Carmin

davis8-28-08-2  Frida Kahlo Auto-portrait,1926

Mon cœur déborde mais toi, tu sembles ne voir que comment il m’enrobe de carmin, te tend ma main pour me rendre jolie. Mon cœur déborde et toi, tu crois qu’il me permet de surgir de la nuit et que jamais rien ne le retient. Les portraits de moi qu’il dresse à l’infini comme des échelles qu’il me faut toujours gravir me servent de corps, ma fuite est provisoire. Je suis, je reste et puis, je pars comme une ombre dans un miroir.

La nuit semble docile à côté de mon cœur quand il s’enferme dans mon regard et se met à dépeindre ma réalité. La mort me tient en permanence dans son poing. Parfois, elle m’enserre et me transgresse. Parfois, elle m’étrangle et il me faut lui inventer un mensonge pour pouvoir me tenir debout.

Imagines-tu ce que c’est que de vivre dans une phrase qu’il te faut éternellement réécrire dans une langue dont tu ignores tous les mots et tous les principes? Devines-tu l’ampleur du travail qu’il me faut accomplir pour démonter cette muraille de paroles sourdes et incompréhensibles, pierre par pierre ? Toujours je pars d’une douleur qui me transperce le ventre et qui ne sait pas ce que c’est que de faiblir. Si seulement, je pouvais partir de rien, si seulement mes constructions pouvaient me retenir et non me découdre continuellement!

Autant de fois, mon cœur plonge, creuse, accuse, démontre, affirme. Il faut qu’il parle mon cœur, au delà des abîmes, au delà des épanchements colorés de la douleur et de la colère, au delà des mes peurs et de mes chagrins. Même s’il n’a pas appris à marcher et ne sait pas comment faire, il faut qu’il avance mon cœur, au pas, sans hésiter.

Si souvent il déraille, toujours il me sort de mon lit et des condamnations irrévocables du quotidien. Il refuse de s’acclimater, il s’échappe par le chat d’une aiguille même s’il sait qu’il ne peut être libre et que tout n’est guère plus solide qu’un songe. Il s’accroche à mes révolutions silencieuses faites de soupirs, de renoncements et de désirs prescrits. Que les discours du monde sur ce qu’il me faudrait accomplir m’ennuient et me rognent les forces! Je ne suis pas en mesure de répondre facilement à ce qui est commun. Les théories et les catégories de l’esprit sont faites pour endormir et dominer insidieusement la raison, allons viens, dépose tes lèvres sur mes lèvres, embrase mon corps en te servant de tes mains.

Vois comme il rebondit, comme il gomme, oublie, et crie, mon cœur. Il faut qu’il nage au plus près du tien dont la vie jaillit comme d’une fontaine. Il me faut ta liberté et sa source vive pour concevoir la mienne si elle devait exister. J’ai besoin de l’accorder à tes rythmes, mon cœur, de le laisser mourir tous les matins en écoutant comment le tien s’y prend pour se battre et puis vaincre.

Dans l’aile

Les portes battantes              les portes battantes

ailes du phalène que tu fus autrefois

des couloirs s’écroulent            des secondes se disloquent

autour de toi                                        autour de toi

les portes battantes

ailes lumineuses de tes paupières qui tremblent

des phrases suffoquent

des mots te révoquent

les portes battantes                       les portes battantes

et derrière

le corps tentaculaire d’un monde qui ne tient plus sa parole

un cul de sac

des écluses menteuses

des voies irrespirables

les portes battantes                   les portes battantes

tes veines bleues papillonnent sur un corps de marbre

la peur se noie

la peine s’écoule

à quoi ressemblera la victoire  après ce combat

les portes battantes les portes battantes les portes battantes

ton dernier vol  dans les couloirs de l’hôpital

dans l’aile réservée à la mort.

Masqué

Pour sortir et me confronter à vos rumeurs, il me faut porter un masque comme un bouclier et vous cacher tout mon dégoût et toutes mes peurs. Tamiser mes vérités comme s’il ne me restait plus que le doute, le silence ou le sommeil. Mon émotivité vous est une étrangère, vous ne comprendriez pas ses paroles de cristal et ses gestes de porcelaine.

Pour marcher dans la rue,  parmi vos puanteurs, vos arrogantes ignorances, il me faut contenir ma colère dans un tout petit poing enfui dans la poche. Elle ne sert plus ma colère depuis qu’elle s’est brisée à l’une de vos guerres, depuis qu’elle a perdu, qu’elle a mangé la terre. Elle ne sait plus que vous vomir dans le noir, tellement désemparée, ma colère, qu’elle ressemble à un chien, à un porc, à un trognon.

Pour marcher parmi vos turpitudes, il ne me faut plus la regarder ma colère, je finirais par oublier que son chant était semblable à ceux des aurores boréales, qu’elle s’emballait comme un cheval, que sa course était noble et pleine d’espoirs.

Pour marcher parmi vous, il me faut porter un masque comme une porte de marbre qui ne s’ouvre que pour montrer ses dents. Il me faut oublier que mon cœur est une plante grimpante. Son exubérance à conquérir de ses feuilles les soleils serait une fois de plus embrigadée de force, exploitée et spoliée.

