Quelque part

photo: Bertrand Vanden Elsacker

photo: Bertrand Vanden Elsacker

Un chemin recouvert de feuilles mortes cherche à se dissimuler parmi les racines et les accalmies de la pluie. Ainsi, j’avance dans la ville, seul, à couvert et sans certitude aucune sur ma route. Les nuances de mon agitation interne n’apparaissent que dans l’enchevêtrement de branches nues. Chacune porte sur la peau la couleur verte du vent quand il se mélange à la pluie, la couleur brune et sombre de la vie.

Mes trajectoires imaginaires sont cartographiées par des branches qui comme des rues traversent le ciel gris. Elles me montrent mes innombrables contradictions, mes retours en arrière mais elles ne m’interdisent aucun nouveau questionnement, elles explosent les cages, elles enjambent les pièges d’une réalité imparfaite que je devrais endosser comme un vêtement qui n’est pas à ma taille. Je traverse la vie comme un félin et non pas comme cette ombre fluette, ce spectre qui ne représente que la plus infime partie de moi.

Il est vrai que certaines de mes craintes me freinent, que mes désistements déçoivent et que mon apparence ne trouvant aucun des mots surgis des convenances dérange. Il est vrai que parfois je me sens aussi vide que le monde, aussi nu que vos silences.

Mes idées sont tellement tenues et têtues qu’on ne parvient plus à croire que j’avance. On pense que je suis une écorce sans force. Ma solitude est un bouquet de traits tremblants, de lignes friables, de secondes et d’heures qui s’entrechoquent avec minutie. Ma solitude est patiente et se laisse caresser par les regards attentifs et tendres. Elle ne me fait pas peur, elle ne me rend pas toujours malade. Elle m’offre des lignes de fuite et s’ouvre sur ces sentiers sans formes par lesquels s’échappent les spores d’une autre réalité.

visitez Fêlure, le tumblr de Bertrand

La dernière prière

Vespertijd, Constant Permeke
Antwerpen 1886 – Oostende 1952
1927
olieverf op doek
128 x 149 cm

Quand le jour tombe lourdement en même temps que la lumière et la pluie,

l’épuisement te dessine une ombre incontournable.

Les silences creusent des rainures et des rides dans les quelques paroles qui meublent ton regard transparent comme un fantôme, comme une vague.

Le geste solide et machinal de la femme broie à côté de toi, les graines de café dans le moulin pour les réduire en poudre noire.

Le monde tourne et pue, est sale mais c’est toi qui en bois toujours toute l’amertume froide.

Ta moindre phrase endimanchée doit servir à remercier ce Seigneur. Il a toujours de plus en plus faim, n’entend rien à ton existence, ne parlera jamais ta langue.

Te gober l’âme à tous les repas, pendant toutes les pauses, ne suffit pas. Il faut que tu te sentes coupable, prêt à servir le destin. Tu n’oses même pas te plaindre ou déposer sous la table ton plus petit soupir.

Toutes tes pensées remuent sans relâche la terre brune et têtue jusqu’à ce que tes mains deviennent l’énorme et vieille écorce d’un pauvre tronc malade.

L’heure des Vêpres, Constant Permeke

improbable

Source: tumblr.com via machinn on Pinterest

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Certaines choses restent en suspension dans le vide de ma vie sans que jamais je ne choisisse de leur attribuer un nom. Elles se résument à presque rien face à l’abîme creusé par toutes les significations que le monde accorde aux temps morts de l’existence.
Ces mystères inavouables, ces silences inouïs n’ont pas le statut du rêve, pas même celui du geste manqué, de l’intention, de la maladresse. Je ne sais pas comment ils naissent et où ils pourraient trouver un véritable nid d’où s’envoler.
Si je choisis de partir à la recherche de leurs noms, il faut que je sois patient. Comment apprivoiser un incendie sans l’éteindre ? Comment façonner un corps au vent, à l’oubli, aux déflagrations imprécises de la vie?
Certaines de ces choses pourraient occuper toute une phrase, tout un poème, toute une vie ou la détruire. Il faudrait que je puisse avoir le courage de poursuivre, l’audace de les porter en mon âme comme des braises trop peu dociles.
Certains choses sans mots sont fragiles et n’ont pas de peau, pas même la plus fine membrane pour recouvrir la chair à vif. D’autres sont dures et froides, comme endormies dans la rigueur infinie d’un marbre laiteux.
Pourrais-je jamais savoir si le mot que j’ai envie de leur donner correspond vraiment à leur état, dépeint réellement ce qu’elles sont sans mensonge ? Valent-elle toute la peine, si je ne suis même pas capable de pousser le moindre cri pour les soutenir, d’appuyer le moindre geste ?
Il se pourrait qu’ayant reçu leurs noms, leurs phrases, leurs poèmes, leurs vies, elles finissent par me filer entre les doigts sans m’accorder le moindre réconfort. Elles m’abandonneraient sans relâche à cet insoutenable face à face de mon existence avec le néant. Sans jamais s’épanouir et venir à maturité, mes absurdes intentions de délimiter un territoire à mes connaissances ne me tracent que des chemins de poudre. Ils s’effacent à mes premières défaites.
Il y a de ces choses qui n’existent pas parce qu’elles ne portent pas encore de nom, de phrases, de poèmes, de vie. Pourtant, elles occupent toute la place dans ma tête, elles parasitent mes pensées, se laissent couler dans mes veines et partent dans tous les sens sans que je puisse retenir leurs débordements. Certaines d’entre elles semblent ne jamais pouvoir tenir la place d’une parole, elles se contentent d’être cruellement un symptôme. Elles s’imposent insidieuses et muettes, s’enfoncent dans mes profondeurs vaseuses. Elles m’étranglent et m’angoissent. Elles me rongent, me rendent friable. Elles vivent, elles rient, elles se moquent, elles provoquent. Elles grincent. Il est peut-être parfois plus judicieux de les laisser tranquilles, telles quelles: sans grammaire, sans virgule et sans guillemets. Comment les dire ? Il faudrait pouvoir les libérer en grappes affolées, en troupeaux volcaniques, en explosions minuscules.

