Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Quand je contemple mon existence, dans chacun de ses épisodes,
il me semble ne plus apercevoir que les structures produites par mon esprit en se servant d’un langage.
Il ne reste parfois que des squelettes dénudés de réalité. Ils se rassemblent pour former des essaims,
l’insecte est une phrase qui tremble sur son socle. Ils coagulent en dessinant des paysages où la lumière serait produite par le vide
entre les feuillages et par tout ce qui ne se dit pas dans les phrases.
Les structures imaginées se dressent comme des temples de dentelles, des forêts sacralisées ou des tombes muettes.
Elles tissent l’espace avec le fil perdu d’une histoire.
Les voiles d’une étrange et fugitive caravelle s’enflent ou s’enfoncent dans les profondeurs suaves du silence.
Un océan semble meubler la langue de fluctuations et débordements, les mots n’en seraient que l’écume ou les arêtes que laissent les vagues sur les plages ayant mis bas l’une ou l’autre marée sauvage.
Le langage est une échelle, une plante grimpante hallucinée. Où trouvera-t-elle la place pour nidifier d’une façon stable?
J’aimerais qu’on puisse boire à toutes les phrases en ne se servant que de son âme et révéler
au passant comment et pourquoi des ombres froides collent aux mots quand ils sont bercés par les traces et les images du passé.
Je voudrais qu’on puisse éprouver cette fraîcheur incomparable qui désigne à tout ce qui vit que quelque part on meurt aussi.
J’aimerais qu’on puisse voir leurs écarts se frayer une route parmi les dogmes inculqués par la peur. Il me faudrait toujours garder comme un bouquet de fleurs, juste en dessous du cœur, le doute et ses faibles clameurs.
Les mots ne vivent pas pour qu’on les broute, ne marchent pas en cohortes domestiquées, qu’en impitoyable jardinier au profit d’une seule et unique vérité, on charcute .
J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer l’arbre dont les branches agitées semblaient vouloir me dire : laisse-nous entrer chez toi. L’arbre est entré accompagné d’un cortège de feuilles, d’odeurs et de bruits. L’automne s’est allongé sur mon lit et puis, se redressant, il a posé sa main sur mon épaule, il m’a dit : allons !
J’ai ouvert la fenêtre pour disperser ton ronronnement dans le temps : juste le ciel et le vent pour te retenir. J’ai ouvert la fenêtre et je me suis assise, accompagnant d’un sourire tes galops de tigre et tes mises en garde de crabe. Ta joie ne connaît pas d’autre chanson que le ronron d’un tout petit moteur. Ton pas souple distribue la douceur.
Entre dehors et ici, il n’y a pas de gouffre à franchir si ce n’est celui que j’ai laissé moi-même s’élargir, d’un seul soubresaut de petit chaton, il s’évanouit. Je n’ai plus de vertige, je ne me tords plus les veines, je n’ai plus mal à la tête.
J’ai refermé la fenêtre, tu ne voulais plus partir, je me suis remise à écrire et toi à contempler les mouvements du ciel d’un regard vif et doré.