Dévoilée

 

Comme une dragée cachée

entre le palais et la langue

tu laisses attendre

les marées et les vents

les cieux difficiles

attendre avec la voile

lactée dans le ventre

et l’envie de toujours partir

de croquer l’avenir de tenir

le temps en laisse

attendre cette délivrance muette

qui recouvrirait enfin l’horizon

de sa réponse plus limpide

que le ciel

 

 

Amalgame

Une douleur brûlante a fait un nœud coulant autour de mes articulations. Ce cordage use le cartilage au moindre mouvement. La moelle, lave lancinante et odieuse se propage au même rythme que celui de ma respiration. Mon squelette est devenue une braise qui lentement agonise sans craquements, sans bruits. Les larmes que je ne peux retenir avancent comme les serpents en rampant des cils aux lèvres.

Peu à peu, la clarté volontaire de l’extérieur éclabousse les contours de mes fenêtres, rompt l’opacité nocturne de ma chambre. Je ferme les yeux, je les ouvre comme pour me laisser perpétuellement éblouir par la naissance de cette Sainte, la lune.

Masqué

Pour sortir et me confronter à vos rumeurs, il me faut porter un masque comme un bouclier et vous cacher tout mon dégoût et toutes mes peurs. Tamiser mes vérités comme s’il ne me restait plus que le doute, le silence ou le sommeil. Mon émotivité vous est une étrangère, vous ne comprendriez pas ses paroles de cristal et ses gestes de porcelaine.

Pour marcher dans la rue,  parmi vos puanteurs, vos arrogantes ignorances, il me faut contenir ma colère dans un tout petit poing enfui dans la poche. Elle ne sert plus ma colère depuis qu’elle s’est brisée à l’une de vos guerres, depuis qu’elle a perdu, qu’elle a mangé la terre. Elle ne sait plus que vous vomir dans le noir, tellement désemparée, ma colère, qu’elle ressemble à un chien, à un porc, à un trognon.

Pour marcher parmi vos turpitudes, il ne me faut plus la regarder ma colère, je finirais par oublier que son chant était semblable à ceux des aurores boréales, qu’elle s’emballait comme un cheval, que sa course était noble et pleine d’espoirs.

Pour marcher parmi vous, il me faut porter un masque comme une porte de marbre qui ne s’ouvre que pour montrer ses dents. Il me faut oublier que mon cœur est une plante grimpante. Son exubérance à conquérir de ses feuilles les soleils serait une fois de plus embrigadée de force, exploitée et spoliée.

Pour sortir, je porte un masque, j’arbore un visage qui n’est pas le mien. Pour me montrer tel que je suis dans toutes mes fantaisies, il me faudrait en porter plus de deux milles miroitant à chaque instant toutes les insignifiances, toute l’absurdité de nos existences, porter des masques autant qu’il y a de rires et puis de larmes dans l’océan.

Pour circuler par vos chemins sans en prendre les détours, il me faut porter le masque d’un mort : les trous ont été abandonnés par le regard, par l’espoir, par la faim, par ce qui faisait de moi que j’étais quelqu’un. Les sourcils inscrivent encore faiblement dans la lueur de mon front que votre monde est aveugle, qu’il a enfreint toutes mes limites.

α ι ́ ν ι γ μ α

Si l’on devait retenir mon souffle, il s’enroulerait sur lui-même, il bourgeonnerait de pudeur. Se résumerait peut-être à une lueur tiède. Il serait cet ondoiement de mots dans le vent, ces colliers de phrases déposés sur les plages. Il serait les versants émoussés de nos âmes.

À force d’effleurements, les branches des arbres, les falaises arides, les épanchements lugubres des rochers dans mon cœur deviendraient des torrents de flammes, des tourbillonnements d’étoiles, le friable frissonnement du velours. Les forêts seraient enfin vouées à ta folie libérée et ton regard s’y promènerait comme un chat. Tu me verrais dans la nuit.

Si l’on devait résumer le cours de ma vie, il ne serait pas ruisseau mais sable fuyant. Graines et semences. Il ne serait pas racine ou noyau mais feuille et sépale. Il ne serait pas nœud mais coulée de sève soyeuse, veine boréale, nervure solaire ou algue.

On pourrait se saisir de mes idées, elles feraient corps avec les gestes félins des lianes. Elles porteraient tous les noms de la transparence et de la lucidité. Elles anéantiraient les rigueurs malignes, couperaient court aux rumeurs nauséeuses qui punissent sans savoir l’innocence joyeuse. Les angles perdraient leurs pointes. La ligne ne serait plus l’arme froide du vide.

Tu dormirais dans cet espace apprivoisé par l’orchidée, bercé par une laiteuse lumière. Tu t’éveillerais dans l’un de ces temples qui sanctifient l’exubérance et la volupté.

Tes mots nouvellement nés, taquinés par les doigts joueurs de mes baisers deviendraient turbulences vocales, cris célestes, pure beauté. Ils irradieraient à jamais les profondeurs animales. Tout se déclinerait très simplement au présent.

Hélas, la plupart du temps, on me prend pour ce qui me suit malgré moi. Cette nébuleuse tentaculaire incendie les plus sournoises peurs et me condamne inexorablement à l’errance maladive. Ma plus belle blessure devient une plaie honteuse qu’il me faut toujours cacher pour continuer à errer. Il n’est pas d’aile qu’on puisse me rogner, il n’est pas d’espoir qu’on puisse m’ôter : je suis née sans colonne vertébrale. Je suis venue à la vie comme un spore, comme une vague. Je suis née d’une faille.

L’hostie

Hostia i komunikanty

Il a mis sa main sur mon épaule alors que j’allais aller jouer dehors.

Il m’a dit viens.

Il a caressé ma tête, ma chevelure d’ange. Il disait.

Il m’a longtemps soupçonné en appuyant son regard partout et surtout au cœur de mes yeux et de mes larmes.

Mon fils, a-t-il dit, de quelle couleur est le paradis. J’ai pensé bleu mais je ne lui ai pas dit.  Je me suis tu lorsqu’il a mis le doigt de sa main droite sur ma bouche après en avoir dessiné lamentablement le contour.

Son geste imposait le silence alors que la peur criait tremblotante et transie tout au fond de mon âme devenue si hideusement pâle. Laisse-moi.

Comment faut-il manger l’hostie, cette chair de l’Homme, sans la mordre. Agenouillé et humilié, il faut lui tirer la langue.

Le corps mort du Christ vient depuis faire pipi dans mon lit presque toutes les nuits, saigner dans mes draps.

Les péchés de l’homme lui sont pardonnés au prix de quelques clous bien plantés dans la cervelle des foules bêlantes comme de galeux troupeaux des amen et ses alléluia.

Sur le banc du confessionnal, ma petite flemme est morte, enfermée dans le silence d’un immonde tabernacle plus noir et plus monstrueux que l’enfer.

Le berceau

Les petites vagues sur ma coque semblent applaudir

ma trajectoire enragée ne fait que m’enlaidir

les mêmes sons, les mêmes fonds m’attirent

on me palpe, mes maux passent de mains en mains

on me lessive l’ennui m’enivre jusqu’aux matins

demain je serai le poulpe rongé de venin

ah, que j’aimerais devenir devin

partir sans amarre et sans lien

me dévêtir sous les mains du vent

pâlir pour les aurores folles

trouver quelqu’un enfin qui me console