Le bouquet

Boom in bloei

Frits Van den Berghe , 20ste eeuw, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten Antwerpen

Lorsque la mer porte sur le dos de ses collines un ciel blanc et que le vent s’y mélange gavé de pollen, c’est le printemps. Il prend tout l’espace, le printemps, comme une seule et géante enflure. Sur ce petit bout noir qui nous sert de pays, les arbres sont des épouvantails. Leurs fleurs ont des odeurs de kermesses et de ces danses macabres qu’on s’invente à la place des fêtes.

Ici, l’horizon est érodé comme le désespoir. Englouti par le dégoût que l’on peut avoir de soi lorsqu’on se croit coupable. Les montagnes sont des mirages et les enfants portent déjà la grimace du masque de l’adulte qu’ils seront. Les rêves sont des fantômes tétanisés condamnés à se laisser dissoudre par les pluies lourdes et noires de l’hypocrisie permanente. Les langues ne se dénouent que dans les cimetières, le reste du temps elles se taisent écrasées par les rumeurs qui épouvantent les cœurs d’un village à l’autre.

À part des racines comme des doigts de sorcières, il n’y a rien pour retenir l’homme, pas un seul torrent fougueux, pas un seul mur si ce n’est celui de l’autre ferme. Si ce n’est celui du chemin qui serpente sans fin en cherchant un soleil. L’homme n’a que lui-même pour se perdre et le doigt de dieu pour le rendre fou et le broyer. Dieu est dans toutes les idées, dans toutes les larmes des femmes, dans toutes les mains qui se lèvent ou s’arrachent les cheveux. À la fin du printemps, à la place des fleurs dans les arbres, les cauchemars de suicidé explosent en formant des bouquets. Son amour à l’affût du péché a porté ses fruits.

Hyper

 

Mes lignes me servent à découper

le temps

à agiter l’espace

à t’apprendre

cachée

complexe

mouchetée

comme la nuit l’été

si tu me touches

je me rétracte

si tu pleures

je meurs une infinité de fois

 

Fantomatique

Comme une mer inondée de larmes

je me répands onctueusement tout autour de ton âme

et juste en dessous de ton œil

je fais mon nid

On dirait que je songe et que je ne change pas

On dirait que je plonge et ne remonte pas

Pourtant le temps résonne par ondes

dans ma voix

et se ploie entre mes doigts

comme les bras des rivières

J’occuperais tes pensées si seulement tu voulais

Aucun de mes gestes n’est froid ou brutal ou laid

Aucun de mes souhaits ne te coupera la parole ou te laissera défait

Toutes mes couleurs rayonnent et polissent la lumière

Mon amour ne laisse pas de trace morte

ni de remords

Il lisse    il glisse  il contourne

Jamais il ne se lasse des ressacs

et des tendres guerres

Comme une essence de souche

comme une gamme spectrale

comme un mensonge de plus

je voilerai les statues du doute

Je volerai tes craintes pour que tu sois

plus prolifique

et liquide que la pluie

l’été

Laisse-moi te mélanger à ma langue et t’apprendre

par cœur

les ondes amoureuses du mien

lorsqu’enfin je serai captif contre ton sein.

L’image vient d’ici

J’écoutais CocoRosie

Comme les félins

Elle traîne ses pieds dans les couloirs et râle en montant les escaliers de la maison. Ce ne sont pas les planchers qui lâchent sous son poids et tout son corps qui grince, ce sont ses pensées qui coincent, là, quelque part, dans le fond de son estomac.

Elle claque les portes, hurle et brise le verre. Se défait d’elle même et du peu de beauté qu’elle garde dans l’oeil lorsqu’elle n’est pas encore complètement ivre et nue.

Elle s’est égarée, elle s’est perdue. Ma mère gît dans la salle de bain, dort entre les bouteilles de vin.

Pour éviter, qu’elle ne se noie dans son propre vomi, j’ai cherché à comprendre, j’ai même supplié Dieu pour qu’il m’envoie l’un de ses guerriers impitoyables. Il ne m’a envoyé que des lâches. J’ai appris tout seul à maintenir la tête quand son corps mou est plus tentaculaire que les poulpes. À la saisir pour qu’elle n’extirpe plus tout son venin dans mes veines. Ça prend du temps et de la peine. De la peine surtout. On peut dompter le malheur exactement comme les félins. On risque la griffe et le croc. On ne sait jamais quand il peut surgir et bondir. C’est nager parmi les requins. Le nourrir, lui donne faim.

