Tombe

photo:Bertrand Vanden Elsacker

Il est vrai que souvent s’ouvre

sous moi un tombeau sourd

où s’y laisser dormir ne suffit pas.

La mort ne viendra pas sans me prévenir,

elle me prendra par le bras en disant : « va ! »

comme on le dit à une esclave.

Un tombeau comme la machinerie mécanique

et dentée d’un de ces monstres qui n’existent pas

arrache tous les sens à mes rêveries

comme on déracine toutes les branches d’un arbre.

Un tombeau comme un rat ronge raison et solitude.

Pour ne pas céder à cette voracité qui découd

lentement chacune de mes sensations et puis après le sentiment,

je fais de la varappe ou de la haute voltige.

Ivre de mes vertiges, il faut que je marche au-delà du vide.

Ma vie est remplie de tombeaux.

Aucun ne fut beau sculptant le marbre

jusqu’à ce qu’il devienne l’étoffe de soie.

Aucun ne fit dessiner sur ses côtés les veines nobles du bois.

Tous ne comprenaient que des grilles et des barreaux.

Ta voix

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Je crois qu’il s’agit d’un nuage venu depuis derrière l’horizon. J’entends comme il déploie ses ailes semblables à celle de l’albatros hurleur. Mais c’est ta voix, onde profonde qui tombe solennellement sur moi comme les auréoles du soleil.

Agile, elle monte jusqu’à rayer les larmes et puis elle s’en va à pas de chat. Elle rebondit, danse et saute. Ta voix réchauffe l’air de ses origines masculines. On croit qu’elle sombre mais elle plane dans une même et seule caresse. Elle n’est ni rauque, ni fade, elle est grave et lucide.

Si j’osais regarder le ciel, je pourrais savoir qu’il ressemble à une perle ayant le même éclat presque dissipé de ta personne.

Tu n’oses pas porter ta voix parce qu’elle ne ressemble à aucune définition qu’on invente pour corrompre. Tu crois qu’elle se déforme, qu’elle te trahit laidement alors qu’elle pose tes phrases comme si elles n’avaient pas de poids alors qu’elles décrivent l’étrange chose invincible qui brille en toi.

Ta voix n’est pas une flétrissure, une porte qui claque, quelque chose qui se calque. Ta voix n’est pas celle d’un mort, ni celle de ce fantôme qui se répète à l’infini sans jamais entendre qu’à l’intérieur de lui il n’ y a qu’un simple puits.

Tu te punis, j’entends que parfois tu l’étires comme si elle n’était qu’un vulgaire élastique, que tu la promènes dans les rues glauques qui n’ont que les regards des avares et des charognes qu’ils dévorent.

Ta voix ne parle pas pour les autres, elle ne parle que pour toi des mélodies complexes que forme harmonieusement ton esprit depuis que tu es tout petit.

à B.

Asservissement

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Carlos San Millan; Watercolor, 2012, Painting

Un jour il m’a dit

tu es une tache

un de ces spectres sortis de Buchenwald

es-tu encore capable de te tenir debout

j’ai haussé les épaules et j’ai fait comme si

je n’avais pas entendu qu’un ruisseau de méchancetés me coulait le long du dos

mais seule face au miroir je me suis dit

il a raison

il ne fut plus un jour où je n’eus honte

d’être là dans cette tombe

mon corps sanglé par les torts

les bras noués dans le dos

mes jambes n’avaient plus l’envie de fuir

à la place du visage une flétrissure

une ombre me disait combien j’étais lâche.

→ Fred et Marie

Éphémère

être

dans l’onctuosité d’un univers

où les vagues sont les progressions de la lumière

où les couleurs se donnent

le mal de mer

pour n’être point

pétrifiées par votre regard

obligées de s’en tenir aux poussières de secondes

et aux saccades

l’intelligence liquide fluide sève

originelle

ne se laisse point

apprivoiser par le cadre

d’une petite phrase

Tumulaire

On vous fait naître

avec une pierre tombale

lourdement posée au dessus de la tête

pour vivre et desceller

ce que vous êtes

défait de toute sentence brutale

il vous faut accompagner

les brumes et les fantômes

les pluies d’étoiles

braver les ombres qui serpentent

au fond de vous-même

et soulever l’équivoque

Arborescence

Giorgos Gyparakis, Yin-Yan, (2011)

L’arbre de la lumière déploie ses branches comme des ailes, il nous touche de son regard le plus tendre. Il s’étend très lentement le long de nos côtes, se baigne dans nos baies, s’approvisionne de verts et d’oranges dans nos pinèdes et nos plaines.

