Les idées claires

René Magritte, Les Idées Claires, 1955

 

Derrière les dunes, il y a un tigre. On voit sur la mer, le soleil lui dessiner ses rayures. Derrière les corps blonds de sable, il y a une étendue sauvage et vorace. Des griffes, des crocs et une force indomptable. Une liberté qui ne se repose jamais. Il crie, s’émousse à la moindre vague, il n’est attiré que par le large. Le félin se tait rarement. Le vent brandit inutilement un fouet, le fait claquer sur le sable ou le lance en rage vers les nuages. Qui veut dominer par la tyrannie, finit toujours par périr.

C’est l’hiver, et je conduis ma voiture sur la route qui borde cette muraille de sable et d’arbustes que les tempêtes façonnent ou amusent. C’est l’hiver au fond de moi mais pas là sur ces sommets qui narguent d’une hauteur de quelques mètres le niveau zéro où règnent en maîtres absolus le tigre et sa liberté.

Je sais qu’il est sorti de sa brousse grise et bleue et qu’il joue sur la plage. L’hiver est une saison profondément humaine, pour le tigre c’est toujours la même saison qui le gorge d’envies.

Je pleure sans larme car je me sens prisonnière d’une cage qui n’est autre que moi-même. Je l’ai construite par désespoir au fil de longues années désertiques. J’ai dépassé depuis longtemps les limites de ce qui est supportable et découvert que ma tristesse n’ a pas de fond, elle persiste à me plonger dans le noir.

Il ne faut plus de force pour partir avec les courants, épouser le tigre, être à jamais dans les vagues. Écume ou rage, coquillage qui finira en grain de sable pour alimenter un tout. J’ai si souvent songé à périr avec l’horizon qu’emportent les courants comme une jeune mariée dans une immensité inconnue de tous.

 

Hors d’atteinte

How mapping neurons could reveal how experiences affect mental wiring (Wired UK)

Il y a du vent et je suis cette bâche transparente qui s’affole

rien ne m’attache solidement

rien ne m’indique ce que je suis censé faire

ni à quoi je sers

Je gifle de mes grandes ailes inutiles le vide la grisaille

jusqu’à me déchirer par endroits 

plus rien n’a de sens.

 

C’est alors que toi avec des doigts de fée

des mains de jardinier et les yeux brillants d’un châtaigner

dorée tu me libères de cet ensorcellement

en deux mots purs

en trois images simples

en me révélant mille et un parfums d’une complexe évidence

tu fais de moi

un cerf-volant heureux.

Peau de crocodile

crocodile skin

Le ciel est douloureux comme un abcès qu’il faudrait percer

mais

il ne peut que laisser tomber la pluie

comme de petits cailloux qu’on jette sur sa route par peur de se perdre

il éparpille de grosses gouttes partout

mais

comme des miettes de pain les oiseaux du soleil les picorent

et instantanément la vie perd son sens alors que la douleur

elle

demeure toujours au même endroit.

Divinité

Black Oriental Shorthair Cat

Le silence noir marche souplement jusqu’aux frontières de son territoire. Filament d’une constellation qui n’existerait pas, tache engloutissant la lumière, virgule entre deux bouts de phrases sans origines. C’est pourtant lui qui me domine.

Le silence est le félin qui ne s’apprivoise pas. Ce dieu ne pose aucun jugement sur les humains qu’il considère comme des choses et parfois comme la proie à éteindre quand il a faim. Il me gouverne jusqu’à ce que je rencontre ma propre fin dans ses larmes, sous ses griffes.

À quoi bon me battre pour un petit bout de rien, aligner quelques grains de sable jusqu’à ce qu’il se forme une phrase, Une vérité que je suis seule à considérer ?

Le silence plante ses soleils dans mes strophes comme s’il découvrait une autre surface désertique sans éprouver la moindre de mes craintes. Il ne se pose tout simplement pas les mêmes questions. Il est une réponse irrévocable. Le silence prend n’importe quelle direction, mes considérations sont relatives et s’envolent avec lui.

etc.

