ABCD
À ton tour
On dit de moi que je porte une coquille de porcelaine sur le dos. Que je regarde le monde au travers d’un prisme irisant les choses d’une lueur qu’elles n’ont pas. Véritablement.
Quoi ? Faudrait-il que je passe à table et me serve d’un couteau pour montrer de sa pointe ce qui ne serait pas bon ? Faut-il être coupant pour être aimé et servir? Ne peut-on pas décider d’être fragile, d’avancer en ne suivant pas d’autres pas ?
Mon cœur galope comme le vôtre, ma tête s’affole pour les mêmes Beautés, ma respiration se soulève de la même manière que les marées et ma folie se fracasse contre les mêmes rochers. Je n’ai pas la prétention de parler votre langue, de m’asseoir derrière les mêmes falaises, de conter la vérité au moyen des pièces d’or contenues dans mes poches, dans les banques de données de mon unique encéphale.
Je vole, je tourbillonne, je m’appose des peintures tribales pour faire peur au mal. Je voudrais être un cerf mais ne suis qu’un cheval, une larme au lieu d’être un bocal. Mais toi, si tu le veux, tu peux, poser tes lèvres sur la fraîcheur qui survole les miennes, observer mes secrets qui dansent comme les flammes et entendre mon tout petit soupir lorsque j’ai trop ri de toi.
Ma peau tremble comme un tambour
les secondes ses petites flammes savantes
avancent en avalant les graines de lumière
jetées au hasard
je suis aléatoire et incoercible
Je suis matière vive et malléable
je tiens en très peu d’espace
et à presque tout
je suis
une égratignure
un oubli
une pluie de points
Les rubans
Boréale
Coupées en tranches, réduites en parcelles, ainsi les phrases donnent vie à ce remue-ménage continuel au fond de moi. Au fond, masquée, plongée dans l’ombre, volontairement, naturellement, je mène une vie comparable à ces monstres marins dont on ignorait l’existence et aux quels on ne soupçonnait pas la moindre brillance.
Pourtant, l’amoureuse lumière crée la Beauté en façonnant notre regard. Elle doit surgir, inventer un chemin à partir de rien et je puis vous dire, qu’elle prend son temps, la lumière, pour éblouir si loin du soleil. Elle suit en spirale, toutes les volutes, toutes les larmes. Sa volonté est perspicace. Elle s’accroche partout, même là où on l’ignore.
Ah comme je voudrais qu’elle soit boréale ! Comme j’aimerais auréoler les choses et leurs apparitions ! Luire, écarteler mes couleurs et me répandre comme une onde du cœur au ventre, du ventre à l’âme ! naître sporadiquement, me laisser caresser comme un songe et puis fondre avalée par le plaisir.
Si petit
Je me suis endormie là
dans la nacre de ce petit coquillage
sur cette aile de phalène
sur cette goutte de rose
Je me suis déposée sur ce lit
de mousse où la lumière elle-même
tourne et devient folle
je me suis mise à parler de l’or
qui coule comme une sève royale
sur les écorces frêles de tout jeunes sapins
je me suis mise à rêver d’un vent
qui porterait ton nom et du jour
où j’épouserai un papillon.
Les fourmis blanches
Écrire serait-ce graver avec de la lumière dans le noir ? L’écriture deviendrait-elle ainsi le fil conducteur de la vie où ne sommes pas que des objets, des passants mais de véritables acteurs? Les instantanés que nous prendrions loin des foules et de toutes fumées ne serviraient alors aucun guide touristique, nous laissant ainsi le plaisir de chercher dans l’ombre et de révéler peu à peu ?
Les phrases doivent-elles toujours avancer comme une armée de fourmis, produire des sens, révéler des idées ? Les phrases doivent-elles être tentaculaires abordant tous les bords, s’en prendre à tous les passants, propulser une histoire, construire un corps et vivre au travers du sang qui bouillonne dans les veines. L’écriture serait-elle passionnelle ?
Hier, je me questionnais ainsi et alors que je n’espérais pas de réponse, j’ai lu ceci.
