Paysage

Mon paysage intérieur est une nature morte

une mandoline posée sur une table

se comporte comme un fruit

les couleurs sont dénouées mon cœur flotte

et se prépare à apprivoiser le temps

à le laisser couler comme un ruban de lumière

sur toutes les apparences la goutte de carmin

qui rassemble allume une fête muette

les sensations nouent des alliances avec les choses

sans attendre

je respire

tout se tient prêt à rentrer dans le cadre

de ma fenêtre ouverte sur le monde.

°

La main

Anemone (by José Gallego Robinson)

Il ne veut pas me donner la main. Pourtant parfois, je la sens qui tremble sur le rocher de ma jambe.

Petite rainette se réchauffant au soleil, elle me fascine.

Il interrompt le cours d’un léger ruisseau en ébullition permanente pour que sa main puisse reprendre son souffle,

comme le silence après les symphonies brutales du bruit.

Si on veut la saisir, elle plonge et il est reparti.

Je peux la caresser du regard quand le soleil voûté comme un vieillard y dépose sa lumière rose.

La main se dore sur l’oreiller, corolle de l’été déposée sur la plage du sommeil.

Les petits doigts remuent à peine comme les épines d’un oursin.

La main ne cesse-t-elle donc jamais de rêver ?

Seconde peau

Photographie de François Marquet.

Je me suis allongée sur le lit. La peur en se mélangeant à mon envie me rend ivre. Je suis défaite de presque tous mes vêtements mais c’est son regard qui en se posant sur mes seins si simples me dénude. Sa main chaude et veloutée est remontée infiniment lentement le long de mes jambes. Elle a fait rouler jusqu’à mes pieds, comme une poignée de petits cailloux les frêles dentelles qui entravaient l’accès à la fleur de mon sexe.

Mes bras comme des racines s’agrippent aux draps, je ne sais pas s’il me faut le retenir ou l’enlacer. Si mon étreinte influencera d’une quelconque manière sa progression. Je la désire avidement. Sa bouche se pose en tous les points que lui tend ma nudité. Je frissonne lorsque son sexe effleure à peine le mien. Des baisers se réfugient dans mon cou, son oreille frôle ma bouche. Je lui susurre de m’embrasser avec violence et puis très doucement mes doigts se perdent dans la soie de ses cheveux. Lorsque nos deux langues se touchent et se nouent, il rentre complètement en moi.

Soudain, je suis plus légère qu’une respiration, plus souple et malléable que ses caresses, plus limpide que son désir. Mes veines se gonflent de son sang, ma chair se gorge de la sienne, ma pupille brille dans son œil. Mon plaisir surgit dans ses morsures, s’enroule, oscille, grandit et ondoie infiniment en suivant ses rythmes et ses passions. Je ne suis plus moi-même. Je le suis non pas comme le ferait une ombre, comme le ferait un souvenir ou un regret, non, je suis sa propre chanson, les tremblements de sa voix, ses divagations. Je suis ses temps morts et ses sursauts plein de vie. Comme une île que des vagues caressent, mon corps peu à peu apparaît sous ses coups de maître, coulé dans la lumière. Il ne m’est plus d’aucun intérêt d’appréhender des limites. Elles sont comme si elles avaient cessé d’exister ailleurs que dans notre sueur, une rosée qui perle et nous fait confondre nos cœurs.

Masqué

Pour sortir et me confronter à vos rumeurs, il me faut porter un masque comme un bouclier et vous cacher tout mon dégoût et toutes mes peurs. Tamiser mes vérités comme s’il ne me restait plus que le doute, le silence ou le sommeil. Mon émotivité vous est une étrangère, vous ne comprendriez pas ses paroles de cristal et ses gestes de porcelaine.