Arborescences

source image

Afin de grandir sans manger d’ombres et de pousser toujours plus loin les lignes courbes de mes tiges, les arborescences de mes structures, afin de hausser les tons vers leurs éclats immaculés, il me faut boire les paroles de soie. Il me faut tendre sans fin mes filets dans les nuées brumeuses et espérer et tenter.

Il me faut parfois aussi prendre appui sur le silence et ses forces endormies.

Elles dorment blotties dans les vides abandonnés par vos certitudes blasées et lasses de votre propre néant. Elles dorment éternellement fugaces, passagères et étrangement prêtes à constamment renaître.

Dans les alcôves du silence, je cueille comme des fruits ce qui me nourrit et fortifie mes constructions cellulaires. Les sédiments du silence fertilisent mes structures tracées de veines et de nervures pour encourager le vide à être quelque chose d’autre que lui, enfin.

Comment mes solitudes trouveraient-elles ces voies végétales, si le silence n’était qu’un désert, une désolation, une absence amère, un bloc de marbre éteint et sévère?

Je n’évide pas, je détourne.

Je ne creuse pas, je contourne.

Je ne ronge pas mais je compose avec ce qui n’est encore rien, avec ce qu’on me jette comme une pièce d’or à un mendiant.

Je façonne avec ce qui a la souplesse du devenir et de la sève qui monte, ce qui tend à vouloir être la légèreté de l’instantané, la pureté du spontané, la jeunesse folle de l’éternité. Je suis toujours prête à recommencer ce vous détruisez.

Je cherche dans le silence, les points de ralliement de la beauté et de l’âme. Les points d’extension du monde et non les nœuds. Les courbes et non les angles.

Je suis le chef d’orchestre de mes silences, le printemps de mes feuilles, la naissance de mes vaisseaux et de leurs routes.

Pour avancer, il ne me faut rien de ce qui me fera ramper, de ce qui pourrait m’abaisser, m’enliser. J’ai bien trop peur d’un jour, vous ressembler. Je laisse traîner cela au fond de vos haines et de vos dénigrements. Je vous laisse geindre au fond de vos caveaux, à bout de vos habitudes puisque vous appelez cela vivre avec lucidité.

Il ne me faut souvent rien d’autre que le temps qu’on perd à tisser une toile, le temps qu’on perd à l’étendre à tous les soleils, à attendre qu’elle se tende et se défasse de son cordon ombilical, qu’elle apprenne à nager dans le ciel sans se déchirer. Je lui offre tout l’espace. Je commence seulement à m’amuser.

C’est un trait de lumière qui sert de fil et de couteau à mes idées et qui veille à leurs propagations dans les airs. Ce sont vos mirages qui parfois, vaguement, servent de toile de fond à mes images.

Délire

source

Un livre s’ouvre et je découvre brodée de silences, l’âme des phrases. Entre les fils conducteurs de la pensée et ceux de la vie se nouent des alliances nouvelles. Les mots tiennent des promesses, allument les couloirs qu’il me faut traverser, les places où il me faudra rester, les lieux qu’il me faudra transgresser. Suis-je encore le chemin que je m’étais tracé alors que ma volonté est presque toujours sous influence ? Se délaisser au profit de quelques mots pour une image est un tel délice.

D’un versant à l’autre de la réalité, amusées, surgissent les significations. Désuètes, sensiblement parfumées, irradiées, elles m’entraînent à chercher les directions voulues par l’auteur. Je ne peux lire en m’oubliant tout à fait, alors je serpente, je glisse ou me hisse. J’escalade ou je creuse. Je symbolise les avancées commises par l’histoire, je pense. Je m’évade.

Mes souvenirs entrent en scène comme des comédiens, tous sont habillés de vêtements fins dont les couleurs s’altèrent au fur et à mesure des années. Mes souvenirs nourrissent les phrases en dépassant parfois les limites. J’illumine, j’écris ce qui n’a pas été écrit : je me plante entre les lignes, au delà des mots. Je crée des enluminures, du moins, je l’espère.

Dans les nuits dictées par les habitudes de l’intelligence que l’on me suppose et que je n’ai pas, dans les nuits portées par tous les sous-entendus aux quels bien sûr, je n’entends rien, j’impose mes désobéissances comme de petites bulles bleues. Mon aveuglement symptomatique et caverneux m’invite à tisser de nouvelles connexions, à avancer en toute innocence en frôlant l’arrivée.

Je lis de travers, j’écris de travers, je vie à l’envers. Ce que vous prenez pour fantaisie, pour folie et rêveries sont mes réalités. Ce que vous croyez gagner est ce que je perds.

Le temps dans un livre se résume à l’espace qu’on veut lui donner, c’est pour cela que tous se terminent par un point. Il est de ces livres incendiaires, une seule vie ne leur suffit pas, une seule lecture non plus. Il est de ces livres qui me libèrent tout en m’accompagnant, il est de ces livres qui m’invitent à me taire aussi.