Ce n’est pas une vie

mirrormaskcamera: (via papascandy) (Source: tibets)

Je suis un grain de sable, près de moi, dans un ordre aléatoire, des milliers de grains de sable sommeillent dans la même sphère de verre. Ils sont comme des parties de moi-même, scintillantes, inutiles et silencieuses.

La sensation de l’étrange, du mystérieux n’existe pas car en tant que graine du temps je ne me questionne pas sur l’ordre des choses, sur les lois de la nature, sur l’équilibre ou sur ce qui devrait être une réalité. Je me contente d’être dans un état qui n’est pas, avec pourtant la sensation exister en des milliers de petits endroits proches, identiques mais à la fois totalement différents de moi.

Sans contrainte aucune, il me semble que je suis comme une matière minuscule et que le monde autour de moi vit sans souvenir et est prêt à devenir autre chose, à devenir ce qu’il n’imagine pas.

Je suis un grain de sable sans doute, je suis presque n’importe quoi. Ma nature s’éparpille sans prendre de forme stable. Je ne dure pas.

Soudain, notre silence sablonneux se remue, le sable s’écoule, les grains glissent les uns sur les autres et de ce mouvement naît en moi la conscience. Des serpents de souvenirs surgissent, comme des rubans, ils dansent dans le vide et montent vers un infini. Si je tente de les suivre, d’emprunter leurs chemins, de grimper sur les échelles qu’ils construisent, ils s’inversent ou disparaissent et me disent : « il est temps ». Je ne comprends pas dans mon éparpillement que je glisse, que je subis une révolution majeure, que je me volcanise.

Peu à peu, je retrouve un même état aléatoire, je sommeille, les milliers de parties semblables à moi-même se sont inversées et pourtant scintillent tout aussi inutilement dans un silence momentané, une fraction du temps toujours prêt à s’écarter du futur qu’on voudrait lui dessiner. Je me contente de donner aux humains l’impression qu’ils peuvent mesurer le temps et le découper comme une étoffe.

La baleine

Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia
Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia

Échouée son ventre gonfle son haleine empeste

cet ennuyeux dimanche

où l’on ne joue pas

où l’on attend que les heures meurent d’elles-mêmes

ne s’arrête pas d’enfler et d’enfler

les nageoires caudales ressemblent à des bras

qui viennent de tout laisser tomber

d’abandonner la liberté qui doit bien nager quelque part

un corps ronflant un corps géant gît

sur le canapé du salon

la main de maman frôle le sol comme celle d’une morte

pourvu que la baleine ne se mette pas à geindre mon prénom

avant que je n’aie fini de dessiner l’océan bleu sans horizon

qui la remettrait peut-être à flot

Déferlement

3 Minute apology letter drip painting by George Valdez

Ce jour-là, j’avais décidé de sortir, d’aller au devant de la vie, de marcher dans les rues, de devenir une autre personne. Ce jour-là, je voulais faire comme si la lumière seule se frayait des chemins de lumière, comme si l’épaisse lourdeur n’avait creusé ses lits, façonné les portraits de la laideur en mon propre for intérieur. Faire comme si je ne savais pas que les pactes ne sont que des feuilles de papier que l’on broie, que le monde ne tient pas toujours ses promesses.

Ce jour-là, je voulais boire à cette source noire, cette voix qui murmure comme l’eau de la pluie quand elle caresse les troncs de ces arbres qui durent. J’ai bu. C’est vrai, cela vous fait mourir. Cela vous fait comprendre que la mort et l’oubli se ressemblent. Vous ne souffrez pas, vous n’éprouvez pas le moindre remords. Vous dormez et vous vous videz très lentement de vous-même.

Ce jour-là, j’ai donc erré dans une ville enfouie dans les brumes, traversée par la pluie, construite en plein cœur de mes larmes. Une ville où les rues dégoulinent et où les avenues portent le nom d’un souvenir, l’empreinte d’une chose qui vous ressemble. Je n’ai pas voulu croire qu’il s’agissait réellement des artères de ma vie car jamais je ne me suis sentie vraiment vivre, les événements me tombaient dessus, je n’avais qu’à subir. Ma vie réelle ne se souvient de rien, elle est courte, furtive, ne se croit pas éternelle, elle ne fabrique pas de souvenir.

Les sensations avaient cessé de faire leurs nids dans mon cœur. Je ne cherchais plus à élucider une vérité qui toujours m’échapperait. Je ne souhaitais plus trouver des correspondances, nouer des contacts, élaborer une science, participer à la construction d’une théorie. J’étais limpide, nettoyée. J’étais comme morte et dénouée.

