Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
La mer élabore une sorte de course contre elle-même courants gris courants bleus et entre eux des îlots d’eau souple presque noire la rose ouvre l’espace du jardin à la blancheur des nuées le long de la hampe un fourmillement d’épines pourpres qui donc aurait besoin d’hellébore en cette fin de jour
Quelque chose semble ne jamais guérir une blessure éternelle hante
J’ai essayé plusieurs fois de chasser ce spectre ou de le comprendre
sa réponse est toujours la même
:
c’est pour te prémunir
L’angoisse féroce comme si j’habitais la grotte de mes ancêtres
ce qu’elle cache je n’ose le regarder en face c’est l’exploitation par des humains de mes terreurs animales
c’est cet instant où tu sais que tu es brisée parce que tu es décidée à ne plus jamais fondre en larmes
l’éducation par les « ça t’apprendra » « ça te fera une belle jambe » pour touiller dans la vase
serais-tu coupable d’avoir osé avoir mal
parfois tu en viens à vraiment vouloir cette mort dont tu n’avais même pas l’idée qu’elle puisse exister des heures où l’on t’abandonne dans un fossé sur une civière un drap noué pour calmer la douleur
les murs n’arrêtent pas de te susurrer que l’unique façon de résister est de se suicider ou se scier en plusieurs morceaux épars
tu restes là avec les os qui se tordent l’âme qui se froisse un corps qui t’abandonne et les nerfs te font croire qu’à la place des ailes tu n’as désormais plus que des moignons brisés
la petite porte sur l’articulation meurtrie par laquelle quand tu l’ouvrais s’évanouissait la douleur purulente reste fermée la rotule voyage comme une comète tu regardes la brûlure froide qu’elle laisse dans le regard de ceux que tu prenais pour des frères
Le chat ondule sur la voie que lui tracent les parfums du jardin
l’odeur subtile d’une plume l’humide fraîcheur de l’herbe et le passage tout en lenteur sur le rocher du soleil
une ombre noire et souple comme le silence
rien ne grince rien ne craque rien ne tremble la peur ne coïncide plus avec l’appel désespéré que reprennent en coeur les frondaisons verdoyantes des oliviers.
Le chat-nuit n’a pas vocation en cet instant de paix limpide à nuire il va simplement réécrire comme chaque jour tous les contours de sa liberté lui seul sait en quoi cela consiste.
Les simples et ordinaires mots de sa langue ne lui suffisent pas il aimerait peut-être renaître à l’instant d’avant l’implosion des sensations et saveurs premières
soupes de syllabes et concoctions de sons dépourvues de sens sont ses phrases mille lectures ne les réparent
ornières les points de suspension portes fermées les virgules et les parenthèses oeil-de-boeuf les annotations les références il ouvre et ferme les guillemets mais le poisson s’étouffe les mots toujours et à jamais refusent l’illusion du poème
La pluie picote dans les flaques se reflètent les petites poules d’eau douce Est-ce cela que le félin observe la transmutation d’une écriture lourde en gouttelettes d’or pur ou attend-il plus simplement comme moi que le temps cesse de grappiller de précieuses secondes