Matérialité

blueline no 4 // andrea pramuk

L’onctueuse transparence des vagues

accompagne celle des nuages muets

de lourd comme un galet mon cœur

devient bulle d’air qu’aucun mot

n’appareille

le ciel étale

jamais ne sonde l’étrange

matérialité de mon rêve

à ses rivages se dessine une frontière touffue

et mouvante

un animal porte le nom d’une fleur

la lumière tremble encerclée par le feu

étoffé d’un filet de poussières

l’étoile n’agite plus la nuit

la peur de s’éteindre aux confins du vide ne la hante plus

apaisée dans le pli soyeux d’un banc de sable

habité par les algues vertes elle rougit

Récif

RoebuckBay, Australia Bernhard Edmaier
RoebuckBay, Australia Bernard Edmaier
De la crête des vagues d’un bleu aussi profond que celui du regard, les envols de mouettes répandent dans le ciel des nuages d’écume neigeuse. Rien de plus imprécis ne pourrait aussi bien dessiner les frontières de deux univers conjointement liés l’un à l’autre. Quelle place accorder à mes rêves tenus à distance?

Mouvements incessamment tourmentés entre transparence minérale et fluidité animale. L’indéchiffrable est un courant d’eau froide semblable à un foulard que le vent invisible façonne à la taille gigantesque de sa gorge suave, paroles argentées, musiques sorties des nuances du silence. Les impénétrables vagues orchestrent ce qui était, ce qui est, ce qui sera afin que cela ressemble à des essaims d’alevins et des bancs de sable.

Astragalisme

Greek - Crouching Women Playing Knucklebones - Walters 48303, 48304 - Group.jpg
« Greek – Crouching Women Playing Knucklebones – Walters 48303, 48304 – Group » par Anonyme (Grèce)Walters Art Museum: Home page  Info about artwork. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons.

L’ombre liquide de l’écriture s’ancre dans le cri qui n’est plus celui de la révolte.

Soudain, elle devient cette partie brouillée de moi, comme l’écume.

Elle sombre.

Telle la chevelure noire du désespoir, elle semble avoir goûté à ce divin breuvage qu’on nomme lucidité, leurre, voyage.

La parcelle de vie que l’on reçoit et que l’on voit valser depuis le trou noir, du plus profond de soi devient le grain de beauté à la fin d’une phrase.

Le point culminant et tremblant d’une note imprime à la voix comme à un chemin une fin ouverte à l’orée du chaos.

Chaque vague, crête et creux compris est une ébauche de moi.

Le linéament.

L’étiolement infatigable.

La nécessité de sombrer et puis d’être tentaculaire à l’instar de la voie lactée.

Spasme affolé d’une idée de la liberté.

Les tourbillons insolents d’un courant frétillant de débris, d’un essaim de poussières confient la mort lente, langoureuse, majestueuse à l’envol d’une nuée de mouettes.

Dans le ciel, l’azur s’abrase.

Les remous mesurent et puis d’un seul mouvement relâchent les osselets qu’aucune main n’arrache au puits sans fond du hasard.

Ultime

0a7355a8fe3bbf28ba42349fb49fc490

Au sein de la nuit sans lune

sur le sentier froid

creusé par le poids de son corps

et de la maladie

au milieu de son lit

soudain comme une feuille de papier

supportant les rides de l’ultime poème

son cœur s’est déchiré.

À la lumière

à l’aurore

on prétendit

que la mort était survenue

sans le moindre remous.

Sur la plage pourtant

la mer semblait avoir perdu

la bataille qu’elle livrait

contre l’hiver.

Etreinte

726http://www.yusuketakemura.com/0058_orig

L’écriture impose aux notes de faire marcher sur la pointe des pieds un violon solitaire au quel est suspendu tout un orchestre symphonique. C’est donc tout un univers qui tient l’équilibre sur la fine pointe d’un crayon comme si chaque mouvement allait le faire disparaître.

Le violon s’avance, l’archet étreint les cordes avec la même volonté dérisoire que les ailes du papillon qui caressent le vent, frôlent la lumière et puis la dispersent sous la forme de battements poudreux. Quel est ce rythme qui me soulève et me laisse entendre que je pourrais connaître la douceur dans les drapés du vent dans le ciel ?

L’onctuosité d’une ombre dont j’ai peine à deviner l’origine m’invite à réapprendre à marcher, comme s’il ne fallait jamais soulever de poussière, comme s’il fallait ne pas remettre en marche le temps impitoyable.

Le violon est une chevelure qui se dénoue, celle de la mer, celle des fleurs, celle de la femme qui peuple tous les souvenirs et s’en amuse. Son souffle est devenu la voix qui bondit des failles et des entorses à la vie. La voix qui semble avoir résidé des millions d’années dans les flancs d’une humanité endormie, la voix semblable à la source nous réveille pour nous laisser contempler une nuit sans origine.