Ce jour-là, lorsque je me suis réveillée, un visage me regardait. Il était fatigué ce visage, fatigué d’avoir brassé des cœurs, ordonné des sauvetages, plâtré des jambes, suturé des plaies, apaisé des peurs, suspendu des douleurs. Il n’allait plus me retenir ce visage puisqu’il se croyait vainqueur, il m’avait redonné la vie. Il allait avant de me relâcher dans la ville, ce visage, il allait juste me faire signer un papier.

Sursaut gamma

γ

Au rythme halluciné

et méthodique de ton cœur

ta disparition progresse

γ

lentement les voies tracées

dans les labyrinthes de tes pensées

se taisent

γ

parfois tu te soulèves

avec la force d’une marée

parfois tu recules

maintenu prisonnier

par ce fil plus tenu qu’un cheveu

de nouveau-né

γ

si tu respires c’est que tu vis

encore

γ

peu à peu

ton visage se fond

tes contours se défont

tu aspires parfois à devenir

plus noir que cette béance

au fond de l’être

se secouant avec répugnance

γ

tu vas disparaître

disproportionné

rompu

sans te résoudre

 GRB970228

voie

O’Keeffe, Georgia Winter road I, 1963Oil on canvas 55,9 x 45,7 cm

 

Ton regard glisse sous la paupière

comme un astre derrière les voiles célestes

ta pudeur trace d’une ombre fugace

petit fruit mûr d’une ample méditation

sur la marche

Ton regard se dissimule sans te voiler la face

disque radieux que porte la nuit comme un grain de Beauté

Tu te résorbes peu à peu sans froisser une seule des étoffes que la mer jette à tes pieds

Le monde est en train d’oublier pourquoi il tourne

à côté de toi dans le néant.

 

 

 

Duel

En partant de la cime de moi-même et passant par mon visage, mon torse, mon ventre, une faille me lézarde et fendille joliment mon sexe. D’un côté de la frontière qui me parcourt comme une rivière, je suis garçon, de l’autre côté, je suis fille et en mon cœur, c’est difficile à déterminer. Je vagabonde, j’hésite, j’oscille le long de cette chaîne rocheuse enneigée. J’aimerais ne pas devoir toujours choisir. J’aimerais porter un prénom qui ne me dise pas non et me laisser bercer par ma binarité.

Parfois aux confins de moi-même, je redécouvre un résidu du temps où je ne formais qu’un, du temps où mon genre n’avait pour centre pas encore l’Homme. Petit ballon flottant dans le vide comme dans un liquide, une croix noire ne barrait pas le passage à mes voyages, aucune plage ne faisait mourir mes vagues.

C’est de cette île résiduelle que je pars pour oser poser mes regards au delà de la déchirure, c’est de ce point comme un nombril que je me lance vers l’être humain mâle ou femelle comme si enfin je pouvais être consolé d’être bancale. Mais il arrive toujours hélas cet instant où le silence comme un lâche me remet face à mon doute insoluble comme si il était encore possible de redistribuer les cartes. Il vient toujours quelqu’un pour poser cette question dont je ne connais pas la réponse : « mais qui es-tu ? »

Illusoire

C’est un jardin qui n’existe pas

ailleurs que dans ma fantaisie

hissée de soie

en cristal

la haie est la bordure de mon monde

dehors

au-delà

tout est hors de portée de mes doigts je n’y touche pas

c’est un jardin où les fleurs sont des broderies de couleurs

comme les principes elles durent

jusqu’à ce qu’on les abuse

c’est un jardin qui reste muet et insensible à la grossièreté

disciplinée

les herbes sauvages prennent la place

centrale

il prendrait toute une vie

si on la lui donnait

Mais que donne-t-on aux jardins

si ce n’est toutes nos parts

de néant

mon jardin ne prend pas

d’importance

il laisse pétiller les aiguilles des pins dans le vent

tourmente les torrents et ses éclats

froissent amoureusement les feuillages

étoffes verdoyantes jetées dans les bras des arbres

et des sentiers

mon jardin déride la mer en lui offrant un parfum

en lui donnant la main

il devient soudain subversif

et clairvoyant

la mer lui fait prendre le large

mon jardin est un fantôme qui ne porte

que les verts

jusque dans la transparence

Esseulé

Goshun Matsumura 1752-1811 – River and Bridge 

À tes pieds se déploie l’harmonie

d’une rivière

comme une phrase dont les mots seraient

des cheveux de soie noire

mais tu ne la vois pas

sur ton dos

le poids invisible de la vie

tu progresses et ton rêve

s’empresse de composer

dans la brume de somptueuses montagnes

aussi souples et douces

que le corps d’une femme

mais ton esprit a déjà décidé que là

à l’ombre de ces dociles feuillages

n’était pas ton véritable voyage.

