Assoupissement

Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24"Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24" Peter Alexander
Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24″
Peter Alexander

Petit geste doux et rond de la nuit

tu me rappelles celui

qui enfant me baisait le front

et regardait du bord de mon lit

le sommeil peu à peu se poser

sur mes paupières sur mes lèvres

et allumer mon visage d’une lueur

identique à celle de la lune

Déferlement

3 Minute apology letter drip painting by George Valdez

Ce jour-là, j’avais décidé de sortir, d’aller au devant de la vie, de marcher dans les rues, de devenir une autre personne. Ce jour-là, je voulais faire comme si la lumière seule se frayait des chemins de lumière, comme si l’épaisse lourdeur n’avait creusé ses lits, façonné les portraits de la laideur en mon propre for intérieur. Faire comme si je ne savais pas que les pactes ne sont que des feuilles de papier que l’on broie, que le monde ne tient pas toujours ses promesses.

Ce jour-là, je voulais boire à cette source noire, cette voix qui murmure comme l’eau de la pluie quand elle caresse les troncs de ces arbres qui durent. J’ai bu. C’est vrai, cela vous fait mourir. Cela vous fait comprendre que la mort et l’oubli se ressemblent. Vous ne souffrez pas, vous n’éprouvez pas le moindre remords. Vous dormez et vous vous videz très lentement de vous-même.

Ce jour-là, j’ai donc erré dans une ville enfouie dans les brumes, traversée par la pluie, construite en plein cœur de mes larmes. Une ville où les rues dégoulinent et où les avenues portent le nom d’un souvenir, l’empreinte d’une chose qui vous ressemble. Je n’ai pas voulu croire qu’il s’agissait réellement des artères de ma vie car jamais je ne me suis sentie vraiment vivre, les événements me tombaient dessus, je n’avais qu’à subir. Ma vie réelle ne se souvient de rien, elle est courte, furtive, ne se croit pas éternelle, elle ne fabrique pas de souvenir.

Les sensations avaient cessé de faire leurs nids dans mon cœur. Je ne cherchais plus à élucider une vérité qui toujours m’échapperait. Je ne souhaitais plus trouver des correspondances, nouer des contacts, élaborer une science, participer à la construction d’une théorie. J’étais limpide, nettoyée. J’étais comme morte et dénouée.

Ce jour-là, lorsque je me suis réveillée, un visage me regardait. Il était fatigué ce visage, fatigué d’avoir brassé des cœurs, ordonné des sauvetages, plâtré des jambes, suturé des plaies, apaisé des peurs, suspendu des douleurs. Il n’allait plus me retenir ce visage puisqu’il se croyait vainqueur, il m’avait redonné la vie. Il allait avant de me relâcher dans la ville, ce visage, il allait juste me faire signer un papier.

Sursaut gamma

γ

Au rythme halluciné

et méthodique de ton cœur

ta disparition progresse

γ

lentement les voies tracées

dans les labyrinthes de tes pensées

se taisent

γ

parfois tu te soulèves

avec la force d’une marée

parfois tu recules

maintenu prisonnier

par ce fil plus tenu qu’un cheveu

de nouveau-né

γ

si tu respires c’est que tu vis

encore

γ

peu à peu

ton visage se fond

tes contours se défont

tu aspires parfois à devenir

plus noir que cette béance

au fond de l’être

se secouant avec répugnance

γ

tu vas disparaître

disproportionné

rompu

sans te résoudre

 GRB970228

Duel

En partant de la cime de moi-même et passant par mon visage, mon torse, mon ventre, une faille me lézarde et fendille joliment mon sexe. D’un côté de la frontière qui me parcourt comme une rivière, je suis garçon, de l’autre côté, je suis fille et en mon cœur, c’est difficile à déterminer. Je vagabonde, j’hésite, j’oscille le long de cette chaîne rocheuse enneigée. J’aimerais ne pas devoir toujours choisir. J’aimerais porter un prénom qui ne me dise pas non et me laisser bercer par ma binarité.

Parfois aux confins de moi-même, je redécouvre un résidu du temps où je ne formais qu’un, du temps où mon genre n’avait pour centre pas encore l’Homme. Petit ballon flottant dans le vide comme dans un liquide, une croix noire ne barrait pas le passage à mes voyages, aucune plage ne faisait mourir mes vagues.

