Perspective

March 2014 bvde

March 2014 bvde

Aux sentiments s’apposent comme pour mieux les extirper de leurs silences, des couleurs. Aux bruits de la ville, mon histoire sans parole à peine soupçonnée se heurte. À la sensation de chaleur se joint celle de l’appartenance à un vide sans réponse, le flou, le trouble s’associent à la netteté et à la transparence pour me désarçonner. À la marche, la pause. À l’éternité, l’instant furtif. À la matière de l’objet s’oppose l’immatérialité d’un souhait, l’infime aspérité remplace la surface dans son entièreté.

March 2014 bvde

March 2014 bvde

À la ligne d’horizon se superpose la ligne d’écriture. Le trait de la pensée : une ombre. Entre les frontières du cadre se décide un paysage mental que la réalité vient parfois troubler par une nuance froide avant d’en dresser la carte ou d’en faire un tableau où les couleurs se mangent entre elles. Un cloître est imposé à la brume, une muraille barricade l’existence. Le rêve touche du bout de ses doigts l’infini pendant que la réalité le ronge.

March 2014 bvde

March 2014 bvde

Un pan de mur, une allée, un trottoir ne représentent qu’une parcelle de l’histoire secrète et informulable qui siège en moi. Une onde, une ride en simule les frontières improbables. Ce qui se dresse et forme un obstacle s’oppose à ce qui s’échappe et fuit de tout côtés, ce qui est observé se découvre. Au sommeil se superposent tous les sommets de montagnes jamais abordés et dont on ne connaît que depuis la vallée l’ombre projetée.

À l’aube se juxtapose l’hésitation temporaire du crépuscule, la certitude de l’hiver. Aux matières s’ajoutent les saveurs, aux saveurs les souvenirs. Ainsi s’établit un échafaudage qui à l’instar du cerf-volant s’empare du vent pour établir des constructions aléatoires. Ce qui est apparu soudainement existe depuis une petite éternité et colonise l’espace minuscule d’une vie comme s’il s’agissait d’une nausée nébuleuse.

À toutes vos menaces, vos mensonges, vos allégations s’opposent mes allégories fantasques et mes désobéissances. À l’ordre, le cri, à la morsure, l’eau pure.

Les nénuphars

Les nénuphars, Claude Monet, 1917

 

Papa,

 

Quand je ne sais plus quoi

faire de mes dix doigts

tu me prends la main

et me dis regarde je suis là

parfois je sens combien

tu es sombre triste lointain

parfois je sais combien

tu aimes à te jouer de mon ombre

marcher derrière moi en te moquant

chère enfant ne vois-tu pas que je t’aime

j’aimerais mettre ma main dans la tienne

pour qu’on contemple encore ensemble les mouvements incertains et lisses

de la rivière qui habite dans le nom d’une fleur.

 

 

 

 

Ivoire

Anabori-type netsuke of clamshell with three boatmen and pine Artist: Jitsumi approx. 1800-1900

°

À la surface presque blanche de mon habitacle conçu comme un bouton de rose, on devine l’empreinte de vaines marées. Elles ont laissé les ondes de leurs fulgurantes clameurs s’inscrire dans ma respiration : l’amertume s’est transformée en nacre.

À l’intérieur de moi, elle disperse et transpose le monde glacial, noir et fier en lumières sauvages, en aurores boréales et en collines de soie indomptables.

À me voir précipiter ma si fragile embarcation, on en oublie la raison. M’est-il vraiment utile d’aller plus avant dans l’obscurité éternelle ? Ne devrais-je point me contenter d’être simplement cet animal vivant sa vie dans une petite cuillère vouée à nourrir l’univers de poussière?

Dans le coquillage entrouvert, on voit fidèlement sculptés tous mes visages, mon tronc et ses branches, mes aiguilles pétillent. Les deux versants de moi-même se partagent la matière infime de la vie.

On voit comment ces deux habiles commerçants se disputent un pan du silence et ses fruits calfeutrés dans un simple panier. Ce trésor dérisoire m’a demandé tellement d’efforts, j’ai bu trois fois mon poids de larmes.

