La petite forêt

©cc

La parcourt comme une rivière noire 

Le long de la colonne vertébrale 

Une voie aux ramifications que miroite par vagues fauves une prairie sauvage 

Limitée seulement par le feulement d’un orage 

La forêt élastique montre parfois les griffes 

Nacre des roses

Dispersion de ronces et de fougères rousses

La forêt est de mousses on y a renversé la lumière comme un grand verre de lait

Elle nous écoute et comprend qu’il vaut mieux se taire et ronronner 

Elle gère tellement mieux que nous la paix

Trois chats

Le premier semble noir mais
son pelage est plein de nuances grises
et acajou

Le deuxième est tigré robuste
et doux

Le troisième a les yeux en amande
le bout des pattes blanc
quelques coussinets roses

Les trois chats dorment en ronronnant
occupant leurs places respectives


Chacun a la plus grande considération
pour la liberté
de l’autre
même si elle est exigeante

Les trois chats comme des points sur les i
chacun son île et
son réservoir de silences rempli

Somme

L’onctueuse fourrure 

Ondoie selon le rythme de la respiration

Au sommeil 

elle est mer et forêt écume et brume mousse ou corail 

Végétale et animale 

Parfums rassemblés par la poussière portée par 

La lumière 

Quel voyage équivaut à un rêve

Quelles distorsions du temps adviennent pour produire cet état 

Un chat noir étendu dans l’unique flaque de lumière chaude de la pièce 

Le monde s’abstiendra de s’effondrer là 

Apparaissance

Sa petite fourrure noire sent la cendre et le sous-bois, contient en elle un incendie éteint. La pierre volcanique légère aux reflets d’argent pousse un roucoulement rose, un miaulement de petite fleur et puis se présente à cette nouvelle journée en trois bonds, de l’extérieur à l’intérieur de la maison.

Chaque seconde est un recommencement pour un être tel que lui. La nuit est sa pupille. La lumière la mange et la transforme en filament vert sombre au centre d’une nébuleuse orange.

L’animal a faim et il faut le nourrir afin qu’il cesse de vous poursuivre. Des frôlements ou des feulements, il faut mieux choisir les premiers et récompenser les effleurements ronronnants.

Il mange pendant que tombe goutte à goutte dans la carafe transparente, chaude et odorante, la matière noire sous sa forme liquide et tonifiante.  Le breuvage est prêt mais sa saveur la plus étrange a déjà rejoint le jardin en silence.

Le grand buvard

Sous son coeur Soudain s’échouent
les méduses
Le corps flasque que je retourne ne cache que du sable
dur froid humide.


Sous son coeur dans ce sous-bois sous un manteau de feuilles pourrissantes se dispersent les sources souterraines
La forêt fredonne


Sous son coeur un réseau de mots imprononçables
des noeuds de phrases se lient aux néants
Sous sa paume un mille-feuilles et tellement de pétales


Sous son coeur le grand buvard de son bureau
tous ses tiroirs et toutes les missives emmurées
Sa peur de la réponse la mise à mort des questions la logique la raison
Les sous-entendus qu’il faut faire semblant de comprendre 

Sous son coeur les couleuvres qu’il a fallu avaler.

Le chat

Differantly (DFT) via creapills.com

Par la fenêtre   il regarde les vagues
certaines halètent en prévision de la plage
d’autres repartent

Dès que la porte s’ouvre  il bondit vers l’air   libre
il saute sur la table où sont posés des légumes et des fruits
l’odeur des végétaux l’intrigue   il décortique le message qu’ils ont pour lui
provenance     fraicheur et quelques détails sur le propriétaire de l’endroit où ils ont grandi

Il va rêveur de par ses chemins habituels qui favorisent de longues trainées d’ombres    Il va évitant les flaques de soleil   Quelques sifflements annoncent sa présence aux autres habitants du jardin  Personne qui ne sache que son errance a commencé

Le vent mélange les murmures entre eux   Ceux des vagues ceux de l’eau ceux des feuillages et ceux du temps qui passe 

Il va silencieux Il sait que ses pas et ceux de l’éternité ont quelque chose à se confier
         un mot enrobé de patience     un mot qui ressemble à un miaulement qu’il est le seul à comprendre.