Pour marcher dans la rue,  parmi vos puanteurs, vos arrogantes ignorances, il me faut contenir ma colère dans un tout petit poing enfui dans la poche. Elle ne sert plus ma colère depuis qu’elle s’est brisée à l’une de vos guerres, depuis qu’elle a perdu, qu’elle a mangé la terre. Elle ne sait plus que vous vomir dans le noir, tellement désemparée, ma colère, qu’elle ressemble à un chien, à un porc, à un trognon.

Pour marcher parmi vos turpitudes, il ne me faut plus la regarder ma colère, je finirais par oublier que son chant était semblable à ceux des aurores boréales, qu’elle s’emballait comme un cheval, que sa course était noble et pleine d’espoirs.

Pour marcher parmi vous, il me faut porter un masque comme une porte de marbre qui ne s’ouvre que pour montrer ses dents. Il me faut oublier que mon cœur est une plante grimpante. Son exubérance à conquérir de ses feuilles les soleils serait une fois de plus embrigadée de force, exploitée et spoliée.

Pour sortir, je porte un masque, j’arbore un visage qui n’est pas le mien. Pour me montrer tel que je suis dans toutes mes fantaisies, il me faudrait en porter plus de deux milles miroitant à chaque instant toutes les insignifiances, toute l’absurdité de nos existences, porter des masques autant qu’il y a de rires et puis de larmes dans l’océan.

Pour circuler par vos chemins sans en prendre les détours, il me faut porter le masque d’un mort : les trous ont été abandonnés par le regard, par l’espoir, par la faim, par ce qui faisait de moi que j’étais quelqu’un. Les sourcils inscrivent encore faiblement dans la lueur de mon front que votre monde est aveugle, qu’il a enfreint toutes mes limites.

Ton baiser

image

Il est comme s’il

était un

millième de toi-même

a résolu toutes les parties

vides de moi

même

si tu ne le crois

 

autant de fois l’aube

la volupté et le bruit

de l’eau

porté par le vent

 

à la commissure de l’âme

ton jardin comme une main

tendue à la beauté

pour se ravir de ton corps

et le manger

la nuée

nouée à la Méditerranée.

Dans l’ombre

Autoportrait, Léon Spilliaert

Comme des méduses, la nuit répand ses ombres dans ma chambre. Dans le reflet du miroir, j’ai à me reconnaître à partir de morceaux: un creux à la place de la joue, une demie bouche, un bout du menton, la raie du nez, la maigre plage du front. Ce puzzle de moi-même n’est pas sans me surprendre.

Le jour en disparaissant, a gommé les traits les plus familiers de ma personnalité. Il ne m’a laissé qu’un vague schéma de moi nageant dans une nuit grandissante. Je me regarde sans plus me reconnaître. Je suis étonné de ne plus être vraiment moi et pourtant résigné, presque satisfait de ne plus avoir à résoudre ce dilemme : qui suis-je ?

Je ne me reconnais pas dans cette ombre. Je ne reconnais pas cette soudaine vieillesse. J’entre dans l ‘anonymat comme dans un sommeil. Suffira-t-il que je me réveille pour retrouver ma conscience d’exister ? Le jour fera-t-il à nouveau la lumière sur l’individu que je suis ou permettra-t-il encore à ce spectre de s’installer à ma place et de dicter sa loi?

Je perds la notion des détails, je perds si souvent la face en abandonnant mon attachement à la réalité, en abandonnant la conscience que l’on devrait avoir de soi aux angoisses nocturnes.

Face à la mort, on ne se ressemble plus. Face au sommeil, comme nos peurs sont communes. Il me faut constater que je ne suis pas immuable, enraciné aussi fortement que les autres, que mon cœur n’est qu’un petit bouton décousu d’un veston et qu’il sautille en tombant dans le vide. Je suis un point infirme et égaré. En contemplant la nuit qui progresse, je redécouvre ma défaite, mon emprisonnement et cet éternel renoncement.