Mes songes dans un troisième élan, comme à chaque nouveau départ, m’imposent le doute, me trouent la mémoire. « Que vas-tu faire ? Où veux-tu que j’aille ? Le monde est plein de failles, de coquilles vides et de livres refermés : il n’ y a pas d’espoir. »

J’ai pivoté autour de mon axe, sans complètement me refermer et j’ai souri face à cette autre vue de l’univers, bleue et emblématique, qui gardait accroché à son ultime soupir un tout petit poème de trois ou quatre centimètres.

Un jour


León Ferrari (Argentine, born 1920)
1962. Ink on paper, 26 x 18 7/8” (66 x 47.9 cm). Purchase.
© 2012 León Ferrari

Un jour, il ne me restera plus que des lignes comme de longs rubans tentaculaires pour me rattacher à cette partie du vide, l’alcôve blanche où se nichait mon existence. Mes souvenirs parcourront le temps à la manière des racines et des branches, avec l’unique envie d’étendre leur sphère. Mes poumons respireront la lumière et toujours l’écriture me servira de sève.

Un jour, je ne porterai plus le poids de ma naissance comme une tare, comme un aveuglement commun, comme un cortège de nœuds. Je n’aurai plus ce cœur de verre. Je ne serai plus une boîte fermée qu’il m’est impossible d’ouvrir.

Un jour, il ne restera que le vrombissement de mes ailes, le petit bruit de mon corps d’abeille butant contre l’invisible vitre qui l’empêche d’atteindre le soleil. Il ne restera que mon acharnement, desséché, inutile. Un demi gramme de poussière supplémentaire sur le bord de la fenêtre.

 ♥Léon ferrari

-Les Merveilles de la Vie-

Kunstformen der Natur, Ernst Haeckel-1899-1904

Chaque goutte comme une phrase

creuse un nouvel espace

profondément petit afin qu’un ciel

puisse y déposer sa pluie

chaque circonférence met fin

à la rigidité       à l’intolérance

le vide côtoie le plein sans feinte

la substance n’est plus une apparence

Tant de proximité ne soulagera pas

ma conscience d’être complètement

inutile

pour appréhender cette vérité singulière

elle tourne sur elle-même et se révèle être

si loin de l’infini

Spore

info sur l’image

Parfois je ne voudrais plus être
qu’une ombre portée par des branches

être cette dernière tentative
des phrases
ce déblaiement de la conscience

Je ne voudrais plus suivre
que ce genre de chemins qui ne se décident
pas à n’être que du vide

je voudrais juste ta main
comme un soleil ivre
qui titube sur le bord des lèvres et des vagues

ton corps dans le parcours d’une rivière
l’île partant de ta hanche.

Transparaître

Keira Kolter, March 29 to May 27, 2011 (I look for light) (2008-09)

Je suis sans soupçon, comme si hier n’avait jamais existé, comme si demain n’avait plus à advenir. Comme si l’histoire, en moi, n’avait pu se frayer de chemin, disposer ses graines, planter ses craintes, troubler ma mémoire.

En moi, rien ou presque ne bouge, n’emmène. Je me contente de contenir, de me montrer clairement, de dévoiler.

Il faudrait laisser cette transparence couler de ma source et désaltérer votre esprit. Il faudrait pouvoir gagner mon silence, se complaire dans la contemplation muette de cette joie nouvelle et brillante : faire jour.

Il faudrait se déshabiller de soi-même, se défaire à jamais des ombres, perdre sa nuit, se transformer en vapeur, n’être plus qu’une idée.

Il faudrait être capable de ne plus tenir qu’à l’infini. Accepter la défaite du bruit. Quitter sa sphère, se dire qu’en ruminant sa vie à la poursuite d’un mot, d’un acte qui nous rendrait beau et grand et fort, on la perd. On s’oublie.

Je vous invite à habiter le ciel, à respirer comme les océans, à bouger comme le vent. Je vous invite à être l’évaporation de la pluie, à ne plus faire du temps votre ennemi.