Comment dire ?

 

Source: ici


Quelque chose semble ne jamais guérir
une blessure éternelle
hante

J’ai essayé plusieurs fois de chasser ce spectre ou de le comprendre

sa réponse est toujours la même

:

c’est pour te prémunir

L’angoisse féroce comme si j’habitais la grotte de mes ancêtres

ce qu’elle cache je n’ose le regarder en face
c’est l’exploitation par des humains de mes terreurs animales

c’est cet instant où tu sais que tu es brisée parce que tu es décidée à ne plus jamais fondre en larmes


l’éducation par les « ça t’apprendra »
« ça te fera une belle jambe » pour touiller dans la vase


serais-tu coupable d’avoir osé
avoir mal

parfois tu en viens à vraiment vouloir cette mort dont tu n’avais même pas l’idée qu’elle puisse exister
des heures où l’on t’abandonne dans un fossé
sur une civière un drap noué pour calmer la douleur

les murs n’arrêtent pas de te susurrer
que l’unique façon de résister est de se suicider
ou se scier en plusieurs morceaux épars


tu restes là avec les os qui se tordent l’âme qui se froisse un corps qui t’abandonne
et les nerfs te font croire qu’à la place des ailes
tu n’as désormais plus que des moignons brisés 

la petite porte sur l’articulation meurtrie par laquelle quand tu l’ouvrais s’évanouissait la douleur purulente reste fermée
la rotule voyage comme une comète
tu regardes la brûlure froide qu’elle laisse dans le regard de ceux que tu prenais pour des frères  

Felidae

©cc

Le chat ondule sur la voie que lui tracent les parfums du jardin

l’odeur subtile d’une plume
l’humide fraîcheur de l’herbe
et le passage tout en lenteur sur le rocher du soleil

une ombre noire et souple comme le silence

rien ne grince rien ne craque rien ne tremble
la peur ne coïncide plus avec l’appel désespéré que reprennent en coeur
les frondaisons verdoyantes des oliviers.

Le chat-nuit n’a pas vocation en cet instant de paix limpide à nuire
il va simplement réécrire comme chaque jour tous les contours de sa liberté
lui seul sait en quoi cela consiste.

Les feuilles mortes et le chat

Certaines petites feuilles mortes

Ressemblent à des oiseaux 

Même si aucune ne s’envole

Elles picorent

Elles ouvrent les ailes 

Et là où il n’y a pas d’air

Elles raclent le sol

Aucun oiseau mort ne ressemble à la feuille 

Même si son envol va vers la mer

Gagne les airs 

Voilà ce que se dit le chat

Assis sur sa hauteur de coussins 

Rangés pour l’hiver 

Hasard


La toute première photographie d’un trou noir. (Source : Event Horizon Telescope Collaboration.)

C’est la danse de quelques poussières
mouvements aléatoires
parfaitement
synchronisés

mesure du temps
combats de 2 contre 1
et dans 63% des cas
victoire du carnivore alpha

c’est un théâtre où les forces
s’opposent ou se rejoignent
les territoires s’étendent s’éloignent
sous l’effet de l’énergie noire

Au centre de chaque galaxie
une toupie
un trou noir massif
qui dicterait au hasard
sa course

concoction

Kunizo Matsumo-Notebook

Les simples et ordinaires mots de sa langue
ne lui suffisent pas
il aimerait peut-être renaître à l’instant d’avant
l’implosion
des sensations et saveurs premières


soupes de syllabes et concoctions de sons
dépourvues de sens sont ses phrases
mille lectures ne les réparent

ornières les points de suspension
portes fermées les virgules et les parenthèses
oeil-de-boeuf les annotations les références
il ouvre et ferme les guillemets mais
le poisson s’étouffe
les mots toujours et à jamais refusent l’illusion
du poème 

Aranéoïde

© Peter Szucsy

Elle occupe l’imperceptible faille
comme une ombre
mais elle n’est pas une ombre


il est difficile d’écrire
ce qu’elle est

elle ressemble à un point

Tout autour de son antre
elle a tissé une toile invisible
qui l’aide à sentir le monde

une toile sur laquelle elle
se déplace à la vitesse de la lumière

si un fil vibre

la vie est-elle un piège
elle reste transparente à ne rien y comprendre
un jour soudain on aperçoit
le soleil noir


Source image: ici
Le site de l’artiste:

En trombe

©BVE

À la cime du cestrum scintillent quelques fleurs
elles semblent répondre au frisson que provoquerait
l’oiseau s’il se posait sur une branche

Dans le pin deux pommes ressemblent au petit-duc scops qui dort

La mer d’un bleu acier ne sait plus vers où mener
le troupeau de ses vagues

Sur tous les chemins de pierre la pluie s’affole
au loin arrivent en trombe
les énormes chariots de l’orage tirés chacun
par huit frisons noirs