Point d’inflexion

Les mots naissent dans le cocon de soi

que l’on garde enroulé à l’âme

Au secret

Ils filent sans laisser de racine

ils se tissent sans faux plis

entre les lignes

des mers et des chants de larmes

Ils calment les cœurs calleux

Certains ne le savent pas

mais il ne faut pas grand chose pour les réchauffer

pour qu’ils débordent et se mettent à bourdonner

Il n’y a que les poseurs de pièges pour nier cette vérité :

les mots dorment en chacun de nous

dans un petit poing noueux comme le bouton d’une fleur.

L’été

L’été pèse lourd sur les paupières des adultes mais moi, je n’ai pas envie de faire la sieste. Sur la pointe des pieds et sans faire de bruit, je quitte la maison en empruntant le chemin des Naïades. Comme je ne sais pas ce que c’est qu’une naïade, j’ai rebaptisé cet endroit par le chemin des noyades parce qu’il rejoint la plage en passant par la petite place du marché. Je joue à être un papillon suivant les tracés d’ombres que le soleil agite sur le sol. On dirait que le soleil cherche à peindre un étrange jardin, un peu sinistre où toutes les fleurs sont noires et épineuses et comme il n’est jamais satisfait de son tableau, il efface tout d’un coup de vent et recommence et recommence encore et toujours. Je passe de la sensation brûlante de la route sur la plante des pieds, à la sensation froide de l’herbe et des joncs aplatis, cachés dans l’ombre.

Soudain, me voilà sur la place. Elle brille au soleil comme un miroir éclaté. Les reflets grimpent le long des troncs des platanes et sur les murs et les volets fermés des maisons. Sur le muret, un petit chat endormi. Lorsque je m’approche, il se réveille et me regarde de son seul œil. Il est borgne. Ses oreilles ont été découpées par de nombreux combats. Je remue à peine les lèvres : « n’aie pas peur, je veux juste te caresser. » Et très, très lentement, je m’approche en lui tendant la main. Il ne s’enfuit pas et se laisse caresser. Je souris . Il ronronne comme un chaton, pendant que je le chatouille derrière l’oreille. Qui aurait pu deviner que derrière un félin aussi terrifiant se cachait un petit chaton ronronnant ? Soudain je remarque qu’on me regarde de l’autre côté du mur: une femme au visage ridée comme une vieille pomme toute séchée. C’est sûrement une sorcière, mais je fais celui qui n’a pas peur alors que je serais prêt à m’enfuir si il n’y avait pas eu le petit chat borgne. Je ne peux pas l’abandonner. La sorcière me parle, sa voix est douce au lieu d’être rauque et grinçante. Elle parle comme d’autres chantent, harmonieusement. Du panier qu’elle vient de déposer sur la table, elle sort en les manipulant avec infiniment de douceur, des légumes et des fleurs. Des chats de toutes les couleurs sortent de tous les côtés et observent avec attention et sagesse le moindre de ses gestes. À mes yeux, c’est comme si elle étalait sur le journal ouvert les joyaux d’un trésor.

Le soleil lui lèche le dos. »Tu veux m’aider, petite? » Elle n’a pas dû remarquer que je suis un garçon mais je m’approche, curieux. Jamais je n’ai encore touché d’objets aussi brillants et doux. Alors que j’effleure avec le dos de la main, les tomates, elle me sourit. Je me sens bien et je comprends pourquoi il y a tant de yeux de chat qui la regardent. Cette femme tolère toutes les différences, elle les accepte avec tellement de naturel qu’il est divin de la regarder soigner ses légumes. Sa beauté déborde sur tout ce qu’elle regarde et touche, même si on est un chat borgne ou un petit garçon trop maigre et inquiet. Elle n’a pas besoin de prêcher, de jouer la gentillesse en la cachant derrière la politesse ou de ruminer comme les autres vieilles. Elle se contente d’être elle-même, de s’accepter telle qu’elle est avec la même innocence que le premier des jours. Il suffit qu’on soit, peu importe la manière. Elle n’a pas envie de gaspiller son temps à juger les autres.