Lisa Kokin :: Portfolio :: Book Collage

La lune et les nuages se mangent

entre eux

avant que la nuit ne surgisse

pour les dévorer

et éteindre leurs jeux

les étoiles brillent par leur absence

quelques unes traitres et lâches

se pointent

et servent de clous pour faire tenir debout la réalité

tandis que le songe s’enfuit sans faire le moindre bruit.

 

Ainsi se perpétuent à l’infini des meurtres et des génocides.

Le vide emporte quelques cartes postales

sur lesquelles figurait le visage d’une centaine de femmes.

148 pour être précis,

sont mortes sous les coups de leur mari.

Tout un album de vieilles photographies montre

qu’il n’y avait pas un seul pli sur les visages des SS

quand il perpétuaient leurs immondes partages

à l’entrée d’Auschwitz.

 

 

Poison

762a8a8a28fd218afbe8a987308a83dc

Je suis un poisson et le jour et la nuit forment mon océan

je respire

la lumière à l’état liquide

me porte me strie et implique

mes changements de positions et tous mes refrains

·

Je suis une dent de requin dont l’errance est sans fin

je suis une danse de filaments, d’algues fines

je reste là où l’on me caresse

j’écoute les tourbillons de rire

les voix qui ne grincent pas          les battements du cœur

et puis je retourne d’où je viens

sans faire de bruit

vous laissant l’ombre que vous avez vous-même construite

Je m’en vais vers

les forêts en feu, les partitions en folie, les manuscrits plein de vie

je suis une morsure qu’on n’oublie pas.

♠ ♥ ♣ ♦

 

Cirrus

Triatlon, Swimming

 

J’ai vu un cortège de paroles blanches à l’état fin et discret de la brume. Ce troupeau d’animaux aux allures magiques ne semblait avoir comme chef d’orchestre distrait que le vent du nord-ouest. Indécis, les violons avaient l’agilité sauvage des gazelles. Les nuages se touchaient, se percutaient, s’échappaient, se fondaient l’un à l’autre comme des amoureux ou se dévoraient entre eux. L’unique mesure était donnée par les bouffées du vent. Il changeait toujours d’idée et faisait défiler des hippocampes géants, des chromosomes et une partie du génome humain.

J’ai vu nager une baleine, j’ai vu la gueule géante d’un chien, j’ai vu la signature d’un peintre s’éteindre, j’ai vu un lippizzan se transformer en fontaine. Tout cela n’avait rien de grotesque ou d’insignifiant, tout cela ne ressemblait pas à une farce mais j’ai soudain compris pourquoi l’on dit que les paroles sont du vent, tant qu’elles nous échappent et que nous n’en faisons rien, le vent et ses complices les effacent et on oublie ainsi des pans entiers de la vie. Tout me semble être perdu si je ne trouve pas le moyen de dompter ce qui se passe vaguement autour de moi avec la même fragilité que celle du rêve. Pour clôturer, la chanson, ces morceaux d’improvisations, le piano s’est mis à pleuvoir.

 

Noms

Hiatus by Josef Konczak

Tu descends les escaliers comme attirée par une force qui ressemble à ce que tu appelles la mort.

Mais ces escaliers ne mènent que vers toi, ils se rapprochent de ce que tu croyais n’avoir que rêvé.

Ils te rapprochent de tes béances, d’une ultra-conscience et de tes périodes à vide où plus rien n’a d’importance.

Tu avances comme des notes qui attendent un chef-d’orchestre, comme la sève qui espère ce jardinier pour créer des sculptures de verts veloutés, de blancs flamboyants et de bleus clairsemés. La vie ne prend sens que si tu lui fais porter des noms comme des poèmes.

Dans ta main, un galet poli dure sans ride, dans tes yeux, le ciel se refait une beauté mais dans ta tête, personne ne sait vraiment ce qu’il arrive. Tour à tour on dit que tu rêves ou que tu délires alors que toi tu sais avec certitude que la vérité n’est point cette cruelle monstruosité qu’on aimerait bien te faire avaler.

Heureusement, tu résistes. Ta voix aiguë sombre, se sent triste et seule à comprendre lorsqu’elle trouve le repos dans les tombeaux du temps.