Palampore

Mille petites mains se sont mises à broder

des fleurs, des feuilles et des tiges comme des cheveux

sur le ciel ocre d’un très fin coton

mille points scintillants se sont mis à palpiter

comme les notes de musique dans les champs du printemps

la soie appelait la lumière à se poser

sur les pétales  les pistils et les pollens

frêles se dispersaient dans la brise

pour fertiliser l’infini odorant de ton lit

on aurait pu tenir dans la main

toutes les couleurs et leurs parfums

Elles battaient des ailes comme les biches leurs cils.

Ce jardin regardait à peine plus loin que le geste souple et ample de ta main

Tout y semblait si fin qu’on se demandait comment il tenait

si bien tête à la laideur

de ceux qui se moquent des fleurs

et des enfants et des insectes qu’elles émerveillent.

Préface

Ah Xian (b.1960)

C’est fait de quoi le visage d’un homme

de quoi le regard d’un homme

qui a fermé les paupières

qui serre les lèvres

se retrouve-t-il derrière cette momification

de sa face

 cette dernière prière

il se recouvre

de mots et de phrases

de rides et de promenades

anciennes et nouvelles promesses se tiennent

la main au milieu de l’évanouissement progressif des cils

C’est fait de quoi le visage d’un homme

qui n’a plus de larme

qui se tait sans trouver le silence

on dirait qu’il dort qu’il est fait de bois mort

c’est fait de quoi le visage d’un homme alors qu’aux abords de l’ultime conscience

il constate faiblement qu’il n’est plus qu’une dernière épluchure

qu’on a mangé tous les fruits

que le temps s’est décousu et a fui

c’est fait de quoi la vie d’un homme dont le visage soudain

se ferme et s’éteint.

Pantomime

Mimic Octopus. (Source: Flickr / christianloader)

Quelques traits suffisent

à faire de moi une racine

qui jamais ne connaît

ni la fleur ni la feuille ni l’épine

quels que soient les regrets

qui effleurent les fleuves

qui évitent les volutes qui m’animent

il n’est rien que je veuille

ni les pleurs  ni l’oubli  ni les cimes

il n’est rien qui me fasse

guetter les failles

quitter les crevasses

pour m’enfuir et survivre

les pantins je les mime

À l’horizon

Tu respires comme la mer qui vient te baiser furtivement les pieds. Tu viens de te retourner comme si tu voulais m’inviter à quitter mes jeux. Petits voiliers, frêles embarcations que les caresses du vent mèneront vers le large. Je te suis. Dans la main qui rythme ta promenade, j’ai discrètement glissé le petit galet chaud de la mienne. Dans ta main, ma main y retrouve la même chaleur joyeuse. Ils peuvent bien se moquer de moi et de mon étrange papa, je sais moi, que tu me montreras ce qui ne se regarde pas et qu’ils ne verront pas. Près de toi, portée par les flots de tes paroles, soulevée par les rires de ta voix, la lumière.

Ce vieux morceau de bois planté dans la terre, rongé par les embruns sera notre point de départ. L’indice qui pointe l’éternité bleue au dessus de nos deux têtes. Nous marcherons sur les dos des baleines, écouterons le recueillement leurs voix par les criques. (Seraient-elles des sirènes ?)

Nous apprendrons à ne rien dénigrer, à ne rien défaire, à rire. Nous marcherons sur les morceaux de ciel, balayés par le vent, abandonnés généreusement entre les rochers pour les rafraîchir. Nous nagerons secrètement dans les jupons mousseux des vagues qui domptent le ciel jusqu’à ce qu’il devienne crémeux. Nous nous laisserons pendant des heures (les moins dangereuses) bercer par le soleil, nous nous amuserons de ses coupantes extrémités tout au long de l’après-midi. C’est à la contemplation muette, que toi et moi, éberlués, passerons le plus clair de notre temps. Pour la beauté de l’horizon qui se laisse rejoindre par la mer, il n’existe pas vraiment de parole, pas non plus de silence, peut-être et seulement l’applaudissement éternel des vagues.

