Artifice

Intersections 2 Alessandro Puccellini
Intersections 2
Alessandro Puccellini

Les crinières blanches d’inaccessibles et incontrôlables chevaux flamboyaient autour des rochers. Leurs soudains écarts, leurs brutaux départs laissaient voir des eaux mousseuses et éclatées.

Aucun vent pour provoquer cette tourmente, juste mon désir fou d’exister pour appartenir à cette permanence vaporeuse et fougueuse. Car au fond de moi, éternellement, un cheval se cabre, une feuille se froisse, mon âme s’épanche en de longs chemins sombres et hallucinés qui ne mènent nulle part.

Le jeu d’une vague, le feu d’une autre vague, la mort qui se superpose à d’incessantes naissances, tout cela n’était plus représenté que par un panache de plumes blanches, un peu d’écume semblable à celle qui décore la bouche et la poitrine sauvage d’un pur-sang en sueur.

 

Phase

Logique de la sensation 1981 Lithographie d'après Francis Bacon, signée au crayon par l'artiste.
Logique de la sensation
1981
Lithographie d’après Francis Bacon, signée au crayon par l’artiste.

Il est entré dans un des pans noirs du miroir nu

comme un vers

dans les reflets son corps avait un autre aspect

celui d’une strophe

celui d’un foudroyé

par une flèche dans l’omoplate

par une flèche dans le talon

la lumière s’est tue

l’obscurité peu à peu lui rongea le visage

il était enfin devenu (croyait-il)

un fantôme que plus personne ne dévisagerait

comme une bête sauvage

avait-il réellement retrouvé la paix

qui gagne ceux

qui n’ont plus à vivre

parmi des mutants

L’arbre qui chante

Forest of Denial by Jon Damaschke
Forest of Denial by Jon Damaschke

Parmi les aiguilles les pommes de pin frétillent

la mer défend au temps de me ronger le cœur

la longue traîne de sa robe veloutée avance

lentement vers le ciel gorgé de nuages aux reflets de perle

la mer ne se laisse plus froisser en rythme par les rochers

elle progresse envoûtée

Les pommes de pin pépient

parmi les pupilles les taches d’ombre les mouvements de têtes vifs

les coups de bec furtifs

les pommes de pin vocalisent

chaque cri grésille

chaque phrase s’enchevêtre dans une autre phrase

chaque bruit donne naissance à un espace qui se pare

d’une couleur, d’une odeur, d’un souvenir

Ni le soleil ni le vent ni mon corps qui se recouvre de plumes frissonnantes

ne semblent être tenus à l’écart comme des étrangers

chaque pierre chaque grain chaque chose de l’univers se noue

aux racines de l’arbre qui chante

à chaque instant j’en suis consciente la disparition menace

d’un seul élan l’arbre comme un essaim s’envolera dans la nuée

la plupart des humains qui se croient capables de construire l’histoire

de l’écrire en ne retenant que l’important

ne signaleront même pas cet instant essentiel

de la vie quotidienne ce moment où soudain je me réveille

enchantée d’appartenir encore et malgré tout à une

somptueuse réalité.

Exploration

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Les nuages se comportent comme des vautours en se jetant sur les quelques morceaux du ciel encore éclairés par le soleil qui agonise. La nuit en même temps que la pluie tombe sur la ville. Dans le bus, se répand une odeur de chien mouillé. Les passagers puent sauf cet enfant de six ans. « Sommes-nous à New-York ? » demande-t-il à sa mère en apercevant les tours qui jouxtent la gare du Nord ?

L’enfant, à l’avant du bus, s’est installé à son poste de pilotage. Un parapluie lui sert de levier de commande pour faire décoller l’avion dont il devient le commandant de bord chantonnant. Comme par magie, alors que le ciel est sombre, bleu et gris, les sabots d’un cheval blanc raisonnent avec clarté. Éblouissant, il fait partie d’un somptueux attelage sans passager et dont le cocher en habit semble endormi. Dans la bouche de l’enfant de nouvelles histoires parées de questions dont il n’attend plus les réponses surgissent, envahissent le bus humide. Lui et moi, trouvons dans les rêves la solution à nos soucis. La nuit a totalement pris possession de la ville en allumant comme des étoiles les vitrines, les enseignes des magasins et les fenêtres des cuisines.

