Jonction

Lumio

 

Pour me joindre à la calanque et à sa plage

de galets

je suis parvenue à oublier que j’étais incapable de marcher

autrement que les macaques prisonniers d’une île inventée par l’Homme

pour tenter de comprendre sa tourmente

les pierres qui sommeillaient parmi les rochers ont répandu dans l’espace

le son rassurant de leurs voix sages

en dévalant la pente chaude

à moitié mangée par le soleil devenu sourd

J’entends le vent et les vagues se frôler comme

deux amoureux

au bord de l’eau

je découvre le sexe sombre des rochers que la mer vient juste de féconder

d’un de ses élans mousseux.

Epouvante

Unknown, Egyptian Seated Figure, before 3400 BCE Egyptian Ceramics Terracotta =
Unknown, Egyptian Seated Figure, before 3400 BCE Egyptian Ceramics Terracotta

Il y a en moi, l’œil bleu d’une vague

qui me regarde de l’intérieur:

il sourcille et strie cet océan où flotte mon cœur indéfiniment.

Il sème dans les courants des bancs de larmes nées du bas-ventre du ciel.

À la surface de l’eau, les mots s’émoussent :

ils regardent au travers de moi l’humain

pris au filet de sa propre vie.

Qu’ai-je donc fait ?

Il y a en moi, le vol de l’oiseau marin, le jais de son plumage qui se sèche au soleil, son aile esclave.

Le clapotis des flots, la nuit, l’aube d’un bateau n’apaiseront pas mon drame.

Il y a en moi, un moignon de jambe qui n’a pas su apprendre à marcher à coups de mâchoire.

il y a en moi, la danse effrénée des secondes, une pluie d’étoiles dessine les rides comme les voies par où devraient passer la mort et son cortège muet de menaces et de signes avant-coureurs.

Dans les remous et dans les vagues, il y a la lumière prédatrice et dévoreuse d’espace. L’âme du mammifère que je suis hante les ondes de son énorme ombre noire.

il y a en moi, le mouvement urticant d’une plante devenue transparence, n’ayant pour épines que mes pauvres mains tremblantes.

En suspens

L’éveil me propose des ailes de papillon et le sommeil une écriture de mouche pour explorer les choses.

Je suis née entre deux mondes, à la lisière de l’un et au bord du cœur de l’autre.

Je ne peux résoudre

les silences

ni lire les émotions sur les visages

sorties de leurs contextes les expressions n’ont plus de significations,

les promesses n’ont pas de valeur.

La vie reste muette.

Frondaison

Bertrand Vanden Elsacker

J’ai mis le feu à une fontaine d’où s’écoulaient

des feuilles d’un vert aussi profond qu’un lac tendre.

Leurs nervures s’écartaient dans tous les sens comme celles des étoiles.

 

J’ai mis le doigt sur l’ombre et l’ai portée au plein jour.

Elle était blanche, pure, éclatante et plus bavarde

qu’un ciel rempli d’oiseaux.

 

Ondine

 

hitchhikers (by Izzysan) (via letslook4treasure)

Toi et moi

dont le corps se termine en queue de poisson.

Nous nageons entre deux eaux celle de l’azur

et celle de l’océan infiniment cohérent.

Toi, tu es la caresse, la force, le courant.

Moi, je te suis

liée.

Frôlant tes nageoires,

amoureuse de ces voyages entre gestes et paroles

dans un jardin qui s’envole

dès que quelqu’un veut y planter un mur.

Toi et moi dans le temps

on s’aventure.

 

Berceau

Ce n’est pas la mer qui me berce, ni même le vent.

C’est mon pied qui parfois se pose sur la terre pour

rythmer le balancement de toute ma sphère.

Sous mes paupières, le soleil peint des pays pourpres

traversés par des larmes ivres de la légèreté que lui offre la lumière

dense. Elles mutent continuellement du jaune à l’orange, du violet au vert tendre.

Se dépose en moi comme un baiser chaud le langoureux chant du chagrin

de l’autre. Serpent sourd, il noue les larmes dans ma gorge.

Il me dit que la mélancolie n’a pas de frontières, ne cherche pas de réponse mais

se plonge dans le mystère que tous les êtres humains ont en commun.

Certains sans raison cherchent à n’importe quel prix à s’en défaire

comme si le jour pouvait naître sans la brume et la rosée du matin.

Affiner

Bertrand VDE

Il pleuvine et on devine que la ville brille partout de ce même éclat d’anguille.

Les routes comme les souliers vernis noirs du dimanche, les trottoirs comme des cheveux de vieillard.

la ville répète les mêmes phrases, chuchote ses délires et se laisse naviguer par des histoires insolites où la seconde est capable de se muer en une ombre qui dure des années et dérègle la mémoire.

Les gouttes orchestrent les mouvements d’armées de passants. Leurs pas sont les applaudissements du désœuvrement. Il pleut, la ville nettoie son âme.

Simplement

Broken neck

Je pensais n’être qu’une chose informe

à peine humaine

n’importe qui m’éteignait comme une bougie

je pensais n’avoir d’existence que par les mots

mes seules empreintes, une tempête les effaçait

sans acquérir la moindre conscience

sans se douter que je puisse en ressentir la peine

silencieuse qui ébranle les socles et les blocs de marbre

je pensais n’être qu’une nausée

mais un jour alors que j’inclinais la tête vers le sol

pour abdiquer

je me suis vue en transparence et j’ai compris

que je n’étais simplement que d’une précieuse

fragilité

mon agilité à capter les imperceptibles

tremblements de l’âme avait fait de moi

un être de porcelaine.

Consonance

The Vortex by Sub Marine

La mer comme une petite infinité

écume les heures

la seconde lourde comme une larme sonde

jusqu’où tombe la nuit

 ♥

Comme un poissonnier tu jettes sur l’étal

les corps d’argent encore frétillants de vie

des mots

dénudés de sens ils glissent

suffocants jusqu’à la feuille

qui les emballe

l’œil visqueux de la mort me regarde

lorsque tu les places sur la balance

pour en mesurer l’importance

une livre, deux livres

combien de cadavres pour satisfaire les ventres de ces esclaves

de la rime et du savoir ?

 ♥

La mer comme une petite fille supplie sanglote

pour qu’on lui laisse dans le ventre et dans les vagues

tous les langages liés à la mouvance

noués par le hasard à l’évidence

 

·

 vortex
oh!