Je ne nourris que le bonheur. Je le nourris de mots. De toutes ces petites choses qui ne naissent que dans les secondes, avec éclat. Je collectionne n’importe quoi, des bribes, des riens, des haussements d’épaules, les plis des sourcils, les creux. Il n’est pas rare de trouver la Beauté même si on la cherche dans le noir.

Un jour, ma mère ou plutôt sa carcasse m’a surpris debout sur l’appui de la fenêtre, tendu de voile, comme une Sainte. Elle a ri, de ses dents jaunes et pourries : « c’est ça ! Bonne idée ! Viens me rejoindre ! ». Elle n’avait rien compris, je n’ai jamais pu, même si j’avais vraiment voulu, je n’ai jamais pu détester, haïr même la vie. J’ai toujours su que rien en moi ne parviendrait jamais à cet état-là : détester quelqu’un.

J’aime avec une absurdité folle tout et n’importe quoi. Aveuglément, naïvement. Rien ne m’enlèvera jamais cette foi. Le jour revient toujours me chercher même si je me cache, même si je triche.

Parfois, je me tiens des heures, en apnée, sans la moindre larme, sans la moindre attente. Je suspends mon existence dans le vide. Pour ça, je suis fort. Pour le reste, adressez-vous à ma sœur.

Ma sœur, c’est pire que la peste. Elle se répand comme une maladie infectieuse. Elle a commencé à s’établir dans ma chambre. Rompre mes silences. Briser ma confiance, s’approprier tout l’espace. L’ordre secret de mes tiroirs, la couleur de mes vêtements ont été hideusement suspectés.Elle s’est crue la plus forte lorsqu’elle s’est emparée de mon premier amour. Un sombre con qui ne m’a plu qu’un jour. Ma sœur vit à côté de moi sans rien connaître de ma vérité. Elle mange dans la main comme ses petits chiens sans cervelle : maman paye pour se nettoyer la conscience. Elle achète ce qui n’est pas à vendre. Un merci contre le dernier I-pad.

Jamais personne ne m’achètera. Même en parcelles. J’ai l’intention de tout distribuer à qui voudra, comme ça. Même si on ne me le demande pas. Je m’en fiche qu’on se moque de moi, filles ou garçons, j’aime des personnes. J’aimes leurs détails. Le petit calice d’un sein, l’étamine discret et les courbes, toutes les courbes de tous les corps, chaque petit point de beauté où qu’il soit. Même caché, oublié ou meurtri par les moqueries.

J’aime Ivan surtout parce qu’on a dit qu’il était un crapaud. Nu, sa peau est douce comme celle des grenouilles mais chaude comme s’il sortait d’un four. Il est bien plus beau que la lune et les étoiles réunies. Chaque petit pli et repli contient mille parfums exquis. Anis, cannelle, muscade, citronnelle ou fleur d’oranger. En l’embrassant, j’embrasse toute la palette des meilleurs cuisiniers. Ivan est beau à croquer mais personne ne le voit et c’est tant mieux pour moi.

Je sais qu’un jour, il partira. Qu’il me laissera. Cela me rend triste car je ne veux et ne peux désapprendre à aimer. Un jour, il se lassera, je le sais car je suis infernal, impossible à rassasier.

Marc

Lorsque j’ouvre les yeux, je vois les étoiles. Elles scintillent et se voilent. Sans doute à cause de mes larmes. Je me suis mis à pleurer. J’ai soulevé la visière de mon casque, mon bras pesait des tonnes. Je n’entendais plus dans le loin, que le moteur de ma bécane, son ronronnement de tigre et puis, ma moto s’est échappée, je n’ai plus rien entendu d’autre que la nuit hélant péniblement l’aube.

Après une longue pause, je suis parvenu à arracher mon gant avec les dents, à remuer les doigts, à déboutonner ma veste, à effleurer mon cœur. Il bat. Il bat encore, comme une petite plainte. Il ne faut pas que je m’endorme, ici. Dans ce fossé. Il faut que je téléphone, il faut que je puisse ramper jusqu’à cet autre petit bout du monde, si loin, au dessus de la bute. Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? Que la peur me glace, que la brume s’empare de mon corps et qu’il se mette à pleuvoir dans ma tête ?

 

Voilà trois jours que les oiseaux de sa volière ne chantent plus. Je ne supporterai pas de ramasser les petits corps encore chauds, un de ses prochains matins, alors j’ai ouvert la porte de la cage et je les ai regardé tourner dans le ciel, happer leur liberté retrouvée et puis partir, très loin, très haut.

