Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Comme une rumeur on te propage, en enfreignant tes vérités. On leur ajoute une opacité, une lourdeur dont ne s’affublent aucune de tes transparences. Ceux qui te regardent trop longtemps deviendraient même des aveugles, des mendiants. Combien n’ont pas péris entre les dents d’une prison, dans les couloirs comme des nœuds des institutions psychiatriques ? On s’habitue si vite à massacrer, à engloutir, à anéantir ceux dont la course est trop légère, qu’on oublie à quoi nous ressemblons.
Tu as beau apparaître comme la lueur d’une évidence, sous les traits simples du pinceau, faire des signes, construire ton propre langage, on te camoufle. Tu as beau signer de ton nom l’éclat des choses, on te traite comme du bétail, comme une terre prostituée. On t’enferme dans la définition qui ne te définit pas. On te laisse errer sans se douter une seconde que ce bruit de fond, le grésillement comme un espoir vagabond n’est autre chose que l’explosion d’une naissance qui ne finira jamais de s’accomplir.
On ne cherche pas à te traduire, on ne marchande que pour te trahir, manger tes horizons, corrompre ta course, dissoudre tes cieux. Parfois, tu te transposes et tu apposes, l’étrange baiser plein de pudeur sur un front, sur une main, sur une feuille de papier. Parfois, tu transgresses les cadres de tes propres lois pour apaiser une amertume, parfois tu transperces le clou qui voulait te fusiller.
Il n’est pas rare qu’on te prenne pour l’expression, la parenthèse d’un sentiment tout à fait ordinaire, vague, diffus, soumis. Tu portes alors aux yeux de tous le masque de la femelle n’attendant plus que le trou de la lance. Il faudrait que tu te mettes à véhiculer des mensonges brumeux, vaseux, corrompus comme si tu n’étais plus qu’une roue. Il faudrait que tu te laisses fondre dans des formes trop étroites et molles dont on te dit qu’elles n’ont été inventées que pour toi. Mais tu n’es pas une phrase, tu ne construis pas comme un rempart. Tu n’es pas qu’un mirage, un rêve boréal, un enchevêtrement de senteurs et de sons, une sueur. Tu n’es pas que l’ombre et la lueur.
Lorsque tu te montres telle que tu es, il n’ y a, à vrai dire, plus aucun mot qui me va.
Hier, je voulais braver cette insolente rivière, la suivre jusqu’à ce qu’on lui barre la route. La force à creuser des méandres entre des falaises ou à défaut entre des collines aux hanches souples et rondes. Mais il n’y eut jamais rien pour lui boucher l’horizon. À l’infini, des champs et des prairies grinçantes comme le bois de vieilles caravelles.
Le ciel maladif s’assombrissait à chaque pas, le vent se comportait comme un lâche. Il ne me restait parfois que ce lit qui semblait vide. La rivière était un linceul noir sur lequel parfois brillait un nuage de fleurs violettes volages. Elles semblaient avoir déclaré une guerre implacable aux boutons d’or et aux papillons jaunes et rouges des fleurs qui ornaient les prairies. Parfois, au milieu de l’herbe verte, le ciel dans une flaque. Parfois comme des épées plantées dans le corps de l’ennemi, des roseaux. Moi et mon vélo obéissant à un appel absurde ne trouvions nulle part, le geste, l’attention qui nous laisserait croire un seul instant qu’on nous attendrait quelque part. Parfois comme des insectes quelques petites larmes tombées du ciel venaient piquer ma peau. Agacer ma décision et installer le doute.
Entre ciel et terre, entre eau et feu des praires, je n’étais même plus un élément. Mon désir ne serait pas accompli, la rivière que je croyais à l’agonie se livrait enfin à ce qu’elle attendait avant de se jeter follement dans les bras de la mer, avant de se faire dévorer toute crue par le soleil et l’été quelque part, elle s’accouplait une dernière fois, langoureusement avec le paysage.
Je vais érafler toutes tes radiographies, les piétiner, les traîner dans la boue. Je veux que ce soit elles qui aient mal et non pas elles qui te dictent le mal. Montrent sans pudeur tes organes, brisent des os. Figent et pointent du doigt les fantômes.
Hier la lune est descendue si bas, elle était rousse et parlait tout bas. Elle a frôlé les arbres et leurs doigts secs. Elle était lourde et lasse. Je ne suis plus un enfant et pourtant j’ai su qu’elle s’était parée pour cette étrange fête. Les cortèges qui pérégrinent jusqu’aux cimetières en marchant au bord de l’eau. Les carnavals burlesques où la mort s’invite sans être déguisée. Nos trônes royaux cachés derrière la grange attendaient encore en vain que la Lys se venge. Dans son ventre, tu le sais bien, ne roucoule qu’une source blanche et quelques nénuphars.
Je vais masser ton dos, te faire oublier les plaies, gommer les pas de la mort. Rallumer cette bougie dans tes yeux. Tu me parleras de ces terres inondées pour repousser l’ennemi. Des sacrifices fait à la vie pour gagner une simple seconde de tranquillité. Tu me confieras ta main, ce petit galet confiant et chaud. Tu t’endormiras parmi les mimosas, bercé par le soleil. Ce terrifiant et noir rocher qui me faisait si peur deviendra enfin le dos de la baleine, le chant de la mer, ton pied-de-nez aux mauvais. Le temps se laissera emporter au large. Ta vieillesse ne sera plus que ce mirage. Allons nage. Regarde-moi, papa.
Les feuilles se baignent dans le ciel, les arbres peignent un océan vif d’un vert aussi turbulent que le feu. Je suis amoureux. Éperdument et pourtant, je ne me suis pas, depuis longtemps, senti aussi fort et terrifiant.
Je le sais, je le sens, les jours bleus ne tiennent pas longtemps parmi ceux moins brillants de ma livide collection. Je m’en fou, même très peu, je veux être heureux et confiant. Je veux vibrer comme une symphonie quel-qu’en soit le prix.
Je veux galoper libre, sans la mort à mes trousses, sans la peine à mes tripes. Je ne veux plus que prononcer : je t’aime pour toujours. Pour toujours, pour toujours,même si mes promesses ne résistent jamais à l’assaut d’une horreur ou bien deux.
J’incendie mes idées et mes plus sombres phantasmes, je te veux.
Je veux t’aimer dans mes silences, je veux t’aimer de mots et puis de phrases. Je veux que tu comprennes que je n’ai pas d’autre voie que celle qui parle là.