Point

Spider's Web Diatom Trouvé sur thingsthatquickentheheart.blogspot.com
Spider’s Web Diatom
Trouvé sur thingsthatquickentheheart.blogspot.com

La première fois qu’il s’est manifesté, je devais avoir 7 ans. D’abord incertain, invisible, trouble, par sa taille il ressemblait aux points qui terminent les phrases, à ceux qu’on frappe contre la table, à ceux que vous attrapez en plein visage. Tous les jours, je partais de ce point d’ écriture bleu-foncé pour tenter d’être moi-même face à moi-même. Construire le jardin secret dans lequel j’espérais pouvoir m’étendre afin de participer à la vie. Rien ne me plaisait plus que le point, telle une île fantôme au large d’un immense silence qui me permettait d’être sans mot dans le mot, d’être l’imprononcée, fiancée aux mots qu’on ne prononce jamais, mots muets qu’on ne lit pas mais qu’on regarde comme on observe les étoiles. Le point était sur toutes mes pages. Comme un nombril, comme l’oeil d’une tempête, comme la saillie du silence le plus complet.

Pour la plupart des choses courantes, je me passais de langage parlé. N’importe voix me faisait mal. Parfois, j’étais bien obligée d’inventer une langue. Provisoire, uniquement destinée à se décliner au présent, à n’évoquer que l’instant blotti à ses pieds. J’avais peur que la voix se prononçant pour la seconde, dans ses reflets éclatants ne la transforme en point mort. Seconde après seconde, les mots détournés de leurs libres trajectoires, sans même réellement le vouloir signeraient leur propre décadence, leur disparition dans le cri, dans le bruit ou le chuchotement malveillant. Leurs vies seraient froides.

En grandissant, peu à peu le point prit de plus en plus l’allure d’une flaque d’huile, d’un lac lent qui ne pouvait se mélanger avec le reste. Le point se refusait à être le départ d’une écriture, la fin d’une phrase. Il était le grain de sel que je déposais partout sur les bouts de langue. Les événements vécus de ma vie étaient totalement inconciliables avec ceux contenus dans le point.

Les nausées, les pertes d’équilibre sont survenues brutalement en même temps que les « prises de conscience » vers l’âge de 13 ans. La conscience c’est ce fardeau dont on vous charge à un moment donné de votre vie. Un ballast qu’on remplit de culpabilité pour vous faire couler ou vous maintenir dans le troupeau de flots. Caillou que j’ai dans le ventre qui se déplace en rampant tels les serpents, caillou qui pousse à la place du coeur et finit par occulter et tenir dans un piège poumons, respirations, rêves. Dans la gorge, il vous reste toujours des larmes, des tonnes de larmes que vous ne parviendrez jamais à écouler. Quand il tombe ce caillou grotesque, lourd et solitaire comme une ancre au fond de la mer, l’onde de choc se propage bien au-delà de la conscience, elle vous rend coupable, vous brutalise. Bruits de houle, incendies de cris, de grincements. Tout se disloque. Tout sauf, elle l’île, la méduse, cette incertitude, cette servitude. Quel lien direct le point a-t-il avec moi? C’est lui, je crois qui me permet d’ atteindre l’endroit où le silence se baigne, mer bleu-foncé qu’enlacent les rives du songe.

Les médecins consultés, les amis aux quels j’avais confié l’existence du point, tous se sont entendus pour convenir qu’il fallait l’appeler « maladie ». On a cherché à la localiser dans le cerveau mais les scanners et les radiographies n’ont montré que des méandres.Des spécialistes ont dressé le portrait robot de ce point malade. On a aussi prétendu que je l’avais inventé, que cette maladie finalement n’était qu’un spectre. On a dit que son ombre même était nocive et que puisqu’elle me cloîtrait dans le silence, elle risquait par je ne sais quelle puissance de s’en prendre aux autres.

Cette idée du point m’a rendue réellement malade. Il fallait que je le cerne, que je lui trouve des racines, que je l’extirpe, que je l’étripe déclarant à haute voix tout le mal que je devais ressentir à cause de lui planté en moi comme un clou. Finalement, je conclus de dire même si je savais que cela était totalement faux que le point, c’était moi. Moi, semblable à la pieuvre qu’ils voyaient partout dans les mouvements du point, moi semblable à une araignée prête à étendre un piège aussi transparent que tenace et soi-disant dangereux. Jamais en des années de traitements, d’enfermement, jamais dans aucun des camps, des hôpitaux, des maisons d’accueil, jamais il ne s’est trouvé quelqu’un pour changer de point de vue et dire que mes toiles en soie filtrent les brouillards et retiennent ses larmes. Je me suis efforcée de mettre le point de côté mais finalement il a choisi de se planter et de germer à la place de la pupille, un point pour chaque oeil. Noir et rendu à zéro, auréolé de l’iris, le point est dans mon regard, l’espace qu’il occupe voyage éternellement du monde à voir au monde à recevoir, du monde sensible au monde incompréhensible.

Horde

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Neolithic rock art in southern India, ca. 1200-800 BC.