Entre les chiens

 

 

J’écris alors que les ombres s’apprêtent à grandir, à redevenir des monstres, à habiter l’enfer. J’écris sur les frontières du jour, depuis mes six ans. Dès que j’ai pu faire jaillir, à partir des images qui jouent dans ma tête, dans mon ventre, dans mes bras et mes jambes, des mots et puis ensuite, des phrases. J’écris à cet instant sécurisant où le monde semble se mouvoir enfin souplement, où les bruits s’amenuisent. J’écris pour cet instant de devenirs où la vie s’écoule doucement, j’écris jusqu’à ne plus être capable de reconnaître la forme de mon écriture. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’imperceptible bruit de la mine du crayon sur le papier, jusqu’à ce que mon écriture devienne frottements et mon histoire usure.

Mon histoire se déroule la nuit. La nuit est moite et lourde comme la main qui s’appuie sur la poignée de la porte de ma chambre. Je suis dans mon lit. Je suis sans trouver le sommeil, je suis encore une petite fille. Je suis comme dans un portefeuille car je n’aime pas que les draps et les couvertures prennent les empreintes de mon corps.  J’aimerais être une pièce de monnaie sans grande valeur, ou pouvoir dormir en boule comme un chat sans craindre les remous du cauchemar. J’ai calfeutré ma tête sous l’oreiller dans l’espoir de faire disparaître ce corps de poupée. Parfois, je dors comme une morte, les mains jointes sur la poitrine. La porte de ma chambre a été ouverte et déjà je sens l’haleine chargée et agitée du dragon. J’entends qu’il piétine les rangées de petits soldats, tous mes jouets, ces lâches ! Ils sont tous vaincus par la première vague, les premiers pas titubants du monstre, l’ami de ma mère. Faire la morte n’a aucun sens. Dans un mouvement de panique, je lui lance mon oreiller à la tête mais mon geste est inutile. Furieux, d’un seul coup de patte, le monstre arrache les couvertures et les draps. J’avais pris tellement de soin à ne pas les froisser. Le dragon s’est assis sur le bord de mon lit. Son corps hideux est loin d’être aussi beau que celui d’un crapaud, sa patte gluante se pose sur mon visage. Parce qu’instinctivement, comme un loup, je le mords, il me balance une formidable gifle rouge et brûlante, se jette de tout son poids sur moi, m’étouffe jusqu’à me faire vomir.

Je pleure sans verser de larme, sans être capable du moindre bruit. Je pleure sur presque toutes les pages de mon carnet. Je pleure entre les lignes aussi. Ma révolte, alors que ce monstre est tellement plus fort et plus violent que moi, est de ne pas mêler à ses râles imbibés d’ail et d’alcool la moindre plainte, la moindre respiration. Il gesticule entre les jambes d’une petite fille morte, d’une personne qui n’a jamais existé. Entre mes jambes, alors que le dragon se tient maintenant debout prêt à mugir sa dernière menace hideuse, coule une bave gluante mélangée à du sang. Au fond de mon ventre un incendie finit de me détruire, une culpabilité infernale me noircit et me remplit d’angoisses. Il part et je commence à ne plus être qu’un animal, à exister sous une autre forme : poulpe tentaculaire et souple, je n’habite plus mon corps. Parfois, je le sais, je ressemble à l’encre noire que la pieuvre crache par désespoir à ses ennemis pour les tromper et s’enfuir. Pour retourner à sa faille d’où elle peut observer le monde sans plus avoir à le subir.

Je ne parlerai plus, je n’occuperai plus de place nulle part, ainsi je l’ai décidé. Je me remets à murmurer au silence à la tombée du jour, quand tout peut se confondre, quand rien n’est encore défini, quand tout ne ressemble plus à rien. Les choses s’octroient dans la pénombre le pouvoir d’être autrement qu’elles paraissent, l’imagination ne se laisse plus guider par la réalité. L’évidence devient abstraite. J’écris en cet instant où le monde ressemble enfin à ce qu’il est vraiment : un théâtre d’ombres.

J’ai fait le serment de ne plus jamais adresser la parole aux êtres humains qui peuplent la terre. Je n’ai pas besoin de leurs paroles même si ils me la donnent. Je choisis le silence, le pouvoir de n’avoir plus rien à dire mais tout à penser. Je me fais de marbre, je me rends plus dure que la pierre et ne m’écarte du chemin que pour laisser se dissiper les turpitudes humaines, cet amas de poussières qui leur donne l’illusion d’exister plus fort et plus justement que moi qui les regarde depuis mes failles. Je me tais à la levée du jour, je me tais face aux aboiements des chiens enchainés que sont les humains autour de moi. Je me tais et garde pour moi ma singulière préférence pour les loups sauvages et leurs appels profonds à la naissance de la nuit. Alors, je bouge et entame presque sans bruit et sans le moindre heurt ma traversée de la vie. J’écris, je lis, je tisse et tout redevient lisse.

