Fluide

Si j’étais fluide

je ne mangerais pas la lumière     je pourrais la laisser couler

Je me moulerais au temps

je goûterais

Mon coeur pourrait se battre dans les noyaux des cellules

et trembler sur la peau des fleurs

aux sons de tous les parfums de la terre

je me dissimulerais           me dissiperais comme les brumes

comme les matins    chagrins de la nuit sans lune

je serais la perle des heures

la goutte de soif

la transpiration du volcan

je vous regarderais et m’affolerais

de vous savoir

tellement immuables

tellement certains

Je danserais pour enlacer vos regards

vous recouvrir de pleurs

et mes paroles

dénoueraient mes pensées pour s’écouler en flots

j’inonderais  les silences

je n’arrêterais pas de fuir

Mais je ne suis pas fluide      Je suis un bloc      une masse      un tronc tentaculaire et rongé par les vers

je ne me plie pas sans me briser

et je stagne.

Éclair

Il y a cachée, en moi, une plaie.

Elle s’ouvre et se referme comme une fermeture Éclair.

Il lui arrive de gonfler, il lui arrive d’exploser.

On pourrait se demander

pourquoi ne se refermerait-elle pas une fois pour toute.

On pourrait essayer de l’ensabler, de lui imposer un sarcophage.

On pourrait, mais je ne le fais pas

car je sais que sans avoir mal,

on ne vit pas.

Corail


Jennifer Mc Curdy

Le vent érode les pensées. Elle finissent par être comme ces coquillages délaissés où seule semble subsister le vague de l’âme. Ou est-ce le temps qui érode les souvenirs et reconstruit petit à petit dans ce qu’il reste de la vie ? Il la complexifie ou la dissipe.

De trous en trous, de nouvelles histoires s’élaborent à partir de ce qui subsiste au delà de tout acharnement. Serait-ce cela désormais le tissu d’une vie, fait d’incroyables ouvertures, d’espaces vides ou creusés dans l’espérance ?

La matière principale de nos rêves nous échappe, nous passe entre les doigts, glisse, se faufile sans jamais se dissoudre totalement. Tous nos gestes et toutes nos tentatives semblent grossièrement absurdes en regard de ce que nos pensées furent lorsqu’elles semblaient encore soudées à la seule possible liberté.

Dans ce clos secret qui ne regarde personne et que personne ne connaît, nage le devenir. Il s’agrippe, se dissipe, se crispe, se coagule faiblement ou s’enflamme.

Mangez sa folle exubérance, ce faste fait pour les êtres de surface. Que voulez-vous que cela lui fasse ? Pourvu seulement que vous vous trouviez plus beaux et moins incomplets. Elle ne se lasse pas de s’évaporer, de persister comme le corail, d’éponger des défaites car au moins, elle essaye de se dépasser et de partir à votre conquête.

Sur le champ

 

Dans l’alignement            il est poussé des plantes grasses et odieuses

à la place du blé dans les plaies desséchées

on dirait les têtes

tombées

elles n’ont pas d’épines                  elles n’ont plus de peur

on leur a juste laissé   des tonnes et des tonnes

de pleures à remuer

 

sombre       molle      oubliée        la boue vous colle aux pieds

la terre meuble se dérobe                        le ciel se crispe

Gazelle

Le cœur d’une gazelle,

est capable de se retourner sur lui-même

de bondir au delà de sa cage

de croire que la mort

n’a que des griffes et des crocs

qu’on peut lui échapper en bondissant ou en tentant de voler.

La danse des masques

Entre mes deux oreilles, un bourdon, un essaim de bourdons. Tout est plongé dans la pénombre, rien n’a reçu de nuance, tout est flou. Voilà encore une journée que j’ai massacrée, des heures pour rien car je n’ai rien appris et rien ne m’a surpris. Pour comprendre, il faut être capable de sentir, d’imaginer, de transposer mais chacune de mes connections sensorielles est brouillée, chaque capteur est détruit, défaillant.

Pourquoi faut-il que cela se produise, de cette manière-là ? C’est effroyablement déroutant d’avoir le monde, l’accès à la vie et à la beauté des autres qui se résorbent et s’échappent. Le fil qui me retient et me balance au dessus du vide, je ne sais pas à quoi il tient.

Parcelle

Mon désir frétille se faufile

dans ces torrents de vêtements

qui séparent

encore

nos deux peaux

je fonds

sur toi

j’avalange

en toi

ta bouche dégouline et coule

jusqu’à

trouver les bons maux

Je confonds

lequel de nous deux

sera la parcelle de lune la parcelle de miel