Aux frontières du doute

Betra Fraval – A Time of Disappearances (2011)

 

Je vois la nuit scintillante s’avancer à pas d’insecte

comme sur la toile lisse d’un lac prêt à s’endormir

le vent se balance dans le ciel en imitant le bruissement des vagues sur la plage

j’entends la vie s’éloigner dans les songes en cassant des assiettes

en rangeant la vaisselle dans les armoires

et je me sens comme une mouche indolente qu’une araignée va dévorer

 

 

Faon

Rainforest Series, Calabash Vase. 2400 Fahrenheit
Rainforest Series, Calabash Vase. 2400 Fahrenheit

La nuit est une onde

limpide où viennent s’abreuver

les orées de mes songes et tes idées colorées

comme les faons

je ne traque aucun astre

je laisse s’évaporer les chevaux du vent

vers leurs possibles trajectoires

je sais que c’est toi qui viens là secrètement

entourée de nuages

rire danser murmurer te confier aux silences

mes nuits suivent tes ruisseaux

je me lie aux infimes lueurs et nuances

nocturnes qui s’épousent face à l’éternité

 

Fortissimo

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Je suis un piano pourtant il ne te suffit pas de toucher mes larmes, d’effleurer ma bouche, d’embrasser mes lèvres et de promener tes mains comme une rivière sur l’entièreté de mon corps. Mon clavier se trouve à l’intérieur, derrière tous ces chemins abandonnés qu’on ne peut balayer d’un seul geste de la main. Il faut m’accorder. Il te faut ajuster une à une toutes les pièces du moteur de ta pensée. Arrondir les théories, déployer les vérités comme les ailes d’un voilier. Élaguer la poésie, rendre aux paysages ce qu’ils ont de plus simple, de plus tendre, de plus beau. Ne pas chercher de mots ni emprisonner de phrases mais produire des images épurées, colorer les sons, réchauffer de ton souffle l’espoir. Alors, derrière toutes les aurores, après avoir découvert la nuit, tu peux te poser sur l’ivoire nacré et sur l’ébène emblématique de mes touches et te mettre à jouer.

Consonance

The Vortex by Sub Marine

La mer comme une petite infinité

écume les heures

la seconde lourde comme une larme sonde

jusqu’où tombe la nuit

 ♥

Comme un poissonnier tu jettes sur l’étal

les corps d’argent encore frétillants de vie

des mots

dénudés de sens ils glissent

suffocants jusqu’à la feuille

qui les emballe

l’œil visqueux de la mort me regarde

lorsque tu les places sur la balance

pour en mesurer l’importance

une livre, deux livres

combien de cadavres pour satisfaire les ventres de ces esclaves

de la rime et du savoir ?

 ♥

La mer comme une petite fille supplie sanglote

pour qu’on lui laisse dans le ventre et dans les vagues

tous les langages liés à la mouvance

noués par le hasard à l’évidence

 

·

 vortex
oh!

voie

O’Keeffe, Georgia Winter road I, 1963Oil on canvas 55,9 x 45,7 cm

 

Ton regard glisse sous la paupière

comme un astre derrière les voiles célestes

ta pudeur trace d’une ombre fugace

petit fruit mûr d’une ample méditation

sur la marche

Ton regard se dissimule sans te voiler la face

disque radieux que porte la nuit comme un grain de Beauté

Tu te résorbes peu à peu sans froisser une seule des étoffes que la mer jette à tes pieds

Le monde est en train d’oublier pourquoi il tourne

à côté de toi dans le néant.

 

 

 

Quel cirque

Dans l’une des parts du gâteau grotesque offert par la vie

au milieu de la piste du cirque

sur mon dos de cheval l’équilibriste ouvre les bras

pour se maintenir

elle risque un pas

tout autour les gens se grandissent exagérément

lequel d’entre eux sera le plus adulé et applaudi

par un autre attroupement d’abrutis

celui que le talent habille comme un clown

celui dont on dit qu’il est le plus doué parce qu’il parvient à danser sur les mains

Je reste docilement immobile

à servir de socle

à l’inutilité

mon regard de cheval flotte dans le néant comme le ballon d’un enfant

et accompagne ceux dont on dit que quand ils regardent

ils ne voient que la nuit

Le rocher


Koon Wai Bong(管偉邦 Chinese)
Mountains after rain

 

L’herbe ronge le sentier

et le sentier mène à la mer

la mer ronge le ciel

et le ciel se balance dans les arbres

comme les vagues entre les doigts du sable

les arbres s’écartent pour laisser passer

le sentier qui serpente comme une rivière

au lieu d’aller vite

se jeter aux pieds du rocher

qui ronge de son ombre la nuit