Sac

Un loup rôde dans mon âme

Les larmes tremblent à la lisière d’une forêt de rides

petites branches vides que laissent les secondes quand elles sondent le néant

Quelle est cette mécanique qui décide des rives

qui trace les pays épargnés par les tempêtes de pourquoi

L’endroit où je ne suis pas une proie devient toujours de plus en plus étroit

Un loup rôde sur mes voies et ameute les pensées creuses

Comment éteindre cet incendie de cris

rompre sa course vers la folie.

Un jardin

Olga Ziemska

Quand je respire un océan de lavande entre dans mon ventre, son parfum se mélange aux tiens dont je garde la formule secrète. Quand je me tiens debout et chancelant, je sens ta main se poser sur mes reins. Dans mon dos, ton soleil me réchauffe. Je n’ai besoin de rien d’autre : toi pour une éternité.

Tu voyages dans mes veines, tu propulses mes rêves, tu sièges dans mes pensées, tu règnes dans mes aspirations, il n’est pas une parole qui ne trouverait sa source sur les rivages de ta bouche. Tes idées s’accouplent aux miennes, ton rire réinvente mes silences.

Même loin, exposée aux embruns, tu te poses furtivement à côté de moi. Nos doigts se chevauchent, nos baisers se querellent follement. Comme j’aimerais parfois ne plus être qu’un de tes grains de beauté, me lover comme un tout petit chat dans le creux de ta nuque. Caresser du regard la grâce de ton corps nu quand il plonge dans tes draps, te surprendre à la nuit venue ébauchant déjà le futur pour qu’il soit chatoyant.

Un jardin m’est poussé dans le cœur. Libre et sauvage, il se laisse fertiliser par le vent, grandir sous la pluie, mûrir savamment. Il s’éteint ou s’allume comme les étoiles. Il marche à pas de velours, chante tout bas, fait ce que bon lui semble. Il s’enflamme de branches et avance.

Nimbe

Source: sugimotohiroshi.com via machinn on Pinterest Sugimoto’s beauty

La mer n’est pas une caresse du ciel à tes espérances, elle est comme le petit baiser que la pluie glacée impose à ton front. Elle se dépose dans le temple de lumière de tes paupières, elle grandit dans ton corps jusqu’à en immerger les moindres ardeurs. Un halo bleuté t’enlace comme une fièvre. Tes rivages fondent. Tu n’es plus une fleur tendue dans la nue par la force d’une intrépide volonté. Tu as rejoint les vagues dans leurs lancinantes solitudes.

Scintillement

Dans la forêt, le soleil rode comme un chat. Une douceur féline se répand comme une onde, caresse et fait pétiller les branchages. Le temps est à peine plus léger que le vent.

Sous l’écorce, la chair de l’arbre ondule comme un ruisseau sauvage. Au cœur des troncs, dérobée aux regards, coule une rivière. Elle alvéole autour d’une vertèbre ou pousse la vie jusqu’à ce qu’elle touche la lumière et étende ses bras dans le ciel.

La forêt a le corps d’une femme que personne ne connaît et ne semble plus apercevoir.

Sous l’épine, elle crépite. Parfois, elle profite d’un ravin pour y laisser frémir comme un incendie sa chevelure verte.

Sous les caresses d’un soleil adolescent, la forêt est un tigre. Le silence s’approprie les envols et les chansons du vent. Ébloui et envoûté par des senteurs de sève et de thym, le restant du monde se laisse soustraire.

Baie

Alex Kim – “Labyrinths”, Painting, Mixed media on canvas, 2011, 120 x 120 x 3 cm

Je me souviens du battement de ton cœur dans ma joue posée sur ton encolure, je me souviens de ta peur de l’hiver, des arbres qui soudain transformaient leurs ombres en spectres et mettaient brutalement fin à ton calme.

Je me souviens de tous tes écarts et de tout ce que tu as fait pour préserver ta liberté. Je me souviens de tes reflets roux aux premières lueurs du printemps, de tous tes contrastes comme des coups de couteau. Je me souviens de ta peau, de ta sueur, de tes rondeurs souples.

Pour t’atteindre désormais, il me faudrait une barque et réapprendre les gestes qui parlent mieux que le temps et l’espace. Il me faudrait trouver la paix, conquérir ses pays ondulant de collines. Alors, aujourd’hui, je me limite à hésiter entre le rêve ou la réalité, à traduire les mirages, à colorer les orages.

Parfois de mes nuits surgissent des étendues qu’aucun horizon ne retient, parfois de ma souffrance naissent des rivières de cris. Des torrents de mots abrutis se tordent à mes pieds, font des nœuds dans ma tête, surgissent incomplets. Je ne sais plus par quelles voies te rejoindre sans me fuir. Je ne reconnais plus nos clairières, nos lacs, nos bras de rivières, nos chemins.

La nuit peu à peu me ronge en grimpant le long de mes jambes. Elle a commencé par avoir des épines et puis elle s’est mise à marcher dans mon dos, à m’abandonner ses petits, à détricoter mes souvenirs.

