Reposoir

Model for Hanging Construction  1950    Naum Gabo  1890-1977

Le silence parfois dispose de mon temps et l’agence à son image. Se rassemblent méticuleusement les objets délicats du souvenir dans cet espace qui leur est quotidiennement dédié. Une pensée en bouton, un bout d’illusion, une myriade de paroles avortées et toutes ces petites choses confuses car elles n’ont pu trouver la force de s’imposer.

Il n’est rien que je regrette, il n’est rien que je voudrais perdre, il n’est rien que je voudrais balancer à la face du monde. Je sais pourtant qu’à chacune de ces parcelles, j’accorde l’image qui m’importe. Elles ne sont pas des îles de poussières, continuellement au bord de la désolation d’où l’on ne s’échappe que pour aboutir dans une nouvelle prison. Chaque bout de silence se creuse un espace blanc qui le préserve. J’attends avec eux les bourgeonnements d’un possible printemps qui me tendrait ses voiles.

Il n’est rien qui me retienne de poser le silence au fond de moi-même comme une source intarissable de pureté, de vague à l’âme. Ce sont ces silences qui remplissent le vide que m’inspirent tellement d’êtres humains. Comment leur parler s’ils n’échangent pas les mêmes mots et qu’ils me sabordent continuellement ?

Galop chatoyant

En cet instant inaltéré de ton être

le trait noir et franc

de mon galop

et la courbe folle de mes hanches

tes lettres comme la trace de mes sabots

rythmant

le temps

mon encolure souple et ta caresse dissoute

par le vent dans l’incendie

chatoyant de ma crinière

rien ne nous force à devenir

comme tous ces chiens

dressés pour la morsure.

Rien

Je marche sur des tapis de murmures, je n’entends plus que le questionnements des vagues. Je sens leurs gestes brutaux effacer tout espoir. Le vent venu de la mer me sculpte un autre visage. Je reconnais le goût des larmes. J’apprends à repérer les courants qui vous mènent vers le large sans éprouver de remord. J’attends que les marées se soient lassées d’être abandonnées. Le sable engloutit mes pieds, plus loin, la plage montre ses dents, exhibe son ventre creux et sa faim.

Un jour, le ciel et ses cortèges de nuages se sont laissés surprendre par ses pièges. Il leur fut impossible cette fois là, d’aller menacer l’horizon. Pour se venger, ils mangèrent deux marées.

Je m’avance, l’eau glacée grimpe jusqu’à ma taille sans me faire mal. J’ai décidé de me jeter dans ses flammes. La mer crépite comme un incendie, elle me brûle la peau mais s’arrête là lorsqu’elle voit qu’à l’intérieur de moi, il n’y a plus rien. Tout est dissipé, dissolu, rogné. Il fait si noir que  ses vagues se prennent à encourager ma nage, à caresser mes gestes, à se laisser couler entre mes mains comme un or fin.

Pour brasser le limon noir qui gît au fond de moi, je suis toujours seul. Pour brasser le ciel, il y a elle.

Déroute

AlguesConcarneau4

Notre forêt, c’est la mer,

lorsque nous sommes plusieurs ainsi à danser sous l’eau

on dirait un troupeau de misères jetées aux flammes.

 

Notre tourmente, ce sont les vagues aimantes

Nos larmes, les lames

Notre folie est la nuit dissipée dans les flots.

Son parfum argenté qui s’enfuit au loin.

 

Parfois, mes sœurs et moi rêvons que nous partons en essaim

bourdonner dans les cieux incertains qui moussent aux pieds des rochers.

 

Nous rêvons que nos chansons envoûtent, enlacent, aiguisent les certitudes.

et qu’ainsi, un jour, nous émouvrons le sein rond et doré de l’éternité.

Mais non, pour les petits vaisseaux, il n’y a jamais de route.

Comme des volcans

J’ai bu toutes les paroles qu’il avait sur le cœur.

Après, je n’avais plus ni soif ni faim,

j’étais comme marchant dans le noir, sans plus aucun besoin,

abruti par l’absence, aveuglé par cette inutile beauté: j’étais écoeuré.

Les peines de l’homme sont des volcans,

on les croit éteints quand ils sont simplement endormis.