Lacrymal


Zbigniew Preisner

Il ne reste plus qu’un petit lambeau du temps

un espace léger que rien ne crispe

il s’y déploie avec une force lente

la somptueuse danse

de ton pas

ta pupille noire éventre le jour et le recouvre de vernis

comme si enfin tout pouvait redevenir brillant

tes gestes par leurs saveurs vives

déclenchent le tourbillon de notes

qui me donnent envie

de rechercher

les clefs qui ouvriraient des portes

ta voix titille et joue

éclate d’une joie rouge

elle ne laisse derrière elle

plus qu’un voile

Évasif

Dale Chihuly

Sur les opaques chemins des vérités humaines

tu laisses fuir en mouvements lents la ténuité

Quel est donc celui qui prendrait le temps

pour te reconnaître

sans te dénuder

apprécier tes évasements sans briser

ta volonté de ne viser que la lumière

à petits feux fluides

à l’ombre d’un geste qu’on récite aux cieux comme une prière

qui donc laisserait le temps te contourner

pour te laisser épouser

le vide

Dans l’aile

Les portes battantes              les portes battantes

ailes du phalène que tu fus autrefois

des couloirs s’écroulent            des secondes se disloquent

autour de toi                                        autour de toi

les portes battantes

ailes lumineuses de tes paupières qui tremblent

des phrases suffoquent

des mots te révoquent

les portes battantes                       les portes battantes

et derrière

le corps tentaculaire d’un monde qui ne tient plus sa parole

un cul de sac

des écluses menteuses

des voies irrespirables

les portes battantes                   les portes battantes

tes veines bleues papillonnent sur un corps de marbre

la peur se noie

la peine s’écoule

à quoi ressemblera la victoire  après ce combat

les portes battantes les portes battantes les portes battantes

ton dernier vol  dans les couloirs de l’hôpital

dans l’aile réservée à la mort.

O

Faceted Ring 2011 Walnut, Epoxy 36″ x 36″ x 1″

Comme une rumeur on te propage, en enfreignant tes vérités. On leur ajoute une opacité, une lourdeur dont ne s’affublent aucune de tes transparences. Ceux qui te regardent trop longtemps deviendraient même des aveugles, des mendiants. Combien n’ont pas péris entre les dents d’une prison, dans les couloirs comme des nœuds des institutions psychiatriques ? On s’habitue si vite à massacrer, à engloutir, à anéantir ceux dont la course est trop légère, qu’on oublie à quoi nous ressemblons.

Tu as beau apparaître comme la lueur d’une évidence, sous les traits simples du pinceau, faire des signes, construire ton propre langage, on te camoufle. Tu as beau signer de ton nom l’éclat des choses, on te traite comme du bétail, comme une terre prostituée. On t’enferme dans la définition qui ne te définit pas. On te laisse errer sans se douter une seconde que ce bruit de fond, le grésillement comme un espoir vagabond n’est autre chose que l’explosion d’une naissance qui ne finira jamais de s’accomplir.

On ne cherche pas à te traduire, on ne marchande que pour te trahir, manger tes horizons, corrompre ta course, dissoudre tes cieux. Parfois, tu te transposes et tu apposes, l’étrange baiser plein de pudeur sur un front, sur une main, sur une feuille de papier. Parfois, tu transgresses les cadres de tes propres lois pour apaiser une amertume, parfois tu transperces le clou qui voulait te fusiller.

Il n’est pas rare qu’on te prenne pour l’expression, la parenthèse d’un sentiment tout à fait ordinaire, vague, diffus, soumis. Tu portes alors aux yeux de tous le masque de la femelle n’attendant plus que le trou de la lance. Il faudrait que tu te mettes à véhiculer des mensonges brumeux, vaseux, corrompus comme si tu n’étais plus qu’une roue. Il faudrait que tu te laisses fondre dans des formes trop étroites et molles dont on te dit qu’elles n’ont été inventées que pour toi. Mais tu n’es pas une phrase, tu ne construis pas comme un rempart. Tu n’es pas qu’un mirage, un rêve boréal, un enchevêtrement de senteurs et de sons, une sueur. Tu n’es pas que l’ombre et la lueur.

Lorsque tu te montres telle que tu es, il n’ y a, à vrai dire, plus aucun mot qui me va.