« Lorsque j’examine de près ma petite enfance, je me rends compte que ma mémoire des mots a nettement antécédé ma mémoire de la chair. Chez la plupart des gens, je présume, le corps précède le langage. Dans mon cas, ce sont les mots qui vinrent en premier ; ensuite, tardivement, selon toute apparence avec répugnance et déjà habillée de concept, vint la chair. Elle était déjà, il va sans dire, tristement gâtée par les mots.
D’habitude, vient en premier le pilier de bois cru, puis les fourmis blanches qui s’en nourrissent. Mais en ce qui me concerne, les fourmis blanches étaient dès les commencements et le pilier de bois cru apparut sur le tard, déjà à demi rongé.
Que le lecteur ne m’en veuille pas de comparer mon métier à la fourmi blanche. En soi, tout art qui repose sur des mots utilise leur pouvoir de ronger – leur capacité corrosive – tout comme l’eau-forte dépend du pouvoir corosif de l’acide nitrique. Encore cette image n’est-elle pas tout à fait juste ; car le cuivre et l’acide nitrique qu’on emploie dans l’eau-forte sont à égalité, l’un et l’autre tirés de la nature, tandis que le rapport des mots à la réalité n’est pas celui de l’acide à la plaque. Ces mots sont le moyen de réduire la réalité en abstraction afin de la transmettre à notre raison, et leur pouvoir d’attaquer la réalité dissimule inéluctablement le danger latent que les mots soient eux aussi attaqués. »
extrait de « Le soleil et l’acier » Yukio Mishima.
pioché par le « hasard » de google Shunkin.net
Sur ta paume
Le jour se lève comme la brume et puis, ensuite, très lentement il commence à révéler en les caressant les arbres, les fougères et les herbes, les ruisseaux, les galets et la terre. Tout s’accomplit en silence et dans la quiétude. L’eau coule comme la lumière, la roche a la douceur des pétales de la rose blanche.
Chaque chose reçoit la place qui lui convient. L’harmonie semble pleinement dormir dans ce jardin qui ne doit être que beau. Cela suffit et le justifie.
Aux abords du ruisseau, où la lumière s’abreuve afin de mieux briller, quelqu’un contemple la beauté et son accomplissement opalescent. Dans la pénombre naissent en secret quelques suaves ivresses.
Chaque geste s’accomplit avec rondeur. Les pas du marcheur épousent les battements du cœur du rêveur. Le temps suspend son souffle et puis se répand paisiblement sur ce petit monde en le tintant de sépia ou de blanc.
Les arbres ondulent avec volupté, portent sur leurs branches comme des mains, des bouquets de feuilles ou de fleurs. L’abondance est un baume qui soulève jusqu’aux cimes, jusqu’aux cieux, les songes comme les nuages.
Coeur de verre
Ma ville a un cœur. Un cœur de verre, transparent. On croit qu’il ne bat pas mais pourtant l’eau de ses veines en avale des heures et des peines. Ses rues sont des rubans, ses avenues n’ondulent pas comme les serpents. Elle trace des vides. Elle donne envie de remuer. Des gens vivent, mangent, travaillent et oublient toujours quelque chose quelque part. Ma ville est un pense-bête. Un dépotoir, elle se laisserait volontiers trancher en quelques gros morceaux.
Ma ville a des bras, des veines, des artères et elle respire comme je mens. Je ne suis pas la seule à mentir et à vivre dans le mensonge. Les gens dans les métros, dans les bus, dans les taxis se mentent aussi. Ma ville les engouffre. Elle avale n’importe quoi, n’importe qui. Combien de drogués ou de vieillards abandonnés ? On ne compte plus comme partout ailleurs. Il est si facile de devenir anonyme.
Ma ville se laisse deviner. On peut dériver jusqu’à ce qu’on soit vieux et lui jeter son gant. Ma ville rêve et se fige. On l’envie parfois. On s’y perd, on abandonne, on se dit qu’il doit y avoir un endroit, une place où l’on pourrait enfin s’asseoir. Être complice.
Ma ville se vante de garder toujours espoir, de ne jamais dormir, de veiller éternellement, d’avoir un idéal. On devrait la laisser dormir sur des coussins quand elle a froid. On devrait pouvoir la regarder enfin au travers de la glace.