Les mailles de mon âme

Brussels, Oktober 2013 Posted on Oct 27th, 2013 at 03:02pm via D i so r i e n t ed DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

« Les traits de l’homme d’action s’étaient estompés dans le laisser-aller de la vie dont les ravages s’étendaient sous la peau »

Yukio Mishima, Neige de printemps, Gallimard, 1980.

La raison forme une lourde écorce comme le couvercle rugueux donnant accès aux égouts. Sous l’épaisse peau de crocodile qu’aucun soupçon n’érode, je me demande ce qu’il vous reste encore. Ce qui échappe aux certitudes construites peu à peu, de petites morts sans remords en grandes rages pleines de haine, se meurt sans oser propager la moindre clameur. Les racines coriaces d’un monde qui ne se remet jamais en question, balise les frontières de tant de cimetières. Vous savez. Vous détenez toutes les vérités dans les formules de la vie en société. Monsieur Un Cher déblatérant grossièrement et sans nuances des paradoxes que personne ne comprend est un grand personnage de référence à qui l’on fait aveuglément confiance. On feint d’ignorer sa mégalomanie pour ne pas se retrouver encore plus détruit. En dehors des lois logiques maintes fois glorifiées et vernies par les mêmes systèmes, vous êtes persuadés que ce qui est même sensiblement différent est un leurre. Un de ces vides sans fondement, une formulation erronée.

Le rêve est un suspect, un reflet du mensonge, un étourdissement de la pensée plutôt qu’un sentiment ou une manière pure et simple d’exister en liberté. Le rêve est un superstitieux menteur, l’ami fantasque de dieux éteints. Il ne peut être l’astre dont la robe rousse bouge comme les surfaces des eaux que la foudre fracasse. Le rêve reste pourtant dans les cendres des peuplades réduites au silence comme l’œil d’un félin scintillant. L’ocelot dont la fourrure magique a failli se taire pour toujours.

Et moi qui étreins et embrasse le rêve comme un fauve à tous les instants du jour, le laisse grimper dans mes veines comme les lierres, le laisse recouvrir et réchauffer mon cœur, suis comparé à une miette, à un grain de sable. Celui-là même qui croise dans les rainures étroites, les rides qui gagnent tous vos paysages, le temps que vous cherchez à broyer comme l’ennui.

Je vous laisse, je cède ma place aux noms que vous me donnerez sans m’apprivoiser ni me comprendre. À la place des mots, vous en gardez la bave. Pauvres passants de l’éternité ! Passez votre vie à manquer l’essentiel en remuant aveuglés, les marécages maladifs de votre propre médiocrité !

Sphère

Rony Plesl

Mes mains ont toujours été le théâtre de lignes

échappant à tous les chemins

elles se croisent, elles sont comme des plantes grimpantes

des queues de comètes

mon esprit a toujours été le champ où se poursuivent

les questions sans réponse

où naissent des bourgeons fiers comme les pointes des flèches

°

la poésie n’est pas ce fantôme qui cherche dans tes poèmes un tombeau

Un morceau du ciel

HIDEHARU MISHIO: A swallow

Sur un lit d’hôpital s’acharnant à s’accrocher aux os une chair à bout

une femme presque dissoute est couchée sur le dos

le lit est devenu un sablier

le sable en s’échappant vers le néant emporte lentement maman

sur ses bras des taches mauves bleues et jaunes

on ne trouve plus les veines

elle me dit tout bas avec un masque de marbre sur le visage

qu’ici à tous les étages

elle n’est inconnue de personne

soignant soignée broyée

tous savent ce qu’elle est dure

ce qu’elle endure

ce qu’elle râle

aujourd’hui on fait semblant de ne pas entendre

que c’est la mort qui l’appelle

par son si joli prénom

comme un morceau du ciel

 

 

Grains de beauté

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La pluie de sa chevelure caresse ma fenêtre. Parmi les gouttes sur la vitre, je pose mon front pour le rafraîchir. J’entends les cliquetis amusés et discrets d’un essaim de petites larmes et les pas de la foule, en bas.

Il pleut des êtres humains minuscules, hommes, femmes, enfants comme une armée de points. Il pleut des personnes parmi les gouttes. La foule s’écoule sur les trottoirs. J’entends leurs pas qui applaudissent ces petites fractions de seconde qui dévorent la route.

Je pense à tous tes grains de beauté, la Voie lactée à contempler. Je pense aux larmes du soleil sur ta peau. Au silence soyeux qui se développe et s’étend bien au delà de nous-mêmes.

Je pense aux parfums du soleil quand il mange ton jardin de tes mains.