Au dessus du maquis noir

un rassemblement d’étoiles

un nuage né de la mer

les voile

tout à coup l’une d’entre elles

se laisse tomber

comme une larme

Les corbeaux ou les hirondelles

Morning Walk, Brussels, August 2015 Bertrand Vanden Elsacker (bvde)
Morning Walk, Brussels, August 2015
Bertrand Vanden Elsacker
(bvde)

Aux frontières de mon songe, des bruits, des cris et des paroles se coagulent en phrases. Ces flux indomptables ne parviennent pas à justifier leur existence dans le jardin secret et muet de moi-même. Ils sont au même titre que l’acide, ils me corrodent.

L’écriture dans son divin silence fera toujours de moi un étranger qui doute, elle n’a pas de message, elle n’entreprend qu’un voyage. Je ne sais pas où vont les mots définis, encerclés par un texte, disciples soumis d’une des mes fantaisies que je ne nommerais pas sans peine « idées ».

Une plage de sable blanc dont les grains indissociables glissent les uns sur les autres. Une langue de sable qui se laisse confondre par les vagues, tel est le texte final qui parle d’un état qui lui échappe. La langue maternelle de mes textes n’est même pas un temple vide, elle est une fosse commune. Le vestige d’un charnier. Les mots sont morts sous le joug de ma phrase.

D’instants en instants, le vent souffle sur les pages, lit, mesure et puis rend aux secondes ce qui les étreint, les engorge, les noie. Les pages s’envolent et puis reviennent en même temps que les bourdonnements des abeilles. Échapperaient-elles aux grincements que font naître dans le ciel les corbeaux ou les hirondelles?

Pulvérisées

…agotados de esperar el fin Ilegales
…agotados de esperar el fin
Ilegales

Dans le buisson

feuilles et fruits s’enflamment

pour représenter

les formes raffinées

d’une nuée d’hippocampes

le vent orchestre les balancements rythmés

diffuse l’idée d’une danse effrénée

de flots verdoyants

une armée qu’il est impossible d’arrêter

Dans le ciel les nuages prennent racines

et se gonflent en étendant leurs ailes sombres

ce qui s’éparpille ainsi

comme les chants de cétacés menacés

c’est le cri le dernier

des vagues qui meurent

pulvérisées par les rochers

Digitale

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photo: Bertrand Vanden Elsacker

Au dessus du maquis une à une naissent les étoiles

une lueur lactée les berce les fait vaciller

Des parfums empruntent les allées invisibles

de mon âme

ce qui se tisse c’est la toile

d’une araignée qui revient toujours et toujours sur ses pas

pas un mot ne lui échappe

aiguilles flammes brindilles pétales

lascifs feuillages épuisés par ce soleil

qui meurt chaque soir

cet oeil qui me regarde me juge me condamne

est son venin détestable

c’est qu’il me paralyse cet animal

et gèle mes actes et sanctifie

tout ce que je rate

La lune faucille rouillée

accrochée à la dernière étoile

laisse sur les eaux et leurs miroirs

l’empreinte digitale

de ma toute première

larme

Déferlement

William Turner
William Turner

Le vent vient de cet endroit du ciel qui enferme

les vagues

en ouvrant le portail

il a libéré les troupeaux d’écume  sauvage

Vague après vague

le monde frémit

la houle a regagné la faculté

d’explorer ses frontières d’embrun iodé

chaque vibration aimerait recevoir le prénom

coloré de la chanson

qui l’a mise au monde

chaque onde n’en finit pas de remodeler

les secondes

le vent gave le coeur des fleurs

circule sur les nervures des feuilles comme sur les allées de graviers

et fait peur

lorsqu’il aborde le vague à l’âme

le chaos énoncé dans les graines à naître

 

Aux portes du silence

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Blueline No. 4 Print By Andrea Pramuk

Aux portes du silence

le souffle doux de la mer

le gargouillis des vagues

Entre rêves et pensées

les mots dolents se laissent approcher

comme des poissons argentés

La mouvance des astres froisse l’espace

afin que naissent les marées

Des rubans bleu-foncé dessinent les contours

des courants frais et glacés

qui voient le jour dans les anfractuosités et surgissent

frissonnant à la surface de l’eau laiteuse.

Le monde n’est plus que sa faible traduction par mon regard et mon entendement

il est comme si soudain il se confiait à la pagaie qui le remue.

Hologramme

You’ve never seen water like this [65 photos]  Matador Network
You’ve never seen water like this [65 photos]
Matador Network
Les rochers rapportent les froissements

d’étoffes bleues, blanches, noires et turquoise

soies et taffetas mousselines et dentelles friables

il ne te reste à toi que le grain épais d’un papier

encerclé de mots étranges

le rêve vaquant

qui décrit patiemment le ruban

de ta langue maternelle

qui saborde à coups de pied

cette notion vague et sournoise

de l’éternité

Anfractuosité

Tampoco el mar duerme: digital content from Jorge Medina on Vimeo.

il existe une fracture au sein

de moi-même

elle n’existe pas en un seul point

comme une peur

comme un malaise

elle montre ses dents aux sommets divers

d’une chaine montagneuse

pour comprendre il me faudrait à nouveau

escalader les versants les plus pénibles de ma vie

trouver les quelques mots qui m’ont permis de franchir des limites

en bas dans les vallées

avalés par le temps

les torrents de mon enfance

quelques cailloux brillants se moquent des reflets et se font passer pour des rivières

de diamants

des villages entiers murmurent

seules les feuilles froissées osent encore

parler d’un passé