Le cœur d’une gazelle,
est capable de se retourner sur lui-même
de bondir au delà de sa cage
de croire que la mort
n’a que des griffes et des crocs
qu’on peut lui échapper en bondissant ou en tentant de voler.
Entre mes deux oreilles, un bourdon, un essaim de bourdons. Tout est plongé dans la pénombre, rien n’a reçu de nuance, tout est flou. Voilà encore une journée que j’ai massacrée, des heures pour rien car je n’ai rien appris et rien ne m’a surpris. Pour comprendre, il faut être capable de sentir, d’imaginer, de transposer mais chacune de mes connections sensorielles est brouillée, chaque capteur est détruit, défaillant.
Pourquoi faut-il que cela se produise, de cette manière-là ? C’est effroyablement déroutant d’avoir le monde, l’accès à la vie et à la beauté des autres qui se résorbent et s’échappent. Le fil qui me retient et me balance au dessus du vide, je ne sais pas à quoi il tient.
En ce lieu, comme partout où on pose, les ruches avaient donné aux fleurs, au silence, à la douceur de l’air, aux rayons du soleil, une signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de l’été. On s’y reposait au carrefour étincelant où convergent et d’où rayonnent les routes aériennes que parcourent de l’aube au crépuscule, affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait entendre l’âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le foyer d’allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à l’école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante, les rapports lumineux des trois règnes, l’organisation inépuisable de la vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices presque insaisissable de ces journées immaculées qui tournent sur elles-mêmes dans les champs de l’espace, sans nous apporter rien qu’un globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur. P29
Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule transie: on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui n’eurent qu’une seconde d’éclat parmi les fleurs illuminées du jardin, pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure encombrée.
Il en est d’elles comme toutes les réalités profondes. Il faut apprendre à les observer.P30
Je creuse mon alvéole. Dans l’immense malformation du monde, dans son livre incongru, je creuse des veines comme les vers. Je dissèque ou je digère. Je tente de laisser place à mon écriture, je déglutis. Mes affirmations sont poreuses. Mon espoir est provisoire. Il semblerait que j’occupe la même place que la poudre qu’on nous jette parfois au visage, pour éblouir ou faire diversion.
Pourtant, je continue à exposer mes doutes, à briser la fragile structure de mes phrases. À vouloir une miette, à mordre la poussière que nous laisse le soleil.
Au milieu de tout ce que l’on place en bout de table, il y a mon esprit qui semble me dire : ce n’est pas encore fini.
J’occupe un bout de presque rien et cela me suffit. Je n’ai pas d’autre ambition que celle de jouir des idées occupées à créer l’harmonie dans les plus belles phrases. Je n’ai pas besoin de signifier quelque chose, si c’est pour être obligé de jouer dans le cirque du convenu. Je ne peux plus être une pièce édentée de la toute puissante machinerie des prédispositions, du préjugé et de l’advenu. Je veux juste me promener librement dans les jardins dont les parfums enveloppent mon âme de leurs volutes onctueuses. Je n’offrirai à personne la possibilité de dessiner le plan et la route de mes galeries sous-terraines ou de mes veines qui profilent à fleur de peau, l’histoire de mes horizons. Inlassablement, je creuse et se faisant, je me disloque. Je me perds. J’offre une place à mon vide dans une petite bulle de verre.
Je voudrais préserver une sélection arrangée d’une harmonie quelconque, me soustraire à la prétention de juger l’autre et ses manières. Je voudrais au bout du compte, habiter une seconde. Me napper de rêves et Être au bout de nulle part.
Je marche et mes pas font résonner les cavernes, les rues émondées. Je n’attendrai pas le bus. Je n’ai pas l’âme assez tranquille pour attendre. Marcher me remplira le ventre. J’avance d’une marche assassine, mon regard pointe la ville qui tremble dans les liquides qui la traversent. Serai-je effrayé par son abandon ? Je vais suivre ses invitations, la rivière explose sous le soleil et fatigue mes yeux. Je fronce.
Je vis sous la menace d’être plongé à tout instant dans les tourments d’un incendie qui me ronge et me met à vif.
J’ai perdu depuis longtemps la faculté de condamner les gens. Je suis persuadé qu’ils agissent par omission, sans prendre toujours conscience des tempêtes qu’ils provoquent dans ma tête.
Ici, sous les ponts, se cache la mélancolie de ma ville. Ce qui coince et ne parvient pas à avancer avec elle, se retrouve ici. La rage qu’on ne peut prononcer là-haut, la faiblesse, la honte viennent boiter au raz de l’eau. Moi non plus, je ne peux plus être le passant qui va quelque part, je ne peux plus, pas aujourd’hui, aller là-haut. Je marche sans but, je marche comme on dévore, plus par rage que par faim. Je n’ai pas besoin d’aller quelque part.