C’est de cette île résiduelle que je pars pour oser poser mes regards au delà de la déchirure, c’est de ce point comme un nombril que je me lance vers l’être humain mâle ou femelle comme si enfin je pouvais être consolé d’être bancale. Mais il arrive toujours hélas cet instant où le silence comme un lâche me remet face à mon doute insoluble comme si il était encore possible de redistribuer les cartes. Il vient toujours quelqu’un pour poser cette question dont je ne connais pas la réponse : « mais qui es-tu ? »

Préface

Ah Xian (b.1960)

C’est fait de quoi le visage d’un homme

de quoi le regard d’un homme

qui a fermé les paupières

qui serre les lèvres

se retrouve-t-il derrière cette momification

de sa face

 cette dernière prière

il se recouvre

de mots et de phrases

de rides et de promenades

anciennes et nouvelles promesses se tiennent

la main au milieu de l’évanouissement progressif des cils

C’est fait de quoi le visage d’un homme

qui n’a plus de larme

qui se tait sans trouver le silence

on dirait qu’il dort qu’il est fait de bois mort

c’est fait de quoi le visage d’un homme alors qu’aux abords de l’ultime conscience

il constate faiblement qu’il n’est plus qu’une dernière épluchure

qu’on a mangé tous les fruits

que le temps s’est décousu et a fui

c’est fait de quoi la vie d’un homme dont le visage soudain

se ferme et s’éteint.

De profil

Antonio del Pollaiuolo - Profile Portrait of a Young Lady - Google Art Project
Portrait de femme (1460-1465) Antonio Pollaiuolo

Le bleu du ciel n’a plus rien à nous apprendre sur la pureté alors il se contente d’épouser par sa lueur savante les contours de ton visage et de ton âme. Discrètement, s’évaporent les nuages comme des voiles, comme les larmes de la joie. Des larmes, la lumière en pleure sur la candeur éblouissante de ta peau, sur ta pâleur opalescente, sur les perles douces de ta bouche.

Ta Beauté ne se limite pas à la nudité de ta nuque, au profil net de ce corps préservé par des tissus tissés de fleurs, elle envoûte bien au delà des frontières matérielles de l’esprit et de la raison.

On devine que tu ne laisses à l’apparence et ses futilités que le luxe du rêve et de l’espoir. Aucune ombre ne saccage tes pensées, aucune parole troublée ne fera fléchir ta lucidité car la voie que tu t’es tracée est cousue de fils d’or, ornée d’harmonie, baignée d’évidences fraîchement mûries.

L’unique bijou que tu portes c’est toi-même et rien que cela : toi comme le point de départ d’un voyage. La seule exubérance de ta nature est celle d’un nouveau né : te contempler c’est Renaître. Alors, tout autour de toi, illuminé par ton silence et sa grâce, paré de sagesse, le monde s’arrête de penser et contemple ébahi le livre de ton cœur sans parvenir à en flétrir la Beauté.

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Version améliorée avec l’aimable collaboration de Xavier Bordes

Le bleu du ciel n’a plus rien à nous apprendre sur la pureté: il se limite à épouser  les contours de ton visage et de ton être.

Discrètement, s’évaporent les nuages comme les larmes de la joie. Des larmes, la lumière en pleure sur la candeur de ta peau, sur les perles douces de ta bouche.

Ta Beauté ne se limite pas à la nudité de ta nuque, au profil de ce corps tissé de fleurs, elle envoûte au delà des frontières matérielles de la raison.

On devine que tu ne laisses à l’apparence que le luxe du rêve et de l’espoir. Aucune ombre ne saccage tes pensées, aucune parole ne fera fléchir ta lucidité. Ta voie est cousue de fils d’or, baignée d’évidences fraîchement mûries.

L’unique bijou que tu portes c’est toi-même : toi, point de départ d’un voyage. Ta nature a l’exubérance d’un nouveau né : te contempler c’est Renaître.

Tout autour de toi, illuminé par ton silence, le monde s’arrête de penser et contemple le livre de ton cœur sans en flétrir la Beauté.