Vers l’oubli

Shawn Dulaney Current, 2011 acrylic on linen over panel 48 x 60 inches

Ce n’est pas la forêt qui crépite

sous le fouet fougueux du feu

ce n’est pas la brindille qui refuse

de se plier et meurt à chaque fois

que j’avance d’un pas

ce n’est pas un torrent de chuchotements

ou mes souvenirs qui tentent de se frayer un chemin

vers l’oubli

c’est la pluie

qui n’en peut plus

Petit chat

Source: frydogdesign.blogspot.com via machinn on Pinterest

Son corps a échoué sur le canapé. Il est comme les cadavres flasques des méduses échouées sur les plages par les marées. Ma mère pue et me répugne. Même lorsqu’elle n’est pas ivre, je me méfie de ses tentacules urticants. Ses maigres élans d’affections sont comme des typhons, ils vous attirent vers le fond, vous blessent et vous perdent au lieu de vous réconforter ou vous construire. Il faudrait que je sois comme elle, évaporée avec les vapeurs d’alcool, blasée, suspicieuse. Je préfère être dissipée et le plus loin d’elle.

Pour l’instant, je survis parmi elle et ses bouteilles et ses rages. Pour ne pas céder à son congénital ennui, à ses malaises, à ses turpitudes, je me suis inventée une autre mère. Une mère qui n’aurait pas ce cœur pourri, cette cervelle ravagée, cette parole méchante. Je me suis inventée une sainte qui toujours me regarde, qui m’écoute quand je lui parle. Elle signe en se servant de ma plus belle écriture mes bulletins scolaires et mon journal de classe. Son ombre douce et chaude m’entoure et m’encourage. Lorsque je suis à ma table de travail et que je fais mes devoirs, apprends mes leçons, elle se tait et reste sage. Elle se réfugie parfois dans le regard de mon chat quand il m’attend allongé au soleil, sur le trottoir en face de la maison. Il est toujours rigolo mon chat et ne se demande pas pourquoi parfois je pleure si fort que rien ne peut m’arrêter.

Tentaculaire

Blackwater Hang-octopus Hawaii

Parfois, je parviens à sortir de moi-même, à me défaire de tout. Plus rien ne me fait de la peine,

je n’occupe déjà plus ce trou où s’engouffre la haine, le dégoût.

Je me défais de ces vêtements, des phrases qui pèsent sur mes pas.

J’échange mes bras contre des tentacules, mes jambes contre un ventre, ma tête je me la garde.

Je nage laide et géante, j’ombrage les eaux bleues et transparentes.

Je rentre dans les failles, je veille, jamais plus je ne tremble. Je n’ai plus de squelette et il semble que je ressemble aux anges.

Je m’évade, je vole, je nage,

je ne suis plus qu’un nuage, une ombre ondulante, une vibration musicale. Je suis la voix de cristal qui vous manque,

la mer me sert de voile, vos rochers pour me cacher.

Si vous voulez me capturer, m’étrangler et me brouiller la vie par vos principes,

je laisse couler mon encre dans votre cœur, cette pierre devient lourde et vous pèse.

Votre propre sang vous empoisonne. Qu’allez-vous donc faire de tout ce que vous n’avez pas su donner ?

Le laisser pourrir au fond de vous-même en espérant que cela vous ouvre un paradis,

les portes des temples que vous avez vous-même incendiés et détruits ?

Il ne vous reste plus qu’à me montrer du doigt

mais la laideur que vous pointez est celle de cette grossière araignée qui se balance au dessus de

votre tête : la mort s’est mise à tricoter, votre vieillesse sera belle.

Les dragées

Les vagues comme des collines de cristal. Je suis au sommet de l’une d’elle et je sais que quand elle se jettera à l’assaut du continent, elle se brisera. Le ciel ouaté de nuages n’empêchera pas les milles éclats. Le soleil pupille dilatée du jour, ne prononcera même pas un Oh ! Ne tentera jamais de sauver aucune d’entre elles : les vagues sont faites pour mourir quelles que soient leur conquête, malgré les dentelles et la mousse. Au delà de leur rage, elles meurent sous les applaudissements du vent quand il assiste à cette corrida silencieuse.

Comment ne pourrais-je pas entendre leur désespoir et la chanson de leurs cris ? Comment ne pourrais-je pas comprendre que quel que soit l’effort, la chute compte tellement plus fort. En moi comme ces courants inéluctables qui surgissent des profondeurs inconnues et aveugles. Je ne puis m’enfuir vers le large, construire une île, habiter le ciel. Je ne puis être qu’une ondulation, un mouvement, un geste tenu par un fil aussi fin qu’un cheveu ! Je puis être à peine ce pli sur le visage de la lune lorsqu’elle est pleine. Je me suis défait de tout même du présent hasardeux des lettres de mon prénom. La mer comme un précieux coffret de dragées, il faut être fou pour croire qu’on puisse s’en faire un collier.

Narval

Une ombre nage en mon âme,

elle ondoie,

elle semble vague.

On dirait qu’elle tremble

par manque d’espace,

pourtant elle se sent bien

à manger les pieuvres,

à être prise pour un cadavre.

Une ombre nage en moi.

Elle auréole, part et revient.

Elle ne veut rien.

Juste admirer les beautés souples et

limpides.

Sentir les remous du soleil dans l’eau.

Se prêter à vous toucher comme un voile s’il le faut.

Une ombre nage et se marie

avec les graines de poussière et les fils de lumières

qui chantent dans les profondeurs marines et glaciales.

Entendez son cliquetis !

On dirait une cigale.

Écoutez ses sanglots, on dirait un bal de bulles mais c’est elle

qui fait l’animal.

Le tissu des mensonges

si je pouvais retenir l’air

le soupir des secondes

si je pouvais convoquer

tous vos mots vos cruautés

muettes

je serais un tissu

de mensonges

une ellipse

une suffocation

l’extinction d’un peuple curieux

on ne saurait que faire de moi

on ne pourrait m’épingler

comme ce fabuleux papillon

marin

on ne pourrait me donner la main

me prendre dans les bras

je serais plein d’évocations friables

d’épines de nœuds et de dards

de débris et d’éclats

on ne pourrait me confier

les valeurs sûres du présent et de l’avenir

on ne pourrait se fier à mes apparences

car je ne crois et ne grandit

que parmi les morceaux

et les cris

je suis fait

de remous et de trous