fruits dorment sur leurs significations. Ils attendent que le jour se produise et suscite la révélation, qu’il bourgeonne.

L’espace autour de l’arbre guide les pensées sans les contraindre, sans les distraire, ni les rendre folles. Elle se répandent comme un parfum qui s’abandonne. l’azur s’éprend de mes souvenirs. Voilà qu’enfin, ils s’échappent sans tourner en vrille, contournent les obstacles et prennent leur essor.

L’arbre se met à grandir alors que je le poursuis du regard en lui inventant des gestes humains : comme ceux de tendre un bras, d’ouvrir une main mais le texte garde le silence. Je lui devine de nouvelles lignes, de nouveaux lits de lave, de nouvelles rides, des plaies anciennes. L’arbre n’a plus de feuilles, il ne donne plus que des aurores, des éclats de vies.

Parfois le texte change de rythme, prend un autre départ, s’éparpille dans mes rêves de manière autonome et naturelle. Il ne prend sens que pour moi, personne ne voit qu’il est en train de disparaître, de se choisir une autre saison.

Parfois nous nous regardons dans un face à face plein de questionnements. Lequel de nous deux contient les semences de la réponse ?

 

Songes

Japanese paper artist Nahoko Kojima

Mes larmes

parcourent un espace pour le suspendre

à un fil de soie comme le corps de l’araignée

comme le songe à la matière qu’il est censé toucher.

Mes larmes, étoiles lointaines qui sanglotent

algues et chevaux de lumière subissent

aléatoirement les lames de mon âme

laissées à elles-mêmes

elles ne sont ni racines, ni raisons

elles signent mes perceptions – seraient-elles à ce titre des mensonges ? –

Elles tracent les rides sur mon visage

se creusent un lit comme celui de ces rivières fantomatiques

dans les déserts

mes larmes transportent la transparence de mes émotions,

leur inutilité est souvent

évidence

mais mes larmes me lient tendrement

à cette chose en moi qui s’efforce d’avancer à contresens

Répartition

Mon esprit voyage sur une partition dessinée par des orchidées. Les bourgeons en attendant qu’ils se déploient craignent les regards froids de l’air. Les fleurs comme des mains recomposent la lumière, les océans, les ondes de poussières. Elle défient la réalité d’apparaître comme un rêve. Des veinules pourpres alimentent les surfaces jaunes et blanches. Des grains de beautés se déposent comme des vagues sur les plages formées par des pétales purs aux contours somptueusement précis.

La partition finalement se présente comme une nébuleuse sauvage que personne n’apprivoise et dont le cœur est une géante qui se meurt en explosant de joie.

Je me demande pourquoi on se refuse à écouter ce qui se joue là.

 

Oublié

Parmi la foule, dans les rues je ne suis plus une parole pas même une virgule ou le point affirmatif qui ferme une phrase. Je suis une inconnue. L’être qui ne se prononce pas.

Tous doivent bien avoir une raison. Moi, je n’en ai pas.

Je n’ai pas de temps à perdre, je n’ai pas d’argent à dépenser.

Mon unique foyer est l’histoire informe d’une corde à danser qui stimule le rythme. Musique de nuit qui titille le brouhaha de la ville.

Une goutte de cristal tombe et fait naître la pluie.

Quand il pleut, le ciel danse, la mer montre ses grains de beauté à celui qui est seul à ne savoir que faire de ses rêves, si ce n’est de les oublier.

instinctif

Futuristic Primitivism/Instinctive Override by Ross Lovegrove
Futuristic Primitivism/Instinctive Override by Ross Lovegrove

Le soleil joue avec les pièces de cristal

réfugiées en mon for intérieur

de petits poissons étalent l’arc-en-ciel de leur flamme

un rayon les fait progresser tranquillement

un morceau du vent les affole

voilà que ce délicieux chatouillement de la beauté

m’emporte pour un voyage dans le temps

Pourquoi faut-il toujours que ce soit la pagaille

au fond de moi