Poisson

Je ne serais jamais que la ligne que tu suivras sans jamais pouvoir te défaire de la trace que j’imprime, du tournant que je fais prendre aux évènements et à ta pensée. Je suis une ligne, la langue d’un fouet, la coupure dans tes poignets. Je me répands comme les rumeurs, j’empeste l’existence de toutes mes exigences. Je suis le poison, le serpent sans tête, l’anguille turbulente. Le membre amputé par lequel tu continues de souffrir au delà de la mort. Je collectionne le vide en collectant les mots qui le contournent. Je suis une brindille, une balafre, la cicatrice de la peine qui froisse ton cœur depuis l’enfance. Je suis le barreau qui t’empêche de ne jamais savoir avec sécurité. Je suis ta béquille. Je suis le  « non  » craché 100 fois à tes interrogations qui ne comprennent pas. Je suis ton ignorance striant la vérité. Je suis la corde raide tendue au dessus du vide. La rivière indomptable qui a installé son lit au milieu de ta vie.

Veux-tu m’apprivoiser, c’est impossible. L’air que je respire est empesté de souffre, il m’arrive d’exploser, de lapider la vérité. Il faudrait que tu me donnes un nom. Une autre place que celle que je vole impétueusement à tes secondes. Il faudrait pouvoir te regarder dans un miroir, inciser méticuleusement et ne jamais m’abandonner. Tu n’as pas le bras, tu n’as pas le poignet pour me diriger avec raison. Tu ne sais que me précipiter contre le mur qui s’est construit petit à petit au milieu de tes projets.

Hier, j’avais dans la tête cette épine, cette boule urticante et puis j’ai compris que ce n’était qu’un de tes souvenirs, qu’il me fallait l’avaler sans prendre la peine de le disséquer. Le squelette s’est coincé dans ma gorge. Il allait m’étouffer. Il brûlait, il poignardait, il refusait cette digestion forcée.

Tu devais avoir 6ans, devant toi, une assiette (purée, carottes,  petits pois et le cadavre qui te répugnait de ce qui avait dû être un poisson lorsqu’il vivait) derrière toi, un adulte imposant sa loi. Si tu voulais aller jouer, tu devais tout manger. Tu as tout mangé. Tout avalé sans protester sous l’oeil maladroit de cet adulte imbu. Tu as avalé le poisson et chacune de ses arrêtes, la peau gluante, la tête, la queue, les nageoires. Lorsqu’enfin tu t’étais libéré de cette immonde tâche, tu t’es levé, tu as souri à cet adulte courroucé et tu as affirmé : « je vais jouer ».

Le monde a très vite compris qu’il pourrait te faire gober n’importe quoi mais plus terrible encore, tu ne t’en étais même pas aperçu, ton obéissance absolue et ta discipline absurde s’étaient retournée contre toi. Cet adulte ne te méprisait plus, il te haïssait. Tu l’avais rendu ridicule, tu avais renversé son château de cartes de règles et de commandements inutiles. Plus personne n’avait d’emprise sur toi.

Alors dis-moi, combien de poissons comptes-tu encore avaler. Combien de châteaux de cartes vas-tu faire exploser avec maladresse ?

Neige éternelle

South Wind and Clearing Weather Thirty-six Views of Mt. Fuji

Dans le ciel, les nuages sont des visages de femmes. Leurs bouches semblent tout en embrassant l’air, lui infuser le bleu et une matière. Rien ne vient troubler la quiétude de leur front, les plis soyeux de leurs sourires et la folle ondulation de leurs cheveux. L’infini semble leur ouvrir les bras.

Mon regard est envoûté par la ligne qui se gonfle et s’alourdit. Un désir ascensionnel offre son embouchure volcanique à la nuée. La neige éternelle, divin nectar du ciel lèche la plaie endormie de la montagne.

Aucune avalanche ne vient encore troubler son repos. Une forêt faite de simples traits baise ses pieds, monte jusqu’à ses mollets et puis redescend s’éparpiller dans la vallée. Le paysage prend corps en trouvant mon âme.

Mon œil ne cesse de caresser  les versants purs, comme si je voulais gravir cette butte du désir. Sa plénitude m’envahit, je gravis, je m’essouffle, quoi de plus naturel ? Je ne sais quand mon destin me fera rendre l’âme. Après m’avoir vidé de mes larmes ? Après m’avoir gonflé de lave ? M’avoir rongé de regrets ?

D’un seul oeil

Cosmè Tura 037

Mon cheval danse dans le vent

comme un dragon marin

la pointe culminante de ma lance

au bout de mon poing

la mort viendra soulever ton drap

donner à ton visage

sa vraie laideur

ta bouche noueuse ne parlera pas à ma pitié

ton front s’est soudé au mensonge

comment pourrais-je le nier ?

il est noir comme les baves

durcies

je croyais impossible

qu’on puisse vivre sans aimer

que j’avais dû me tromper

Mais

attends que je te vise

ou que je te regarde d’un seul œil

pour te haïr

Mon cheval mettra le feu

aux prairies

ses sabots

la boue de ses sabots

est plus noble que toi

tu vas périr

car pour moi

depuis des années

tu as cessé

de vivre.