Je ne réponds à aucune attente, je n’adresse jamais mes regards à ceux qui se prennent pour le noyau du monde alors qu’ils ne font que circuler sur sa croûte, pissent, baisent et aboient comme les autres. Je n’ai plus de colonne vertébrale, je n’ai plus que des doigts, les chiens me côtoient sans jamais plus me toucher car j’ai signé un acte de paix avec le bruit pour qu’il me laisse le droit de faire le silence. En échange de cette arête de poisson plantée dans ma gorge par le monstre, je reçois des carnets et cette faculté de cracher autant d’encre que je veux.

Pendant près de douze ans, je consigne toutes les fois où le dragon se sert de la morte, je décris avec dégoût toute la laideur de cette racine, ma vie forcée parmi les chiens, toute la culpabilité qu’ils laissent honteusement pourrir en moi mais pas seulement, je dresse le portrait du mensonge, de ma sœur et de tous ses caprices, je note toutes les bouteilles de vin et de venins que ma mère ingère. Je note comment petit à petit, sa propre pourriture lui fait renier la beauté et la laisse mourir. Je dresse le portrait glacé et lucide de ma solitude. Je m’en voudrai pour toujours de n’avoir pas su subsister.

 Tout, je décrypte tout et traduis tout en silence. Du ronron affectueux du petit chat au bonbon fondu dans ma main parce que je n’ose pas le laisser fondre dans la bouche, sur ma langue. J’imagine un nombre incalculable d’évasions possibles. Je tente toutes celles qui ne sont pas nuisibles.

J’écris, j’écris aussi et surtout des vers jusqu’à ce qu’ils se mettent à luire pour la nuit afin qu’elle ne soit pas trop mauvaise. Je ne sais pas dompter les syllabes, les phrases doivent pouvoir s’écrire en une seule ligne. Les textes doivent être en mesure de noircir une page de mon carnet.

Aujourd’hui, je ne possède plus ce carnet mais je me souviens si bien de lui. Du granulé et de l’odeur du papier, de sa couleur crème vanillée, je me souviens de ses proportions idéales, il tenait si bien dans la main, il se cachait parfaitement dans ma poche. Un jour, le carnet a disparu, mon malaise a implosé, ne laissant que les débris à ramasser. Mon écriture s’est peu à peu dissoute, s’est cherchée d’autres chemins sans jamais en trouver aucun et s’est tue.

Je n’écris plus. Je n’écris plus depuis que je sais que cela n’a aucun sens. J’ai tout détruis d’un seul geste, sans souffler le moindre mot à personne, sans même prendre la place d’une seule phrase. Je n’ai pas éprouvé le moindre regret lorsque j’ai fait disparaître ce recensement ridicule de la laideur. La poésie ne sert à rien.

Un jour, par hasard, mon carnet est sorti des ténèbres, entre les roseaux noirs, dans la boue froide de cet horrible cauchemar. J’aide ma mère à faire du rangement, c’est-à-dire que je l’aide à jeter toutes les affaires de papa à la poubelle, tout ce qui ne vaut pas d’argent et ne peut pas se vendre. Elle veut qu’il ne reste plus rien de lui, nulle part. Elle tente de le faire disparaître. Je la laisse noircir l’espace, pourrir ses propres souvenirs, je me tais, je me suis toujours tue face à cette femme, cette épave échouée qui n’a jamais eu d’ancre. Je n’ai jamais rien eu à lui dire. Même enfant, je n’avais pas besoin d’elle. Ses rares marques d’affection me tétanisaient. Je n’ai jamais eu besoin d’amour, de l’amour des humains car il n’a aucun sens. Il ne tient pas à ce qui me tient à cœur, il ne s’approche jamais même dans ses plus justes sollicitudes, de ce qui me tient moi, en vie et debout. Mes tentacules de poulpe, aussi laides qu’elles paraissent aux chiens, sont huit fois plus sensibles que le bout de leur langue gluante. Je les laisse aboyer et happer les os morts du vide.

Le carnet du silence, le carnet de mes larmes et de mes souffrances a ressurgi de la nuit par inadvertance. Plongé en pleine lumière, il aurait dû éclairer, être entendu. Si petit, si maigre, le plein jour lui avait rongé la peau sans l’entendre. Sans dire un mot, pétrifiée, je l’ai remis dans son tombeau, le tiroir de la table de nuit, au chevet de ma mère.