Georges a mis sa main sur mon épaule. – « Qu’est-ce que tu vas faire ? Les lapins, je m’en charge, un voisin viendra. » « Et le cheval ? » Ais-je répondu « On ne va pas le vendre, il faut le garder. »

Georges s’est dirigé vers l’écurie, a ouvert la porte et a libéré le cheval. L’animal est si doux qu’il est venu vers moi, a vu que je pleurais et est resté le front contre mon dos jusqu’à ce que je le mène au pré. Dans la prairie, il s’est mis à galoper, à hennir, à feindre de s’enfuir dans le ciel en se cabrant. Je l’ai regardé et j’ai compris pourquoi Marc l’aimait autant.

La terre est gorgée d’eau, elle est spongieuse et semble se résorber peu à peu sous le poids de mon corps. Je me liquéfie en même temps que la nuit, à l’aube, je ne serai plus qu’un des nœuds du brouillard. J’entends des pas. Ils froissent l’herbe en la respirant. On dirait le bruit de la bouche d’un cheval happant l’herbe du bout des lèvres. Il s’approche, me regarde, me souffle de l’air chaud sur le visage. Je ferme les yeux en me disant que je divague. Il me semble que soudain je n’ai plus de corps et que je n’attends plus rien. Le goutte à goutte a pris fin.

 

Le lit n’avait pas été défait, j’ai préparé le café et puis inquiète, j’ai pris la voiture pour faire le chemin qu’il aurait dû emprunter pour rentrer. Dans la seule ligne droite, la voiture de police, l’ambulance et le corps. Un agent me fait signe de circuler mais je me range sur le côté. Je lui explique avec un calme froid et le plus distant possible mes inquiétudes à propos de l’absence de mon fils. Lorsqu’il prend connaissance de mon nom, sobrement il prononce après un lourd silence et le refroidissement brutal des traits de son visage: « sincères condoléances. »

Endormi

Dans les couloirs et escaliers de la maison, quelqu’un marche. J’entends son pas qui recouvre de son aile, tous les visages assouplis. Comme un rêve, il rythme doucement l’entrée de la nuit dans nos vies, il progresse de respiration en respiration. Il répand partout la musique de la trêve, l’acceptation du sommeil, l’arrêt momentané de nos petits combats.

On voulait que le jour continue à courir, à mendier des notes de lumière, à cacher la fraîcheur dans les nids de feuilles vertes, dans le jardin. Le jour s’est enfui comme un oiseau, trop vite. Sans répondre à notre faim incomplète et distraite. On voulait poursuivre les jeux et les promenades. On voulait rire de tous les éclats et goûter à tout ce qui brille.

Dans les alcôves, sous les draps s’allument comme de joyeuses lucioles, les petites lampes de poche qui poursuivent avec envie les mots qui galopent au gré de quelques pages. Les rires se froissent comme des mouchoirs, les lèvres murmurent de toutes petites prières, pourvu, pourvu que papa ne les entende pas. Sur les paupières des plus petits tremblote fébrilement les reflets argentés, dans la coquille nacrée de la main entrouverte se love un tout petit baiser. Il s’envole pressé, aux premiers remous du sommeil. Il pétrifie les plus grands dans leur dernier geste. Se pourrait-il enfin que tout le monde se soit endormi ?

À ciel ouvert

Mon ciel est un livre ouvert, on le lit en suivant les étoiles. Les constellations forment les chapitres. Les mots surgissent d’une effusion, ils ébouillantes les phrases. L’histoire se répand comme une poudre. Elle est instable. Il arrive qu’on la voit osciller lamentablement.

Mon ciel est blanc comme le vent, il est la paume du Lys. Les lettres se cristallisent et forment parfois des paragraphes. On peut voyager entre les lignes, entre les mots et en dessous des phrases.

Mon ciel s’étend et s’étire comme la crête fière d’un drapeau. Mon ciel touche souvent le sol, traine, rampe et se perd. On pourrait croire qu’il est endormi, qu’il vit sans connaître le poids du moindre soucis. Pourtant, lorsque j’ai la tête dans les étoiles, je l’entends qui travaille. Il parle, il chantonne, il ronronne ou il grogne. Il rêve de devenir la coupole magistrale de cette mosquée lointaine. Il rêve d’un jardin cerclé de marbre blanc et de pierres mystérieuses. Il rêve de ne jamais s’écrouler. De ne plus être honteux de porter le nom que vous lui donnez.

En titubant

Adour basinVoilà qu’elle monte les escaliers

en titubant

en maudissant cette enfant

qui dort maintenant

quand elle est encore ivre

voilà qu’elle se tait

voilà qu’elle se redresse

et que je tords mes doigts

pourvu qu’elle tombe encore une fois

et pourvu qu’elle me laisse.