Ses bourgeonnements de bleus et d’émeraudes allument des tempêtes de cris et d’épines. Ses racines font trembler l’air, grésiller la terre et les sentiers. Le temps se peuple de grincements, de murmures et de fougueuses feuilles. Les collines suent, les ravins froncent leurs fronts, les ombres fortes se collent aux êtres et aux choses avec une certitude à rompre tous les doutes. Le tronc de l’arbre, solide comme le poitrail d’un cheval, lance les fontaines des villages au galop.

Quand l’arbre de la lumière secoue ses plumes, il pleut des couleurs. Larmes lourdes et brûlantes, larmes blanches et muettes. On dirait que le monde est devenu futile comme la poudre que contiennent les cœurs des fleurs. On dirait qu’un cercle de feu lui danse au dessus de la tête. Le jour n’est guère plus grand qu’une graine et la nuit n’existe plus. L’arbre de lumière ayant découvert sa cime est bien résolu à ne plus jamais disparaître.

Nautile

Nautile scanner 3

Un spectre vit en moi. Comme celui de la lumière, lorsqu’il écarte ses doigts, il colore de ses étranges lueurs tous les éléments de ma vie. Il est tentaculaire et déroutant mais n’a rien d’un fantôme. Il mène une vie de céphalopode paisible dans les profondeurs nacrées et les eaux de velours.  Fragile, il passe son temps à se faire oublier. À marcher en silence, à me parler tout bas.

À chaque mot, il accorde une nuance ou trois, à chaque syllabe une saveur, aux phrases le parfum composite et rare de cette fleur qui n’existe pas. Ne vous étonnez pas qu’il se fâche et gronde aux pieds de vos murs, au fond de vos puits, perdu dans vos dédales crasseux. Tout ce que vous tenez pour noble et gracieux l’ennuie. La bouillie qui dégouline directement de vos cervelles délavées lui donne la nausée : mon dieu ! C’est tout ce que vous aimez ?

Vos modes d’emploi sont des prisons, vos textes des niches pour les chiens errants. Mon spectre n’y reste pas, jamais. Il va et vient sans rien retenir. Il a peur des ombres qui vous nouent les bras, des songes qui mentent et ne tremblent pas.

Le spectre ne rogne rien au plaisir, n’émonde pas le monde. Il a peur de vos points qui catégorisent et trouent les pages, il a peur de vos virgules acérées comme des crocs, de tous les ordres qu’éructent vos refrains. Il a peur des morts qui dorment dans vos phrases et vous dictent si rageusement leur faim.

Le spectre et son petit soupir dorment dans le Oh ! de la pupille, dans la coquille d’un nombril, sur le lit doux du baiser. Si mon ventre se soulève, si mon cœur se met à danser, c’est que mon spectre veut goûter à la brillante rosée qui perle aux bords des idées translucides.

À la nuit

Elle est venue s’asseoir à côté de mon lit. Ni laide, ni malade. Elle me regardait dormir, s’est introduite dans mes rêves jusqu’à ce que je me réveille et la regarde. Elle aurait dû me dire un mot de toi, elle aurait dû me tendre ta main. Elle aurait dû me faire trembler. Partir lorsque je le lui ai demandé.

Elle est venue sans peur et sans me faire violence. Messagère vaporeuse du même message: tu m’aimes encore. Comme si je pouvais l’oublier! comme si j’avais pu me laisser ronger par le vide et ne plus me laisser porter par ta voix! Elle avait les mains sur ses genoux et puis, petit à petit, elle s’est laissée happer par la nuit et a disparu. Tu es redevenu transparent,  évanoui pour toujours dans cet espace infini qui nous sépare.

Il me reste ton regard dans le mien, comme un saphir déposé sur une plage, sur notre rivière prisonnière de sa propre solitude, de son mystère et de son abandon. Là où couchés dans l’herbe, nous regardions le ciel se gonfler de promesses (je ne voyais que cela),  là où ton souffle chaud remplissait mon cœur (je ne sentais que cela). Tu aurais dû me dire que tu allais mourir, que tu ne reviendrais plus qu’à la nuit et prendrais tellement de corps différents.