Aval

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Tiger Eye by Lindo derin

Tu observes la pluie
rythmer la lente dérobade du ciel
chaque larme découpe un peu de clarté
observer est tout ce qu’il te reste à faire
longtemps
déjà
que tu as compris que rien ne changera
ton statut d’ombre
est-ce toi qui patiemment as choisi cette couleur
de jais
avant que ne cesse complètement la première vague de pluie
comme une étoffe trop généreuse ne peut se contenter
d’être simplement le rideau qui cache la scène
tu t’en vas
voilà
la pluie a cessé de procréer
plus personne ne voit
ce que regardaient
tes yeux de jade.


Source image: lindo derin

Le soleil

Spicules of Light – Alan Jaras. Analog image formed directly on film without the use of a camera lens. Image is a refraction of light patterns passing through formed and shaped plastic.

Sous les herbes le soleil

semblable aux colonnes

de fourmis qui

au lieu de désagréger la réalité

en emportent çà et là

les éclats

les plus brillants

dans un chaos qui n’est qu’apparent.

Mystères éblouis d’un mouvement

qui propage au même instant

que le caillou s’enfonçant lourdement

vers les sombres profondeurs de la disparition

des cerceaux de lumière

à la surface de l’univers qui l’engloutit

Audace

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Le ciel au goût de perle se pose sur les feuilles

Que se partagent les merles, les sittelles et le vent

L’allure vaporeuse de la mer dans les mains du soleil ?

Le duvet argenté qu’arbore si fier le mur végétal à son front?

 

Tous les buissons sont sertis de fruits aux saveurs de citron

Toutes les hampes florales portent des bourgeons

L’écume se fait plus légère que l’air

Se répand son regard d’aigue-marine

Jusqu’aux cœurs dévoilés des pensées

Joan Miró ( « Je travaille comme un jardinier »)

Miro, Constellation 20 Le bel oiseau déchiffrant l'inconnu au couple d'amoureux.
Miro, Constellation 20
Le bel oiseau déchiffrant l’inconnu au couple d’amoureux.

Je suis l’oiseau

mais

je me vois au travers des yeux du chat

son sourire hypnotise ma peur

moustaches et griffes sont les signatures d’une possible brûlure

mais

mon vol recherche au delà de tout l’équilibre

ma voix le souligne de cris noirs épars

ma pupille épure l’espace infini en autant de constellations

d’un point à un autre

se dessine le visage

de l’aimé

profil lunatique

nos regards portent l’élégante énigme des astres

et nous mesurons la force de la parole que nous nous donnons

et qui pourtant s’envole

aux pieds des étoiles

naît ce langage du cœur et de l’esprit

au quel je donne volontairement ton prénom

Lait

Day & Night – water study by Owen Silverwood

Dans le cadre de la fenêtre, comme au centre d’une arène,

les nuages s’avancent et se préparent à mettre en lambeaux

un infime morceau du ciel.

Il s’étire comme un chat,

ouvre sa gueule,

montre la langue et crache des bouffées de lumière

mais la pluie efface jusqu’aux traces

des griffes sur l’écorce des arbres.

·

La guerre est loin d’être finie.

Toute une armée est en marche sous ces cuirasses grises.

Des continents imaginaires répondent à la tectonique des plaques.

En rêve,

j’essaye de dessiner des cartes.

Quelle caravelle galoperait sur les vagues paysages lactés dont les colères sont imminentes ?

En silence,

l’espace mange le temps, gobe les visages et les noms

que je donne aux secondes.

Mes pensées se vaporisent.

Il ne manquerait plus que je me mette à pleurer.

Oublier n’est finalement pas si facile.

·

Quand vient le soir et que le soleil se décide enfin à parler,

dans cette partie réservée du ciel

qui est devenue une toile,

un palais de glace accueille la danse orange des nuages,

l’écume rose des vagues.

Le désordre exilé ronge les contours des îles nuageuses

avec férocité. La nuit naît.

·

La lune me donne un peu d’espoir en me laissant boire une larme de son lait .