Et puis

ഞാൻആരാണ്

La pluie et ses milliers de petits sabots qui galopent sur le toit

tous ces pas qui touchent la nervure centrale d’une feuille

la pluie amplifie et puis peu à peu assouplit sonde élucide 

les signes et les empreintes ne sont plus que des flaques

des lacs où ne naissent jamais qu’à demi-mot des reflets

des ombres, l’idée qu’on se ferait d’une onde la pluie ses 

graines que picorent les araignées quand elles défont leurs

toiles les abandonnent parce qu’elles n’emprisonnent plus 

que la poussière cellulaire des larmes un grain de fatigue un 

grain de désespoir la pluie sonde les puits où stagne mon 

esprit celui qui se dit fantôme habite la ruche des mots vides 

gavés et déviés la pluie efface multiplie hésite se tait burine dans 

la glace un portrait presque parfait de mon âme dragon dont 

les ailes sont des flocons dont le langage est un feu

feu mot feu paradoxe feu miracle feu silence la pluie fourmille 

l’insecte est plus vorace qu’une maladie la pluie de plus en plus

vieillie ne finit pourtant pas par mourir 

Déteint

P3100012.JPGUne vague montre son coeur des profondeurs, un coeur lisse et brillant, un coeur d’algues bleues. Les autres se contentent de montrer les dents du sourire, les dents de lait que fait pousser le vent quand il nait longuement.

Les vagues avancent et n’arrivent nulle part. Elles reprennent incessamment la partition de leurs naissances au large et de leurs déclinaisons dans la baie. Comme l’oiseau s’essaye à la même succession de notes, les seules en mesure de réveiller l’énorme machinerie du jour.

Mon réveil répondait aussi au besoin de revenir sur un monde qui a cessé d’exister mais qui revient au gré du rêve imbiber chaque instant présent. Un monde où les petits cailloux blancs cueillis dans les rondeurs des vagues qui prennent pieds sur la plage restent précieusement mouillés de lumière. Un monde où ma solitude n’a plus rien de solide mais va glissant jusqu’à ta main. 

Ta paume comme un soleil mûr. Ta paume m’apportant un vent ponant pour rassembler les voiles et nourrir les brumes pour qu’elles s’en aillent.

Ce qui guide entre les vagues mes promenades magiques n’a de consistance que si je parviens à attraper les mots, à ne choisir que celui qui convient sans me défaire des autres qui deviennent alors la résonance de ce qui s’éteint. Valeurs cuivrée des choses, valeurs sensibles de ce qui ne s’atteint. 

Ce qui m’aide à le choisir est un principe, le même sans règles ni formules que celles qui se devinent et se découvrent dans les dessins d’une rose. Il me faut bien occuper l’espace, meubler la seconde, developper un mouvement d’espoir.

Ce qui est dérisoire, c’est de ne plus croire, de ne plus grandir, de ne pas vouloir revenir et devenir. Si l’aveuglement existe, je l’appelle désespoir. S’il persiste, je le dessine en noir. Je le peints pour qu’un point le scelle. Dans mes pupilles les trous noirs de mon univers maladroit.

Refermons la fenêtre, cette parenthèse sur moi-même pour que je regarde ce qui se passe au delà. Vagues, vents, lumières et mouvements bleus. Soleils dans les oliviers, pinsons dans les pins et à l’orée du jardin, cette fleur, cette ombre chinoise de velours noir, le petit chat qui s’exerce à la tranquillité.

Est-ce vrai?

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©Saul Leiter

 

Soudain le phalène qui butinait à l’intérieur de moi-même

les fleurs nocturnes de mes songes est devenu lourd.

Lourd et sourd au point de ne plus être en mesure de voler

et de répondre comme un écho aux battements de mon coeur

par les mouvements gracieux de ses ailes poudreuses.

J’ai doucement soufflé sur son corps replié sur sa peine

mais j’ai noyé mes poumons.

Ses ailes surdimensionnées pour une si petite cage étaient reliées à un moteur qui toussait

même quand ce n’était plus l’hiver. 

Le phalène s’est laissé emporter par le fleuve 

contre lequel il luttait convaincu que cela était nécessaire.

Le phalène d’une beauté inutile bravait l’haleine des courants obscures

en ne recevant toujours que la même réponse aux questions posées avec obstination naturelle: « c’est inutile. »

Mais est-ce vrai?