Joseba Eskubi, mixed technique, 2012
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Dans les morsures moussantes de la mer
tombe le ciel
là où je posais mon doigt
fatigué
tombe de l’âme et des tourments
le vent et les brises lames
serait-il donc si facile d’abattre
les béances du monde

La seule chose qui sonde
la douceur chaude du vent
l’haleine mouvante du ciel
c’est le soleil
quand il se plante au sommet
du jour bleu
il arrive que la lumière forme des gouttes
en marchant à la surface
de mon étendue lisse comme un lac
Au fond ne me parviennent que les plus lourdes
perles
grises du ciel
comme j’aimerais que tes doigts réinventent
ferment
et puis ouvrent
toutes les petites portes
comme des taches sur mon ventre
car pour survenir
escalader la nuit
les lueurs froides
et les rides du vent sur les collines
et les plages
il faudrait que ta bouche
change la solitude du silence
en musique

C’est par le biais de la musique qu’elle s’est insinuée en moi. Enroulée sur elle-même, comme un foulard de soie, je ne voyais d’abord que son regard. La pupille pétillante de son œil droit demandait doucement le silence. Le sinueux silence qui se laisse porter comme un gant par le respect uniquement . Elle n’était pas une ignorante, elle était comme si elle savait tout de moi. Sa transparente curiosité ne demandait qu’à m’épouser.
Peu à peu, son onde chaude et colorée s’est répandue par les chemins de ma chair vers mes poumons en touchant mes pensées, vers ma gorge en effleurant le coffret de mes souvenirs sans l’ouvrir, vers mes seins et mon sexe en pointant d’un seul doigt ma volonté. Elle aurait pu faire en sorte que je sois désemparée, que plus rien ne m’appartienne, elle aurait pu me piller. Pourtant, jamais l’idée d’être perdue ne s’est approchée de moi. L’onde lumineuse avait veillé à ce que je ne trouve que moi. Non plus cet arbre sec et qui a froid et ne sait pas si le printemps reviendra. Non, je me sentais semblable et aussi parfaite que l’orchidée, comprise dans ma complexité, soutenue dans les extravagances de mes volutes par le long déroulement de phrases musicales blanches.
Tout se trouvait simplifié, en concordance sans avoir été résorbé par une tranchante et unique raison, sans avoir eu à connaître de faim. Il me suffisait de comprendre que chaque parcelle de moi-même, de ma vie intérieure et invisible à l’œil nu était reliée aussi subtilement et solidement que les points d’une toile d’araignée. Ce qui se défera se reconstruira à l’infini. Plus rien n’est renié ou inutile, tout est retenu par un fil. Le fil sur lequel glisse et voyage la musique.
mes doigts fous font des nœuds
mes doigts se tordent on croit
mes doigts se croisent et forment
le toit pour le credo d’un ange fou

Mimic Octopus. (Source: Flickr / christianloader)
Quelques traits suffisent
à faire de moi une racine
qui jamais ne connaît
ni la fleur ni la feuille ni l’épine
quels que soient les regrets
qui effleurent les fleuves
qui évitent les volutes qui m’animent
il n’est rien que je veuille
ni les pleurs ni l’oubli ni les cimes
il n’est rien qui me fasse
guetter les failles
quitter les crevasses
pour m’enfuir et survivre
les pantins je les mime

Ce n’est pas la forêt qui crépite
sous le fouet fougueux du feu
ce n’est pas la brindille qui refuse
de se plier et meurt à chaque fois
que j’avance d’un pas
ce n’est pas un torrent de chuchotements
ou mes souvenirs qui tentent de se frayer un chemin
vers l’oubli
c’est la pluie
qui n’en peut plus
Max Ernst, Naissance d’une galaxie, 1969. Huile sur toile, 92 x 73 cm
* * * * * * *
Ma tête sur laquelle s’appuient les pluies du ciel
appartient aux astres et aux corps interstellaires
nébuleux
dont la matière semble ne connaître aucune colère
et être aussi malléable en surface
qu’un torrent de boue, qu’un turban de nuées, qu’une coulée de couleurs
Je voudrais être une explosion permanente
dont on a oublié la finalité
dont on ignore la lente tourmente
regardée de si loin qu’on en oublierait ma dureté matérielle et l’impact
de mon impuissance à tourner dans un autre sens
ne serait plus les stigmates d’un fantôme malade
mais le point de départ
d’un nouveau voyage
énigmatique