Nocturne

Nocturne, huile de Max Ernst (1891-1976, Germany)

Dans les jardins la nuit

seuls les bruits sont des plantes

les branches se répandent

comme les chevelures urticantes

des méduses dans le ventre des vagues

Dans les jardins le vent nuit

au silence il avance en froissant

les ailes des fougères

les sépales s’envolent

les iris jaunes et or miaulent

sur la voûte naissent des cailloux blancs au goutte à goutte

ils attendent

qu’un oiseau les picore et les goûte

Dans les jardins la nuit épouse les chants de la mer

mais repousse l’idée d’enfanter

éternellement les vagues

l’épine en grimpant jusqu’à la rose

retient la rosée nocturne en lui attrapant les pieds.

Ta merveilleuse planète

Max Ernst
Max Ernst

Tu regardes la mer s’azurer accoudé à quelques souvenirs

je te regarde ma main sur ton épaule ma tête posée sur l’autre

et je me dis que tu es soleil et que j’aimerais être paysage au couchant

mais je suis fantôme et mes baisers n’ont aucune substance

pas la force qui pourrait réchauffer ton cœur quand il se glace

face à la mort qui te montre le poignard qu’elle a planté dans tous ceux que tu aimes

tu sifflotes car l’or apposé à cette fin de journée comme à la tranche d’un livre de magie

remplit le gosier de l’oiseau rossignol

sa petite pupille brille dans les larmes que ton âme produit afin de toujours

faire reluire la réalité

de cette indéfinissable beauté qui t’alimente en secret

ta voix s’envole vers le col des montagnes dont tu sens grandir

dans ton dos les impitoyables ombres noires

tu frissonnes et lorsque tu t’apprêtes à rejoindre ceux qui haussent les épaules

en te rappelant l’amer goût du néant

je te retiens en murmurant à ton oreille

il est encore tant

à rêver

 

Espace vert

Corsica, January 2014 Bertrand Vanden Elsacker
Corsica, January 2014
Bertrand Vanden Elsacker

En deçà de chaque regard, il y a un jardin comme ceux que l’on rencontre au cœur des péristyles. Il est censé réunir nos parts d’ombres en un seul endroit de lumière.

Mon jardin est minuscule. Sa croissance semble n’avoir qu’à peine commencé. Ma vie me fait l’effet d’un escargot, gluante et lente à progresser, elle laisse derrière elle des trainées de larmes desséchées. Pourtant, aussi petits que soient les végétaux, ils sont à la pointe de ce que l’on peut dessiner ou peindre. Ils jouissent de couleurs chatoyantes accordées comme les lyres et les harpes. Un vert croquant répond à une rose vaporeuse . Un violent violet côtoie les jaunes acidulés de citrons à peine mûrs.

Aux bruits des insectes et des autres animaux s’opposent les secondes de silence des choses inanimées. Les parfums ne cessent jamais d’élaborer de nouvelles perspectives à cette forme de liberté que sont l’imagination et la faculté d’éparpiller joyeusement ses souvenirs. Malgré le calme apparent, mon jardin miniature vit intensément. Le gravier y a la sagesse du rocher millénaire. Sa pertinence, il l’emprunte à la graine portée par les vents.

Corsica, January 2014 Bertrand Vanden Elsacker
Corsica, January 2014
Bertrand Vanden Elsacker

La blancheur nacrée des fleurs qui naissent et meurent partage le même l’élan vital avec la montagne alors qu’elle répandait sa lave comme un langage jusqu’à frôler les jupons salés de la mer. Quel coup de fouet de maître que ses sources fossilisées ! Elles reflètent sans varier des couleurs dont les noms sont depuis longtemps oubliés.

Mon jardin miniature n’est qu’une des ailes les plus sacrées d’un autre jardin ayant plus forte allure. Un jardin dont je ne mesure pas toutes les conséquences et qui échappe à toutes les formes de censures dictées par mon esprit et ma raison. Une route asphaltée noire et brûlante marque la fin de l’ombre, la fin des frissons frais qui chantent d’entre les roseaux effilés pour la danse et dressés pour le chant comme de petits oiseaux. Les lauriers roses se défont secrètement des poisons du soleil en guidant le plus loin possible leurs énormes racines , un muret remplit de failles sert de refuge aux lézards. L’air semble être le souffle ultime des légumes et des fruits ayant atteint ce moment de la vie où on les récolte et les garde à l’ombre, à moins que ce soit le cris d’une révolte.

