Ivoire

Anabori-type netsuke of clamshell with three boatmen and pine Artist: Jitsumi approx. 1800-1900

°

À la surface presque blanche de mon habitacle conçu comme un bouton de rose, on devine l’empreinte de vaines marées. Elles ont laissé les ondes de leurs fulgurantes clameurs s’inscrire dans ma respiration : l’amertume s’est transformée en nacre.

À l’intérieur de moi, elle disperse et transpose le monde glacial, noir et fier en lumières sauvages, en aurores boréales et en collines de soie indomptables.

À me voir précipiter ma si fragile embarcation, on en oublie la raison. M’est-il vraiment utile d’aller plus avant dans l’obscurité éternelle ? Ne devrais-je point me contenter d’être simplement cet animal vivant sa vie dans une petite cuillère vouée à nourrir l’univers de poussière?

Dans le coquillage entrouvert, on voit fidèlement sculptés tous mes visages, mon tronc et ses branches, mes aiguilles pétillent. Les deux versants de moi-même se partagent la matière infime de la vie.

On voit comment ces deux habiles commerçants se disputent un pan du silence et ses fruits calfeutrés dans un simple panier. Ce trésor dérisoire m’a demandé tellement d’efforts, j’ai bu trois fois mon poids de larmes.

Mes songes dans un troisième élan, comme à chaque nouveau départ, m’imposent le doute, me trouent la mémoire. « Que vas-tu faire ? Où veux-tu que j’aille ? Le monde est plein de failles, de coquilles vides et de livres refermés : il n’ y a pas d’espoir. »

J’ai pivoté autour de mon axe, sans complètement me refermer et j’ai souri face à cette autre vue de l’univers, bleue et emblématique, qui gardait accroché à son ultime soupir un tout petit poème de trois ou quatre centimètres.

Un jour


León Ferrari (Argentine, born 1920)
1962. Ink on paper, 26 x 18 7/8” (66 x 47.9 cm). Purchase.
© 2012 León Ferrari

Un jour, il ne me restera plus que des lignes comme de longs rubans tentaculaires pour me rattacher à cette partie du vide, l’alcôve blanche où se nichait mon existence. Mes souvenirs parcourront le temps à la manière des racines et des branches, avec l’unique envie d’étendre leur sphère. Mes poumons respireront la lumière et toujours l’écriture me servira de sève.

Un jour, je ne porterai plus le poids de ma naissance comme une tare, comme un aveuglement commun, comme un cortège de nœuds. Je n’aurai plus ce cœur de verre. Je ne serai plus une boîte fermée qu’il m’est impossible d’ouvrir.

Un jour, il ne restera que le vrombissement de mes ailes, le petit bruit de mon corps d’abeille butant contre l’invisible vitre qui l’empêche d’atteindre le soleil. Il ne restera que mon acharnement, desséché, inutile. Un demi gramme de poussière supplémentaire sur le bord de la fenêtre.

 ♥Léon ferrari

-Les Merveilles de la Vie-

Kunstformen der Natur, Ernst Haeckel-1899-1904

Chaque goutte comme une phrase

creuse un nouvel espace

profondément petit afin qu’un ciel

puisse y déposer sa pluie

chaque circonférence met fin

à la rigidité       à l’intolérance

le vide côtoie le plein sans feinte

la substance n’est plus une apparence

Tant de proximité ne soulagera pas

ma conscience d’être complètement

inutile

pour appréhender cette vérité singulière

elle tourne sur elle-même et se révèle être

si loin de l’infini

Spore

info sur l’image

Parfois je ne voudrais plus être
qu’une ombre portée par des branches

être cette dernière tentative
des phrases
ce déblaiement de la conscience

Je ne voudrais plus suivre
que ce genre de chemins qui ne se décident
pas à n’être que du vide

je voudrais juste ta main
comme un soleil ivre
qui titube sur le bord des lèvres et des vagues

ton corps dans le parcours d’une rivière
l’île partant de ta hanche.

Transparaître

Keira Kolter, March 29 to May 27, 2011 (I look for light) (2008-09)

Je suis sans soupçon, comme si hier n’avait jamais existé, comme si demain n’avait plus à advenir. Comme si l’histoire, en moi, n’avait pu se frayer de chemin, disposer ses graines, planter ses craintes, troubler ma mémoire.

En moi, rien ou presque ne bouge, n’emmène. Je me contente de contenir, de me montrer clairement, de dévoiler.

Il faudrait laisser cette transparence couler de ma source et désaltérer votre esprit. Il faudrait pouvoir gagner mon silence, se complaire dans la contemplation muette de cette joie nouvelle et brillante : faire jour.

Il faudrait se déshabiller de soi-même, se défaire à jamais des ombres, perdre sa nuit, se transformer en vapeur, n’être plus qu’une idée.

Il faudrait être capable de ne plus tenir qu’à l’infini. Accepter la défaite du bruit. Quitter sa sphère, se dire qu’en ruminant sa vie à la poursuite d’un mot, d’un acte qui nous rendrait beau et grand et fort, on la perd. On s’oublie.

Je vous invite à habiter le ciel, à respirer comme les océans, à bouger comme le vent. Je vous invite à être l’évaporation de la pluie, à ne plus faire du temps votre ennemi.

Autour du vide

SpongeXenophorid

Autour du vide, il y a ma structure imaginée comme des phrases aléatoires. Autour du rien pour l’embellir, il y a ces calculs savants, ces formules magiques. Il y a le décomposable, la matière régénératrice, la vie et ses trajectoires.

Autour de ces bulles d’oxygène, il y a tous mes points comme une chaîne, comme un filet, comme une traîne. Des échelles où il faudrait que tu grimpes, des surfaces qu’il faudrait que tu explores, des idées qu’il faudrait que tu touches.

Une architecture mentale qui ne rogne rien à ton être. Son rythme semble copié sur celui des marées pourtant le rien et l’incroyablement petit ne subit pas de traction, ne comporte pas de contorsion. Il invite souplement comme dans un rêve à aller et venir en flottant. Il tourne sans étourdir, il contourne sans mentir.

Je pourrais être une boucle, un bijou, un tissu, une décoration ordinaire mais j’ai choisi avec la douceur d’associer ma grâce à la beauté et de me poser là, juste à côté de toi et de tes pensées.

Les éponges ont des capacités surprenantes que je ne soupçonnais pas.