Parfois de mes journées naissent des nébuleuses. Je ne suis plus certain d’avancer, d’avoir même une route. Dans le doute, je m’acharne à deviner ce que le monde cherche à faire de lui-même.  Je m’acharne à palper des couleurs, à tramer des histoires, convaincu qu’il doit bien exister cet autre rivage.

Élancée

Figure of a Goddess, 500 BC-300 BC

Figure of a Goddess, 500 BC-300 BC

Le temps se déplace comme ce qu’on croit être une déesse

il prend les traits d’une reine affamée

pour se présenter à vos pieds

il prend l’aspect de ce tout petit pas que vous venez

de faire

en simple élément

de votre race

vous laissez votre trace

vous marquez de votre empreinte

vous abreuvez peut-être votre haine

mais le temps s’avance et tresse

cette traînée blanche comme une veine     comme une poignée

de cheveux    comme une coulée de craintes

vous vous croyez enfin enraciné dans la vie

à l’aube des certitudes on aimerait qu’elles apparaissent enfin

c’est alors que le temps s’arrête     qu’il met sa main sur la hanche

et vous regarde

sa fraîche silhouette   son trait singulier   sa tête et son œil noir

se plantent  comme une flèche et vous relance

qu’avons-nous fait ?

À mon père

Tentaculaire

Blackwater Hang-octopus Hawaii

Parfois, je parviens à sortir de moi-même, à me défaire de tout. Plus rien ne me fait de la peine,

je n’occupe déjà plus ce trou où s’engouffre la haine, le dégoût.

Je me défais de ces vêtements, des phrases qui pèsent sur mes pas.

J’échange mes bras contre des tentacules, mes jambes contre un ventre, ma tête je me la garde.

Je nage laide et géante, j’ombrage les eaux bleues et transparentes.

Je rentre dans les failles, je veille, jamais plus je ne tremble. Je n’ai plus de squelette et il semble que je ressemble aux anges.

Je m’évade, je vole, je nage,

je ne suis plus qu’un nuage, une ombre ondulante, une vibration musicale. Je suis la voix de cristal qui vous manque,

la mer me sert de voile, vos rochers pour me cacher.

Si vous voulez me capturer, m’étrangler et me brouiller la vie par vos principes,

je laisse couler mon encre dans votre cœur, cette pierre devient lourde et vous pèse.

Votre propre sang vous empoisonne. Qu’allez-vous donc faire de tout ce que vous n’avez pas su donner ?

Le laisser pourrir au fond de vous-même en espérant que cela vous ouvre un paradis,

les portes des temples que vous avez vous-même incendiés et détruits ?

Il ne vous reste plus qu’à me montrer du doigt

mais la laideur que vous pointez est celle de cette grossière araignée qui se balance au dessus de

votre tête : la mort s’est mise à tricoter, votre vieillesse sera belle.

Délire

source

Un livre s’ouvre et je découvre brodée de silences, l’âme des phrases. Entre les fils conducteurs de la pensée et ceux de la vie se nouent des alliances nouvelles. Les mots tiennent des promesses, allument les couloirs qu’il me faut traverser, les places où il me faudra rester, les lieux qu’il me faudra transgresser. Suis-je encore le chemin que je m’étais tracé alors que ma volonté est presque toujours sous influence ? Se délaisser au profit de quelques mots pour une image est un tel délice.

D’un versant à l’autre de la réalité, amusées, surgissent les significations. Désuètes, sensiblement parfumées, irradiées, elles m’entraînent à chercher les directions voulues par l’auteur. Je ne peux lire en m’oubliant tout à fait, alors je serpente, je glisse ou me hisse. J’escalade ou je creuse. Je symbolise les avancées commises par l’histoire, je pense. Je m’évade.

Mes souvenirs entrent en scène comme des comédiens, tous sont habillés de vêtements fins dont les couleurs s’altèrent au fur et à mesure des années. Mes souvenirs nourrissent les phrases en dépassant parfois les limites. J’illumine, j’écris ce qui n’a pas été écrit : je me plante entre les lignes, au delà des mots. Je crée des enluminures, du moins, je l’espère.

Dans les nuits dictées par les habitudes de l’intelligence que l’on me suppose et que je n’ai pas, dans les nuits portées par tous les sous-entendus aux quels bien sûr, je n’entends rien, j’impose mes désobéissances comme de petites bulles bleues. Mon aveuglement symptomatique et caverneux m’invite à tisser de nouvelles connexions, à avancer en toute innocence en frôlant l’arrivée.

Je lis de travers, j’écris de travers, je vie à l’envers. Ce que vous prenez pour fantaisie, pour folie et rêveries sont mes réalités. Ce que vous croyez gagner est ce que je perds.

Le temps dans un livre se résume à l’espace qu’on veut lui donner, c’est pour cela que tous se terminent par un point. Il est de ces livres incendiaires, une seule vie ne leur suffit pas, une seule lecture non plus. Il est de ces livres qui me libèrent tout en m’accompagnant, il est de ces livres qui m’invitent à me taire aussi.