Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Tu respires comme la mer qui vient te baiser furtivement les pieds. Tu viens de te retourner comme si tu voulais m’inviter à quitter mes jeux. Petits voiliers, frêles embarcations que les caresses du vent mèneront vers le large. Je te suis. Dans la main qui rythme ta promenade, j’ai discrètement glissé le petit galet chaud de la mienne. Dans ta main, ma main y retrouve la même chaleur joyeuse. Ils peuvent bien se moquer de moi et de mon étrange papa, je sais moi, que tu me montreras ce qui ne se regarde pas et qu’ils ne verront pas. Près de toi, portée par les flots de tes paroles, soulevée par les rires de ta voix, la lumière.
Ce vieux morceau de bois planté dans la terre, rongé par les embruns sera notre point de départ. L’indice qui pointe l’éternité bleue au dessus de nos deux têtes. Nous marcherons sur les dos des baleines, écouterons le recueillement leurs voix par les criques. (Seraient-elles des sirènes ?)
Nous apprendrons à ne rien dénigrer, à ne rien défaire, à rire. Nous marcherons sur les morceaux de ciel, balayés par le vent, abandonnés généreusement entre les rochers pour les rafraîchir. Nous nagerons secrètement dans les jupons mousseux des vagues qui domptent le ciel jusqu’à ce qu’il devienne crémeux. Nous nous laisserons pendant des heures (les moins dangereuses) bercer par le soleil, nous nous amuserons de ses coupantes extrémités tout au long de l’après-midi. C’est à la contemplation muette, que toi et moi, éberlués, passerons le plus clair de notre temps. Pour la beauté de l’horizon qui se laisse rejoindre par la mer, il n’existe pas vraiment de parole, pas non plus de silence, peut-être et seulement l’applaudissement éternel des vagues.
Comme une rumeur on te propage, en enfreignant tes vérités. On leur ajoute une opacité, une lourdeur dont ne s’affublent aucune de tes transparences. Ceux qui te regardent trop longtemps deviendraient même des aveugles, des mendiants. Combien n’ont pas péris entre les dents d’une prison, dans les couloirs comme des nœuds des institutions psychiatriques ? On s’habitue si vite à massacrer, à engloutir, à anéantir ceux dont la course est trop légère, qu’on oublie à quoi nous ressemblons.
Tu as beau apparaître comme la lueur d’une évidence, sous les traits simples du pinceau, faire des signes, construire ton propre langage, on te camoufle. Tu as beau signer de ton nom l’éclat des choses, on te traite comme du bétail, comme une terre prostituée. On t’enferme dans la définition qui ne te définit pas. On te laisse errer sans se douter une seconde que ce bruit de fond, le grésillement comme un espoir vagabond n’est autre chose que l’explosion d’une naissance qui ne finira jamais de s’accomplir.
On ne cherche pas à te traduire, on ne marchande que pour te trahir, manger tes horizons, corrompre ta course, dissoudre tes cieux. Parfois, tu te transposes et tu apposes, l’étrange baiser plein de pudeur sur un front, sur une main, sur une feuille de papier. Parfois, tu transgresses les cadres de tes propres lois pour apaiser une amertume, parfois tu transperces le clou qui voulait te fusiller.
Il n’est pas rare qu’on te prenne pour l’expression, la parenthèse d’un sentiment tout à fait ordinaire, vague, diffus, soumis. Tu portes alors aux yeux de tous le masque de la femelle n’attendant plus que le trou de la lance. Il faudrait que tu te mettes à véhiculer des mensonges brumeux, vaseux, corrompus comme si tu n’étais plus qu’une roue. Il faudrait que tu te laisses fondre dans des formes trop étroites et molles dont on te dit qu’elles n’ont été inventées que pour toi. Mais tu n’es pas une phrase, tu ne construis pas comme un rempart. Tu n’es pas qu’un mirage, un rêve boréal, un enchevêtrement de senteurs et de sons, une sueur. Tu n’es pas que l’ombre et la lueur.
Lorsque tu te montres telle que tu es, il n’ y a, à vrai dire, plus aucun mot qui me va.