Comme il est déroutant d’être plongé dans une masse grouillante et hurlante et de ne pas comprendre le moindre mot, de trouver inutile toute cette agitation. Comme il est effrayant d’avoir l’intelligence qui soudain se dérobe et vous laisse amputé de la faculté de se prononcer et de se reconnaître. Chaque jour, me désespère un peu plus, de compromis en compromis, je ne parviens plus à savoir où je vais et ce que je veux réellement. Tenir le contact est périlleux, plus rien ne trouve de sens et de finalité. Je me laisse le plus souvent flotter à la surface des choses. Je perds prise. Je prends de la distance, je perds de mon élasticité.
Je suis en train de m’éteindre.
Sans le moindre cri.
comme une prière tous les matins j’accomplis l’écriture
de l’oubli
dernier élan vital
avant d’aller border
ma vie
dans le quotidien
bancal
des habitudes despotiques
et animales
du j’ai faim il faut que je gagne
peu importe
la fin
j’écris chacun de mes cris
dans la plus sinistre agonie
j’ai parfois envie de vomir
tellement je me trouve laid
vaincu avant les combats
par
mon satanique ennui
J’ai un fantôme derrière l’oreille. Lorsque je m’assieds à mon bureau et que je veux lire, j’incline la tête et il vient s’asseoir sur mon épaule. Il lit et déverse ses flots de paroles dans mon oreille. Sa voix est faible et friable, elle résonne comme le papier qu’on chiffonne. Elle s’avance toujours en chuchotant, on dirait que parfois, elle divague. Je laisse mes pensées se transformer en fluide, bercé par les ondes, tantôt chaudes, tantôt froides de sa mélancolie. Je m’écoule si facilement entre les phrases, que je frôle l’évaporation dans presque toutes les histoires. Quand je me perds, car il n’est pas toujours bon de se laisser captiver ainsi par le monde des livres et par les chansons des anges qui envoûtent dans tous les chefs-d’oeuvres, le fantôme ouvre les bras, me tend un voile, me capture au filet.
Il parle. Il parle presque tout le temps. Avant que je n’aie pu songer aux mots qu’il me faudrait pour construire une idée qui ne serait pas un nouveau mirage, il a déjà composé sa page. Agile, il répand son haleine, solutionne ma confusion ou tranche mes certitudes en sentences vives et acides. Il invente de nouvelles formes au silence, creuse une niche pour le désarroi et l’étonnement. Range les fables dans les bulles de savon. Il lui arrive de pondre des noeuds, de planter des oignons ou d’être disgracieux, il n’est jamais biscornu ou envieux, vaniteux ou poreux.
Un jour, dans le parc, il s’est assis à côté de moi, malgré le soleil, il s’est mis à pleurer. J’ai tout fait pour cacher sa larme, pour adoucir son sanglot, sans y réussir. Il est parfois inconsolable et plus volatile que les spores des fleurs sauvages. J’ai dû partir pour ne pas le brusquer et l’obliger à hanter sombrement les profondeurs des lacs.
Le fantôme a dessiné l’empreinte de sa main dans le creux de ma nuque. Je l’ai remarqué hier, lorsque j’ai rasé mes cheveux. J’ai approché le miroir et puis la lampe et j’ai vu distinctement dans un enchevêtrement de reflets, la trace tenace de ses doigts. Sa main n’est pas plus grande qu’une petite rose. On dirait qu’il a cueilli ses mains dans un jardin coquet. Le fantôme ne possède pas de crochet, pas de pieds qui pourraient prendre racines, il est aussi libre qu’un parfum. Il revient avec son premier désir d’enfant, intact et frais comme le premier pas dans la neige.
Le fantôme chante, rit, gentiment comme un petit ruisseau. Comme les voiles des fontaines, il est discret, gracieux, rutilant.Si peu encombrant.
Hier, il a tendu son doigt en disant : « regarde !». On aurait dit une allumette, mais c’était beaucoup plus petit et fragile. Était-ce un pistil, l’embryon d’un bourgeon, je ne sais pas. Mais, il m’a assuré que cette petite chose était dévote et brillait d’une plus grande volonté que la mienne. Il a insisté pour que je ramasse tous les morceaux de désir que j’avais éparpillés, pour que je refasse mon bagage, rassemble mon courage et parte. Partir, sans savoir où je pourrais aller, poussé dans le dos par les soupirs du fantôme : quoi, déjà ? Tu n’as pas fait même trois pas ! Continue, continue. Il ne cessait de me houspiller, de gommer les excuses, d’être sourd à mes angoisses.
Il m’a laissé entendre que cela n’avait plus tellement d’importance avec un ressort détraqué comme le mien, de savoir où l’on va. Il me faut juste assez d’espoir pour contourner la prochaine nuit, juste assez pour goûter l’instantané qui brille comme un petit poisson d’argent dans la main.