Spore

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Parfois je ne voudrais plus être
qu’une ombre portée par des branches

être cette dernière tentative
des phrases
ce déblaiement de la conscience

Je ne voudrais plus suivre
que ce genre de chemins qui ne se décident
pas à n’être que du vide

je voudrais juste ta main
comme un soleil ivre
qui titube sur le bord des lèvres et des vagues

ton corps dans le parcours d’une rivière
l’île partant de ta hanche.

Dans l’ombre

Autoportrait, Léon Spilliaert

Comme des méduses, la nuit répand ses ombres dans ma chambre. Dans le reflet du miroir, j’ai à me reconnaître à partir de morceaux: un creux à la place de la joue, une demie bouche, un bout du menton, la raie du nez, la maigre plage du front. Ce puzzle de moi-même n’est pas sans me surprendre.

Le jour en disparaissant, a gommé les traits les plus familiers de ma personnalité. Il ne m’a laissé qu’un vague schéma de moi nageant dans une nuit grandissante. Je me regarde sans plus me reconnaître. Je suis étonné de ne plus être vraiment moi et pourtant résigné, presque satisfait de ne plus avoir à résoudre ce dilemme : qui suis-je ?

Je ne me reconnais pas dans cette ombre. Je ne reconnais pas cette soudaine vieillesse. J’entre dans l ‘anonymat comme dans un sommeil. Suffira-t-il que je me réveille pour retrouver ma conscience d’exister ? Le jour fera-t-il à nouveau la lumière sur l’individu que je suis ou permettra-t-il encore à ce spectre de s’installer à ma place et de dicter sa loi?

Je perds la notion des détails, je perds si souvent la face en abandonnant mon attachement à la réalité, en abandonnant la conscience que l’on devrait avoir de soi aux angoisses nocturnes.

Face à la mort, on ne se ressemble plus. Face au sommeil, comme nos peurs sont communes. Il me faut constater que je ne suis pas immuable, enraciné aussi fortement que les autres, que mon cœur n’est qu’un petit bouton décousu d’un veston et qu’il sautille en tombant dans le vide. Je suis un point infirme et égaré. En contemplant la nuit qui progresse, je redécouvre ma défaite, mon emprisonnement et cet éternel renoncement.

Mire

Chris Kenny, 1,329 children, detail (2009)

Si les figures pouvaient se lire et se laisser dessiner

comme les cartes du ciel

je ne me perdrais plus sur les chemins

torturés des mauvaises idées

comment confier sa course à cette pluie

de points et de têtes d’épingle

constellations muettes de visages

sur lesquelles je ne distingue rien

que le vague

grésillement d’une onde radio.

Soulèvement

Greg Anka – nonameyet, 2009

Dans le cri d’un oiseau

le ciel bascule

et se met en mouvement

il se met à pleuvoir

de ces questions qui ne me mènent

nulle part

Est-ce une tâche à laquelle il faut

que je réponde

alors que pour échapper à la guillotine

de mes pensées  j’emprunterais

tous les sentiers

je ne peux vivre dans ce scaphandre

dont le cordon ombilical

me lie si insidieusement

aux profondeurs froides

Transparaître

Keira Kolter, March 29 to May 27, 2011 (I look for light) (2008-09)

Je suis sans soupçon, comme si hier n’avait jamais existé, comme si demain n’avait plus à advenir. Comme si l’histoire, en moi, n’avait pu se frayer de chemin, disposer ses graines, planter ses craintes, troubler ma mémoire.

En moi, rien ou presque ne bouge, n’emmène. Je me contente de contenir, de me montrer clairement, de dévoiler.

Il faudrait laisser cette transparence couler de ma source et désaltérer votre esprit. Il faudrait pouvoir gagner mon silence, se complaire dans la contemplation muette de cette joie nouvelle et brillante : faire jour.

Il faudrait se déshabiller de soi-même, se défaire à jamais des ombres, perdre sa nuit, se transformer en vapeur, n’être plus qu’une idée.

Il faudrait être capable de ne plus tenir qu’à l’infini. Accepter la défaite du bruit. Quitter sa sphère, se dire qu’en ruminant sa vie à la poursuite d’un mot, d’un acte qui nous rendrait beau et grand et fort, on la perd. On s’oublie.

Je vous invite à habiter le ciel, à respirer comme les océans, à bouger comme le vent. Je vous invite à être l’évaporation de la pluie, à ne plus faire du temps votre ennemi.

Les faces cachées

Lunar libration with phase2

Les mots apparaissent comme des astres lunaires à la surface des textes. On ne voit que leurs lueurs flotter dans la nuit. Rien de plus.

Pourtant, chacun est parcouru de cratères et de collines, de pleins et de creux. Des veinules les retiennent et les soudent à la vie. Repliés sur eux-mêmes, les mots masquent leurs origines et leurs trajectoires mais dès qu’ils se développent dans une phrase, on commence à les apercevoir, à deviner leurs devenirs, à leurs supposer des orbites.

Les veinules comme de petites racines assurent nourriture et attachement. Elles fraient des chemins, permettent des voyages en même temps qu’elles les freinent. Retirer l’une de ces petites voies c’est amputer les mots et puis les phrases de leurs histoires. Ils ne résonnent plus, ils boitent, ils suffoquent ou deviennent froids. Les sphères dans lesquelles les mots évoluent sont à la fois d’une harmonie complexe et solide et d’un équilibre fragile.

Vos mots appartiennent à une autre galaxie que la mienne : ils sont d’une autre intelligence. Pourtant, de loin, je les admire sans toujours les comprendre, sans être capable de les atteindre. Je me console du mystère qu’ils préservent et que je ne percerai pas en contemplant les ténèbres de mes propres mots.

Ainsi, je ne creuse plus de ravins, c’est comme si je parcourais l’infini. Il n’y aurait plus de différence entre vous et moi, car dans la plupart des cas, nous ne savons pas ce que les mots nous cachent.