Je reconnais dans la musicalité la mélancolie intrinsèque à la découverte d’une des facettes de la beauté: une seule lettre accouplée à cent autres pour former une couleur. Je reconnais ce que sans façon on nomme à tort l’illusion. La musique comme la première forme intelligible qui soit sortie du ventre des cavernes et qui n’est pas encore l’animal domestiqué.

Le violon marche sur la pointe des pieds, titille et laisse s’évaporer mes cris lointains comme des parfums. Le violon m’appelle en évoquant sous leurs formes incontrôlables mes sentiments. Orange et bleus, céladon et roses, blancs et violets. Parfois tout ce qu’il me reste pour respirer et reprendre ma route, est le noir qui ancré en moi me sert de fouet et de frontière imaginaire.

Lame

Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented
Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented

La feuille blanche de ton esprit, aussi légère qu’une spore, insaisissable te suit dans chacun de tes mouvements. Point de départ, envol, développement, issue, en combien de temps conçois-tu la symphonie qui ne me parle que de toi de détail en détail.

Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented
Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented

La feuille sur sa tranche la plus fine, ondule et module ton parcourt sans que tu puisses avec précision dire de quoi et à qui elle parle. Mais tous nous savons qu’elle évoque ta présence silencieuse et attentive, discrète et mystérieuse. Ton évaporation se décline en quelques notes colorées, en visions floues. Elle devrait se terminer par les certitudes dont ton existence s’acharne à questionner les ambivalences.

Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented
Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented

Comme un sépale révèle la fleur, la feuille propose une idée de toi. Elle accentue le détail, elle signale que tu n’es pas aussi absent qu’on le croit. À chaque instant, tu mesures sur le fil la beauté furtive des choses et des êtres vivants sans jamais la dégrader en humiliant.

Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented
Bertrand Vanden Elsacker via Disoriented

La feuille blanche se baigne dans un semi-rêve. Un rien suffirait à rétablir un lien avec la réalité. Construction géométrique parfaite, abstraction de l’absurde lourdeur, la lumière sur le faîte excelle à suspendre le temps. Subtilement, tu serpentes parmi les matières, les couleurs. Tous les airs de printemps que tu as dans la tête s’inscrivent comme un rêve dans la mémoire de la personne qui se réveille un instant.

Trêve

b-vde: Corsica, January 2014

Dans le parc

les statues

maintiennent le silence

et au centre

encerclée de plantes

une fontaine pleure

 

Les mousses et les fougères

s’emploient à dénouer

les nœuds dans la chevelure de l’eau

pour en extraire les premières

des gouttes de la fraîcheur

 

Assis sur un banc

je bois toutes les paroles

fauves d’un livre

tous les temps de pause

d’un fulgurant poème

mais quelque chose en moi

ne finit pas

de se défaire.

 

Koï

Laurel Yourkowski dichroic glass
Laurel Yourkowski dichroic glass

Je ne me fais aucune idée précise sur ce qu’attendent les autres êtres humains, à quoi leur sert la vie. Parfois, je pense qu’ils n’espèrent rien et se contentent de grignoter les vieux os sourds de leurs certitudes. Je fais partie de ces certitudes bâties sur des semi-vérités. On m’a donné le nom d’une maladie et puis comme cela n’a pas suffit pour me dénaturer, on m’a donnée plein d’autres noms.

Ces maladies, c’est moi. Ce trouble, c’est moi. Mais moi, sans emballage, inaltérée, se laisse en réalité guider par une imagination florissante : moi, je suis n’importe quoi.

Je suis les pieds dans la vase, crucifiée par deux mensonges qui plantent leurs clous dans chacun de mes ovaires. Un requin me dévore le ventre. Je ne suis pas une femme. Je ne suis presque plus qu’une plante dont la fleur hante longuement les nuits noires des eaux lentes.

Je suis une ombre et je remarque que ton corps de carpe koï, souple, généreux, lumineux se gorge en silence des eaux pures du lac dans lequel je dors. Ta bouche à la surface embrasse le ciel. Le soleil éclate. Parmi les cercles vert argent de mes feuilles, l’écho de ton chant, je veux me tendre et naître au centre de ta beauté.

Dans les bras des végétaux, comme un joyau, le lac vit parmi les bourdonnements des insectes et les légers soupirs du soleil. Ton corps sur ma peau laisse fleurir les traits purs du visage de la lumière. Entre mes tiges, ton désir retrouve son souffle secrètement.

 

Eternelle

HANA「華」 Flower
HANA「華」 Flower

Dans les feuillages la lumière part

à la recherche des courbes de ton corps

comme un serpent

Ce qu’elle me révèle distille les brindilles de mon imagination

blottie je suis avec un cri dans le ventre

comme une rainette

je respire par la peau

les parfums de ta chair me réchauffent

je m’habille des milles saveurs de la soie

comme un cygne

à la surface d’un lac illuminé par le ciel sans nuage de ta voix

se déclare le nénuphar de ton âme

en me posant sur ses feuilles rondes

comme le disque astral de la nuit

j’accède à tes profondeurs veloutées

je trouve où me nouer

ta main libellule cueille dans le ciel le soleil