Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Plus grand qu’un corbeau
c’est du moins un croassement aussi gros
qui laisse songer que l’envergure et la taille du bec
ressemblent à celles d’un hideux caverneux aux yeux qui pétillent de haine
mais le vent nous rappelle le poids de la feuille
la forme de son corps frêle
et sa chevelure de nervures presque solaires
ne pèsent rien ni les syllabes et les voiles d’un blanc polaire qui les baignent
afin qu’elles sonnent inaltérées
serais-je cette virgule de plumes irisées
qui pour paraître invincible signe
des chants qui grincent et ne tiennent nullement compte
de la réalité?
Mes paupières de plomb
mes pupilles encerclées de gris et
mon regard ébloui par les ombres
ma bouche et son sourire en plâtre
mes lèvres au bord d’un puits sombre
rien que des pétales desséchés pour répondre
et parler au néant de lui-même
Ce serait comme une tache d’encre noire dont le corps souple et brillant soudain s’étire, bâille, montre ses griffes et se rendort. Tombant de la table, elle ferait le même bruit que le froufroutement des ailes de l’oiseau que le printemps assomme d’azur. Ensuite il ne resterait que le bruit du silence et la supposition que quelques pas ont permis à une ombre son évaporation complète.
Ce serait comme le balancement de l’astre entre les nuages, nausée de la lumière, tempête des sens. Ce serait comme le vain cliquetis de la pluie sur la vitre, tout ce qu’elle prétend ne me fera pas ouvrir la fenêtre.
Ce serait comme si plus rien n’empêcherait le mauvais temps de se substituer aux secondes que je consacre à le regarder.
Ce serait comme si sous le velours verdoyant des mousses et lichens se cachait mon cœur, bulbe minuscule. Ce serait comme si je n’avais plus de racines. Que sont devenues mes artères?
Secret Skeleton Image from work by Guisheng Zhong and colleagues Harvard University, USA Originally published under a Creative Commons Licence (BY 4.0) Research published in eLife, December 2014
il pleut
des étoiles
car chaque goutte
étincelle
et parle
et ce n’est pas l’ensemble du ciel
qui pleure
ce n’est juste
qu’un tout petit endroit
là où les perles
se trouvent à l’étroit
dans le noir démesurément
froid
il pleut
mon rêve
éparpille
les mots
intersections du souvenir
s’agrippe
malgré moi
l’araignée qui règne
sur mes territoires
afin qu’il ne reste
au cœur comme le nombril
d’une tornade
plus que
l’oubli viscéral
Entre les mailles bien ajustées des secondes, des heures, des jours, semaines et années, ma vie ne peut serpenter. Chaque parole comporte l’aspérité, l’épine tendue comme une épée. Chacun des sons se termine en plantant la pointe d’un poignard au centre l’ombre que devrait être mon premier pas. Alors, je n’avance pas. Je reste là, comme une plante mes désirs colonisent le temps de leurs branches. Le moindre souffle les fait dévier de leur course. Échanger des idées en silence serait comme échanger de la lumière, de la pluie pour un tout petit bourgeon. Mais non, il est toujours un homme pour vous parler fort de la morale, de votre ignorance et de la force qu’il mettra à vous inculquer la vérité. Il est toujours quelqu’un qui se met à discuter de vos songes sans que vous ne l’ayez demandé. Il agira pour votre bien.
Dans le jardin, la sittelle papillonne, les pas de la tortue font grésiller les feuilles mortes, les aiguilles sèches des pins. Des sifflements remplissent le ciel de rayons de soleil. Et là, sans que je sache pourquoi, comme un regret, mon coeur dépose des larmes. Fini de se battre?
Une forêt de songes est en marche. Les feuilles des arbres en frissonnant n’écartent pas l’idée qu’elles pourraient n’être que les cris d’un animal sauvage. Sur les troncs ses griffes ont laissé des traces. Les arbres marchent sans laisser voir leurs rides et les blessures suintantes.
Dans les sous-bois, les ronces suscitent de fulgurants incendies d’ombres. La forêt s’avance jusqu’à ce qu’elle rencontre une clairière pour s’abreuver de lumière et soudain se reconnaître une frontière. La limite est un trait limpide. La forêt prend corps. Voilà qu’il n’est désormais plus possible de se tromper. Entre les branches, l’araignée a tissé sa toile immense. Les cheveux invisibles d’une créature étrange portent le nom d’une folie alors que toi tu sais qu’un songe cherche simplement à se nourrir.
Je suis dans ce lit d’hôpital comme dans une coquille dont je ne pourrai plus jamais sortir. Sur la souffrance, tous font peser des remords. Leurs paroles grinçantes sont autant de pierres que l’on me lance! Je suis allongé sur un lit malade qui ressemble à ces sables mouvants qui ne mangent que les efforts que l’on fait pour se libérer. A côté de ce lieu désolé qu’est devenu mon corps, mon rêve part à la rencontre de l’existence. Les plantes, créatures intelligentes ont toutes trouvé le moyen de se supplanter.
Ainsi je serais une succession d’acheminements aléatoires, une juxtaposition de caractères distinctifs multiples pris au hasard au fur et à mesure qu’il s’étend.
Je fais partie de mon héritage en même temps qu’ il se crée ou se détruit.
Partie du néant, pour me différencier de lui, quelques symboles éparpillés dans l’espace suffisent-ils réellement ? Entre lui et moi, la différence est infime, on pourrait penser qu’elle ne compte pas.
Je ne me fais aucune idée précise sur ce qu’attendent les autres êtres humains, à quoi leur sert la vie. Parfois, je pense qu’ils n’espèrent rien et se contentent de grignoter les vieux os sourds de leurs certitudes. Je fais partie de ces certitudes bâties sur des semi-vérités. On m’a donné le nom d’une maladie et puis comme cela n’a pas suffit pour me dénaturer, on m’a donnée plein d’autres noms.
Ces maladies, c’est moi. Ce trouble, c’est moi. Mais moi, sans emballage, inaltérée, se laisse en réalité guider par une imagination florissante : moi, je suis n’importe quoi.
Je suis les pieds dans la vase, crucifiée par deux mensonges qui plantent leurs clous dans chacun de mes ovaires. Un requin me dévore le ventre. Je ne suis pas une femme. Je ne suis presque plus qu’une plante dont la fleur hante longuement les nuits noires des eaux lentes.
Je suis une ombre et je remarque que ton corps de carpe koï, souple, généreux, lumineux se gorge en silence des eaux pures du lac dans lequel je dors. Ta bouche à la surface embrasse le ciel. Le soleil éclate. Parmi les cercles vert argent de mes feuilles, l’écho de ton chant, je veux me tendre et naître au centre de ta beauté.
Dans les bras des végétaux, comme un joyau, le lac vit parmi les bourdonnements des insectes et les légers soupirs du soleil. Ton corps sur ma peau laisse fleurir les traits purs du visage de la lumière. Entre mes tiges, ton désir retrouve son souffle secrètement.