Corsica, January 2014 Bertrand Vanden Elsacker
Corsica, January 2014
Bertrand Vanden Elsacker

Derrière le regard que je porte, derrière l’atmosphère azurée d’un astre aussi dense que les trous noirs, un univers miniature taillé dans le jade pour son opalescence et la sagesse qu’il inspire à ses protecteurs. Un jardin brodé avec patience dans l’acajou ou dans les étoffes qui imitent les rougeurs du jour quand il meurt. Comme il m’est de plus en plus difficile de faire porter à mon jardin le masque de mon visage et l’armure de mon corps.

Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

L’heure bleue

Dan Holdsworth | Fubiz™
Dan Holdsworth | Fubiz™

Je marche vers le bord de la falaise et mes pas font crisser le sol glacé

la neige fraîche froufroute comme une étoffe de soie naturelle

j’aperçois

au delà des collines portant la végétation sauvage comme un manteau de zibeline

la mer

modelée par un soleil d’hiver

comme une coupelle en pâte de verre

elle luit et boit paisiblement la lumière.

 

Maquis

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Sur le chemin, les cailloux résonnent en s’entrechoquant et l’écho qui m’est renvoyé par les rochers de la colline me font croire que je suis un cheval. Mes jambes si fines comme des brindilles sont habituées à ce genre de terrains difficiles, abrupts et sauvages. Je considère que le cavalier imaginaire qui me guide fait partie de moi-même. Je suis le chemin jusqu’à ce qu’il s’ouvre sur le maquis et sur la mer. Le ciel est ma robe, d’un gris bleuté où les nuages blancs dessinent des pommes.

La voie serpente maintenant entre les plantes odorantes. Sur chaque feuille verte le chant d’un oiseau se réverbère. La nature est tout sauf muette. Ici, le vent et la mer dans leurs jeux d’amoureux sculptent les chevelures des buissons, les branches des arbres comme les cheveux d’une sorcière. Les rochers millénaires ont reçu des yeux et des larmes pour aimer la mer, des bouches pour goûter ses chagrins.

Le sang qui circule du plus profond de moi jusqu’à la surface de ma peau pour me faire frémir a moins de force que la sève qui perle langoureusement dans les cœurs minuscules des fleurs. Un ruisseau trouve de l’or entre les racines, les lichens. Je suis son chant.

Ma promenade serait aléatoire car je marche sans savoir. Les questions bourdonnent, les réponses sont vagues. Parfois, ivre, un sentiment de liberté cède sa place à une vaste humilité sablonneuse. Que suis-je si ce n’est un étranger qui éternellement voyage sans comprendre ce qui meut l’existence de toutes choses ? Personne à qui montrer la beauté réelle que je croise ici sans être capable d’en apprivoiser les phrases.

Tout serait dans les baies qu’arborent fièrement les végétaux en cette saison. Et demain ? Les yeux avertis des oiseaux mangeront les rubis, les diamants, les jades et partageront les saveurs en se déposant comme des perles sur l’horizon. À cet endroit précis du ciel d’où naissent les vagues à la manière des mammifères marins ou des oursins. Lequel d’entre-nous s’accroche le plus à la vie et à ce qu’elle a de plus serein?

Je marche, mes pas sont ceux d’une danseuse étoile. Ma fougue est mon âme. À l’instar de ces promenades dont je ne veux connaître ni le but, ni l’espoir, ma volonté partage le temps en étapes pendant lesquelles je me nourris et je contemple les plus simples formes de l’éternité. Je suis un cheval. Au loin, les orages dévorent le ciel. Au loin, le soleil tisse sa toile. Après mon passage, tout restera intact, les galets et les cailloux te parleront de mes sabots et de mon pas.