
Je t’aborde par le rêve et ainsi
je ne compte pas les mots ni ne les mesure
pour l’idée il n’y a pas
de case qui lui corresponde
pour le temps aucune cage
pour la phrase aucun point
seulement le soulèvement d’un coeur
comme celui d’une montagne
Dans la baie de mon bras, la nuit est un chat. Pas encore noire, elle luit, bleuit, éclate, effleure, ronronne. La fourrure féline montre les formes sombres des rayures ou les déclinaisons magiques de taches presque rondes comme les astres. La nuit a des griffes rétractiles et une langue rose. Quand elle marche, elle ne fait pas le moindre bruit et parfois elle ose montrer l’endroit de son ventre où elle est blanche. La nuit apprivoise la patience en la reconnaissant du bout de la moustache tendue vers l’espace comme le pistil d’une fleur odorante.
La nuit morceau souple et soyeux de l’infini me regarde et me file un coup de patte si jamais je me penche plein de larmes vers son épaule. Son regard est celui de qui se nourrit de comètes et des miettes que laissent les étoiles derrière elles quand on croit qu’elles s’attrapent comme des souris.
La partie la plus importante de ma vie, je la consacre à la rêverie, errance par delà le voyage aussi infime qu’il soit. Nourriture brute, je n’en cherche que la source, que l’endroit d’où ce qui n’est pas encore devenu agglutinement de phrases part en gerbes enivrantes.

Le rêve me revient avec constance comme s’il était la respiration même de l’univers, son océan, sa mer. L’animal sauvage, le fauve ne trouve en moi qu’une cage. Prisonnier, il devient sourd, ne se nourrit que de révoltes. Seul le silence l’apprivoise un instant et puis tout le reste le détériore.
Libéré, il laisse derrière lui une ombre qui s’inscrit telle une coulée d’encre noire sur un papier humide, un débordement de sève végétale sur un tronc à jamais entaillé, une blessure permanente, une luxuriance.

L’écriture, forêt, de feuilles en feuilles le ronge. La lumière l’érode, le ciel et l’illusion d’en écrire le plan, de terminer les voyages se transforment en acide. Mon questionnement agit comme un agile charognard.

Ah ! La seconde où je croise, cette comète hallucinée !L’insouciante vague d’éclats disparates qui n’ont encore trouvé le sens barbare que je leur donne comme un coup de poing dans le ventre ! Cela définitivement n’appartient pas à la conscience, ne se plie pas à ma volonté. La partie la plus importante de ma vie navigue sans voile, sans carte, sans espoir.

Au loin la colline porte un diadème
mais au fur et à mesure
que la journée se développe
on ne peut plus reculer face à la certitude
que de l’autre côté l’incendie
l’a complètement
dévorée

La mer avale les rochers sans faire le moindre bruit
Sur la pointe de celui qui semble désormais flotter dans le ciel
La larme blanche et solitaire d’un oiseau
Qui a fermé ses ailes et se laisse aller à rêver
Sans bouger
La mer transporte toutes les apparences du bleu
Afin que d’un seul regard je puisse les cueillir
La saveur de l’existence prendra la parole
Sous la forme d’un souvenir laiteux
Peuplé de vagues

Chacune de mes lignes devrait vous délivrer l’un de mes traits mais cela n’est pas vrai.
La ressemblance n’est qu’une apparence. Une partie, le tiers pour être précise dessine un pan de la réalité. Le reste est constitué de bribes inventées. Le tout est mouliné finement jusqu’à obtenir quelques choses impalpables : des phrases.
Allez donc savoir où j’ai pêché l’idée, son spectre, son ombre, son détour.
Chacun de mes traits devrait vous servir à dessiner mon portrait. Et si je n’existais pas ?
Qui donc porterait mon image ?
Lequel de nous deux est en train de fabuler, de transformer la réalité ?
Je ne suis textuellement pas présente ici. Ni là, ni ailleurs, ni nulle part.
Mais elle et nous, sont-ils traités correctement ?

Le silence noir marche souplement jusqu’aux frontières de son territoire. Filament d’une constellation qui n’existerait pas, tache engloutissant la lumière, virgule entre deux bouts de phrases sans origines. C’est pourtant lui qui me domine.
Le silence est le félin qui ne s’apprivoise pas. Ce dieu ne pose aucun jugement sur les humains qu’il considère comme des choses et parfois comme la proie à éteindre quand il a faim. Il me gouverne jusqu’à ce que je rencontre ma propre fin dans ses larmes, sous ses griffes.
À quoi bon me battre pour un petit bout de rien, aligner quelques grains de sable jusqu’à ce qu’il se forme une phrase, Une vérité que je suis seule à considérer ?
Le silence plante ses soleils dans mes strophes comme s’il découvrait une autre surface désertique sans éprouver la moindre de mes craintes. Il ne se pose tout simplement pas les mêmes questions. Il est une réponse irrévocable. Le silence prend n’importe quelle direction, mes considérations sont relatives et s’envolent avec lui.
Cela ne se voit pas
mais je suis en éclats
de lumières
je porte en moi
des collisions de paroles
des débris de vers
et des pensées dévorantes
les mots se recouvrent de poussière
•
plus personne ne prend la parole pour une colombe
entre les mains comme dans un nid de promesses
•
plus personne n’ose plus s’avancer
même à voix basse même en rêve
à se prononcer
pour la ténuité
•
Source image: Amanada Brisbane

Alwyn O’Brien
Story of Looking (detail), 2010
Porcelain and glaze
Two Pieces 12 1/2″ x 14″ x 5″
•
J’ai construit pour le vide une prison
avec les idées que je me faisais de toi
on dirait qu’un buisson d’épines
agrippe la lumière
•
j’ai brodé une histoire et puis encore une autre
regarde comme elles se superposent
ma chevelure guerrière
s’enfuit comme un incendie
en te laissant des trous de mémoire
•
j’ai conçu mot à mot
d’ombres en ombres
une prison pour la réalité
il me faudrait être capable de regarder
si elle se fraie un chemin
au-delà de mes nœuds
à la fin de mes phrases
•
j’ai tressé un corset pour mon désarroi
une nacelle pour emporter mon désespoir
et puis
j’ai refermé la grille du jardin sauvage où se côtoient
étranges racines et galops de pétales enjoués
•
je me déplace désormais à la vitesse d’une larme
sans supposer faire le moindre mal
à ton âme