Pour sortir, je porte un masque, j’arbore un visage qui n’est pas le mien. Pour me montrer tel que je suis dans toutes mes fantaisies, il me faudrait en porter plus de deux milles miroitant à chaque instant toutes les insignifiances, toute l’absurdité de nos existences, porter des masques autant qu’il y a de rires et puis de larmes dans l’océan.

Pour circuler par vos chemins sans en prendre les détours, il me faut porter le masque d’un mort : les trous ont été abandonnés par le regard, par l’espoir, par la faim, par ce qui faisait de moi que j’étais quelqu’un. Les sourcils inscrivent encore faiblement dans la lueur de mon front que votre monde est aveugle, qu’il a enfreint toutes mes limites.

Sens

image

L’écriture recense mes sensations: d’une nappe brumeuse et dissolue surgissent les mots comme des récifs. Derrière eux, s’annonce le continent de ma personne. Pour l’explorer et explorer ses relations au monde, je me sers de l’écriture et elle se sert de moi.

Entre ce qui m’advient et ce que je pense, l’écriture intervient pour me traduire, pour véhiculer ma conscience, pour trahir mes silences. Pour transmettre mes signifiances. Elle se glisse dans mes failles, elle profite de toutes les ouvertures pour exhausser mes envolées, signer mes désespoirs, porter  ma connaissance. Mon écriture est née de ma présence. Ce que je n’écris pas ne prend aucune place dans la galaxie des existences.

Remembrance

A confocal view of cells expressing heat shock proteins that are localized to intermediate filaments. Image by Dr. Alan R. Prescott, University of Dundee. Source : nikonsmallworld.com

C’est un instrument à cordes

sensibles

                                           mon souvenir

dans les gorges souterraines

                               creusées par ma conscience

     et par mes peines

                       on entend sa voix

comme le miaulement d’un chat

              c’est un instrument dont la chanson

est en velours

                  il grave une auréole aux tombeaux

mon souvenir quand il me parle

        avec tes mots

il évapore les gestes

il défie les faits et refait

des nœuds

mon souvenir

quand il est inutile  et loin de toi

Les ailes

Herbert Draper- The Lament for Icarus

Je n’en veux pas à la réalité

bien au contraire

Pour ce que je peux en voir et en comprendre

je la trouve plutôt lucide   efficace              insubmersible

Elle s’avance partout

victorieuse guerrière de tous mes fantasques combats

Elle se débrouille fort bien

pour échapper à toutes mes théories et superstitions

 

se laisser vérifier autant de fois qu’on veut

Je n’en veux pas à la réalité

de m’avoir fait naître dans une prison

ne n’avoir su mettre sur ma route que des bâtons et le doute

Comme au buisson

ses épines

n’ont pas fait que me piquer ou me déchirer

Son intransigeante vérité m’a servit de petit escalier en colimaçon

Que je monte ou me retourne     un tourbillon m’étourdit

Je n’en veux pas à la réalité de marcher avec des bottes de soldat

de toujours pointer du doigt ce que je n’ai pas

la mémoire

des automatismes

la foi complète en mes propres idées (j’ai toujours l’impression de me tromper)

tort ou  raison

Je n’en veux pas à la réalité d’être ce que je ne suis pas

sans elle

je n’aurais pu m’inventer

les ailes et l’air.

Chambardement

JMW Turner. Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth. Exhibited 1842.

~


Parfois ma maison tangue     comme un bateau

les portes claquent                 les planchers pleurent

c’est la tempête dans ma tête

parfois

les fenêtres deviennent aveugles

les murs tremblent     se taisent     se referment

sur eux-mêmes mais

c’est mon cœur qui s’effondre

la peine monte

marée d’équinoxe qu’on affronte

mais qu’on ne retient pas

au delà

des mouvements d’attraction et de répulsion

toujours

ta main

petit coquillage dont la nacre

irise la douceur

Matinée

RIP Blue Hors Matinée

D’un mouvement lent et plein de clarté, il fait son apparition. La lueur bleue de sa robe comme une aube, emplit l’air d’une studieuse harmonie. Son aisance donne à l’effort la souplesse et la limpidité d’une source. Suffirait-il de se laisser couler sans la moindre résistance pour atteindre cet état de grâce où la pureté des pensées rejoint celle des gestes ?

On oublie la sueur, les heures à s’échiner dans le noir, à panser ses blessures. On oublie la menace de la peur et la cruauté sévère de l’échec. Soudain, plus rien ne lui manque, il se met à danser. Il s’harmonise avec le silence et l’espace.

Les allures enchâssent de savants contrastes, ce n’est plus une monture, c’est une lame, de l’écume. Ce n’est plus un cheval, c’est un océan et ses refrains. Il est ce qu’il donne.

Une confiance lisse et sans faille harmonise les galops, ré-enchante le pas et le trot. Sa crinière comme une coulée de lait redessine le contour de l’encolure docile. Du garrot à la croupe, la lumière glisse, coule sur les jambes, s’évapore dans les crins.

Le sol, sous les pieds, est désormais devenu la course folle d’un soleil, une poudre d’or, un simple reflet.