Caravelle

« Clearing » by Holly Grace (Sand Carved)

Quand je contemple mon existence, dans chacun de ses épisodes,

il me semble ne plus apercevoir que les structures produites par mon esprit en se servant d’un langage.

Il ne reste parfois que des squelettes dénudés de réalité. Ils se rassemblent pour former des essaims,

l’insecte est une phrase qui tremble sur son socle. Ils coagulent en dessinant des paysages où la lumière serait produite par le vide

entre les feuillages et par tout ce qui ne se dit pas dans les phrases.

Les structures imaginées se dressent comme des temples de dentelles, des forêts sacralisées ou des tombes muettes.

Elles tissent l’espace avec le fil perdu d’une histoire.

Les voiles d’une étrange et fugitive caravelle s’enflent ou s’enfoncent dans les profondeurs suaves du silence.

Un océan semble meubler la langue de fluctuations et débordements, les mots n’en seraient que l’écume ou les arêtes que laissent les vagues sur les plages ayant mis bas l’une ou l’autre marée sauvage.

Le langage est une échelle, une plante grimpante hallucinée. Où trouvera-t-elle la place pour nidifier d’une façon stable?

J’aimerais qu’on puisse boire à toutes les phrases en ne se servant que de son âme et révéler

au passant comment et pourquoi des ombres froides collent aux mots quand ils sont bercés par les traces et les images du passé.

Je voudrais qu’on puisse éprouver cette fraîcheur incomparable qui désigne à tout ce qui vit que quelque part on meurt aussi.

J’aimerais qu’on puisse voir leurs écarts se frayer une route parmi les dogmes inculqués par la peur. Il me faudrait toujours garder comme un bouquet de fleurs, juste en dessous du cœur, le doute et ses faibles clameurs.

Les mots ne vivent pas pour qu’on les broute, ne marchent pas en cohortes domestiquées, qu’en impitoyable jardinier au profit d’une seule et unique vérité, on charcute .

Domestique

J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer l’arbre dont les branches agitées semblaient vouloir me dire : laisse-nous entrer chez toi. L’arbre est entré accompagné d’un cortège de feuilles, d’odeurs et de bruits. L’automne s’est allongé sur mon lit et puis, se redressant, il a posé sa main sur mon épaule, il m’a dit : allons !

J’ai ouvert la fenêtre pour disperser ton ronronnement dans le temps : juste le ciel et le vent pour te retenir. J’ai ouvert la fenêtre et je me suis assise,  accompagnant d’un sourire tes galops de tigre et tes mises en garde de crabe. Ta joie ne connaît pas d’autre chanson que le ronron d’un tout petit moteur. Ton pas souple distribue la douceur.

Entre dehors et ici, il n’y a pas de gouffre à franchir si ce n’est celui que j’ai laissé moi-même s’élargir, d’un seul soubresaut de petit chaton, il s’évanouit. Je n’ai plus de vertige, je ne me tords plus les veines, je n’ai plus mal à la tête.

J’ai refermé la fenêtre, tu ne voulais plus partir, je me suis remise à écrire et toi à contempler les mouvements du ciel d’un regard vif et doré.

Baume

Elle a posé ses mains comme deux ailes sur mes hanches

l’une d’entre elles a poursuivi les ombres qui voilaient mon âme

-le soleil portait le ciel dans son ventre-

l’autre s’est mise en frôlant mes rives sauvages et les lichens secrets

à invoquer les vertus opalescentes et douces du jade

 

Face au restant du monde

Entre ta peau et les étoffes qui recouvrent ton corps

dans cette parcelle de liberté infime

que la lumière parfume de rose

je me love

sur tes frontières impalpables

j’appose comme une onde chaude

mon frémissement face au restant du monde

mon trouble un trait d’union noir

et souple pour démultiplier

les splendeurs de tes contrastes

coups de fouet somptueux

à la laideur pour qu’elle s’en aille

coups de crayon incisifs pour mon âme

afin qu’elle reste là éternellement

à se fondre à

ta source

Esseulé

Goshun Matsumura 1752-1811 – River and Bridge 

À tes pieds se déploie l’harmonie

d’une rivière

comme une phrase dont les mots seraient

des cheveux de soie noire

mais tu ne la vois pas

sur ton dos

le poids invisible de la vie

tu progresses et ton rêve

s’empresse de composer

dans la brume de somptueuses montagnes

aussi souples et douces

que le corps d’une femme

mais ton esprit a déjà décidé que là

à l’ombre de ces dociles feuillages

n’était pas ton véritable voyage.