Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Ce n’est pas un chat qui se cache dans ma gorge, ni un morceau de pomme, c’est un caillou. Un caillou et sa constellation de graviers comme autant de reproches.
Vous ne me parlez pas mais vous murmurez derrière moi sans que je comprenne pourquoi. Vous me trouvez rugueux tandis que je me dis que ce mur entre vous et moi est honteux. Je ferai n’importe quoi pour qu’il s’écroule.
Je suis étrange car rien de ce qui vous convient ne m’arrange, je veux toujours plus, je veux toujours mieux sans repérer si il y a des limites.
Ce n’est pas un caillou que j’ai dans la gorge, c’est une montagne de larmes.
Personne ne peut comprendre que quand je chante, je n’entends plus vos paroles méchantes, je ne vois plus vos gestes suspicieux.
Je ne crois plus que le mur qui m’emprisonne dans vos pensées cessera un jour de subsister.
Quand je chante, je mélange ma voix à celle de tous les peuples qui se sont éteints à cause de vos silences.
C’est une blessure qui s’enfonce dans la chair jusqu’à atteindre l’os pour en dévorer la moelle. Elle creuse dans sa jambe un fossé entre lui, l’enfant et l’enfance des autres. Ils finiraient tous sauf lui par devenir d’impitoyables adultes.
La blessure le maintient éveillé plein de sueur presque toutes les nuits, la blessure l’empêche de grandir, cloué qu’il est à son lit, elle émet toutes les hypothèses sauf celle que la vie va continuer pendant ces éternités qui permettent habituellement de forger des plans, d’animer des rêves, de faire fructifier des projets.
D’ailleurs, il a admis de vivre en compagnie de la maladie, de ses complications, de sa tyrannie. Pourtant il s’est toujours dit en son for intérieur qu’il ne se laisserait pas pourrir. Il jouira avec bonheur de toutes les secondes.
Il ignore qui a pu le dénoncer mais il sait pourquoi il est là, dans le bureau de la Gestapo. Le marché noir n’est qu’un des aspects de sa révolte. La plus grande partie restera toujours cachée, passée sous silence même aux moments de réclamer les récompenses. Il se taira à cause de ce fossé entre lui et le monde.
Mon père m’a toujours dit que cette entaille, cette tranchée affreuse dans la jambe avait été le fait d’un coup de crosse de fusil, d’un coup et puis de plein d’autres qui ont suivi dans le bureau de la Gestapo mais il ne m’a jamais expliqué pourquoi tous les jours, tout au long de sa vie, il a toujours refusé de boiter.
Je le vois assis face à ses tortionnaires, le dos droit, le regard transparent, je le vois les mains prenant appuis sur la jambe malade pour faire face à l’horrible regard de l’homme qui hait.
Je sais aujourd’hui, que ce n’était pas à mon père de boiter et de céder sous la pression d’un pourrissement des structures osseuses. Ce n’est pas lui qui marchait de travers.
Ma vie est le terrain de jeu de deux joueurs de tennis de table: moi et l’idée que j’ai de moi. La balle passe d’un camp à l’autre impliquant de continuelles modifications de moi-même.
La vie rebondit en martelant le temps et l’espace de son mouvement entre les deux ennemis. Tout se passe comme si j’étais mon pauvre adversaire. C’est moi que je dois combattre sans me demander si ma vie doit ressembler vraiment à ce qu’on veut que j’en fasse: une partie.
Est-ce la grammaire qui invente la langue ou est-ce la langue qui invente une grammaire? Est-ce la liberté qui construit des prisons et punit ? Pour comprendre, pourquoi ne sommes-nous que quelques uns à nous soucier de la ligne pure et à respecter la précision?
Les règles du jeu de ma vie sont rigides et ont pour objectif de désigner un perdant, de supprimer l’existence de mes zones grises.
Que se passe-t-il réellement avec la petite balle qui rebondit maladroitement au delà des limites, ces lignes blanches qu’une théorie a dessinées pour contours de la table verte?
La balle hors jeu n’existe pas, on ne la voit pas.
Qu’ai-je donc gagné à la fin de la partie? Un peu plus d’habileté à réfléchir? Un peu plus de certitude sur ce que je suis? Non, même pas. Je suis un pauvre type idiot de l’espèce humaine. J’ai perdu mon temps à essayer de satisfaire le métronome en tentant de devenir un synonyme de mon image.
Comme le rayon d’une ruche dont mes souvenirs sont les abeilles, j’attends. Autour de moi, l’effervescence d’un port, ses bateaux dont les vagues applaudissent les coques, ses voiles et ses moteurs qui déchirent perpétuellement le ciel ne perturbent pas l’azur de mon silence. Je voyage au coeur des choses les plus intimes, les plus susceptibles d’échapper à l’amalgame engendré par les oracles de la beauté écervelée dont se gavent les foules avides.
Dans mon alcôve dorée, la lumière danse secrètement, elle rêve de la patience orchestrée par les ondes sous-marines. Elle se demande pourquoi elle se transforme en poudre avant de devenir fluide invisible tissant parfois les robes de la déesse turquoise de courants chauds et de courants froids. Elle ne regrette pas cette alliance qui lui permet de caresser les créatures étranges dont on se demande si elles sont végétales, si les étoiles qu’elles représentent ont bien les bras et les jambes et les ventouses pour se suspendre dans le temps comme s’il était une immense toile.
Les ailes des insectes vrombissent, elles finissent toujours par retrouver leurs chemins. Les pistils se dressent, les corolles tremblent dans une infinité tendre qui ignore que l’hiver lui aussi est pourvu d’aurores transparentes. J’attends car j’ai peur de l’ours et de sa langue, de l’homme et de ses mensonges, des tyrans qui se servent de ma cire pour conquérir le néant afin de le punir d’avoir les yeux, les griffes et la liberté du tigre.
Voilà que l’on m’approche, une pupille maternelle rutile, une conque gorgée de désirs cristallise une multitude de parcelles du passé. J’en fais mon miel pour continuer d’exister.