Tu respires comme la mer qui vient te baiser furtivement les pieds. Tu viens de te retourner comme si tu voulais m’inviter à quitter mes jeux. Petits voiliers, frêles embarcations que les caresses du vent mèneront vers le large. Je te suis. Dans la main qui rythme ta promenade, j’ai discrètement glissé le petit galet chaud de la mienne. Dans ta main, ma main y retrouve la même chaleur joyeuse. Ils peuvent bien se moquer de moi et de mon étrange papa, je sais moi, que tu me montreras ce qui ne se regarde pas et qu’ils ne verront pas. Près de toi, portée par les flots de tes paroles, soulevée par les rires de ta voix, la lumière.
Ce vieux morceau de bois planté dans la terre, rongé par les embruns sera notre point de départ. L’indice qui pointe l’éternité bleue au dessus de nos deux têtes. Nous marcherons sur les dos des baleines, écouterons le recueillement leurs voix par les criques. (Seraient-elles des sirènes ?)
Nous apprendrons à ne rien dénigrer, à ne rien défaire, à rire. Nous marcherons sur les morceaux de ciel, balayés par le vent, abandonnés généreusement entre les rochers pour les rafraîchir. Nous nagerons secrètement dans les jupons mousseux des vagues qui domptent le ciel jusqu’à ce qu’il devienne crémeux. Nous nous laisserons pendant des heures (les moins dangereuses) bercer par le soleil, nous nous amuserons de ses coupantes extrémités tout au long de l’après-midi. C’est à la contemplation muette, que toi et moi, éberlués, passerons le plus clair de notre temps. Pour la beauté de l’horizon qui se laisse rejoindre par la mer, il n’existe pas vraiment de parole, pas non plus de silence, peut-être et seulement l’applaudissement éternel des vagues.
Septarian Nodule
Perou
190mm x 180mm x 50mm
Déposé sur mes épaules, à la place du cou, le tronc d’un bouleau tend ses branches vers mon cerveau comme si cela pouvait m’empêcher ces éternels aller-retours entre moi infiniment petit et l’infini où se baignent les astres. Ténu, il croit pouvoir porter la terre.
Une multitude de petites feuilles à deux faces papillonnent dans la matière grise, s’évertuent à tenir bon sans conformité. Elles tremblent dans la tourmente, un coup c’est vert, un coup c’est l’envers : elles me tournent le dos.
Au centre, comme dans le ventre d’une montagne, une lave se lève, se dresse, brûle sur son passage toutes les idées raisonnables. Comme une sève, elle voyage du cœur au ventre, du pied au poing, du sexe au moindre grain déposé sur ma peau. Au centre de mon corps, comme un spectre, comme un fantôme, comme une volonté joyeuse et acharnée, il y a toi qui incendie l’air de mes respirations quand il passe par mes poumons.
Tu ressembles à ces nuages de poissons argentés poussés par les volontés lascives de la mer, à moins que ce soit le contraire. À moins que ce soient les nuages qui propulsent le ciel, les méduses qui entraînent la mer et ma tête qui supporte mon corps.
Il ne reste plus qu’un petit lambeau du temps
un espace léger que rien ne crispe
il s’y déploie avec une force lente
la somptueuse danse
de ton pas
ta pupille noire éventre le jour et le recouvre de vernis
comme si enfin tout pouvait redevenir brillant
tes gestes par leurs saveurs vives
déclenchent le tourbillon de notes
qui me donnent envie
de rechercher
les clefs qui ouvriraient des portes
ta voix titille et joue
éclate d’une joie rouge
elle ne laisse derrière elle
plus qu’un voile