Je respire
c’est-à-dire que
je remue l’air autour de moi
je m’installe dans la mer du temps
sans en avoir la notion
je me berce je me ploie
quand apprendrais-je à nager avec les courants
à ne plus lutter contre mes peurs ?
Elle est revenue. Pendant ton sommeil. Elle a pris une chaise et s’est assise près de ton lit. Tu dormais ou tu faisais semblant, pour ne pas avoir à lui parler. Elle aurait pu te dire quelque chose, te souffler à l’oreille : « Allons réveille-toi ! ». Au lieu de cela, elle a pris ton livre de chevet, a lu dans ton carnet, a découvert ton secret.
Elle aurait pu en rire bien fort, elle aurait pu faire grincer le parquet, réveiller l’angoisse. Elle a tourné les pages, elle est retournée sur ses pas. Et puis, elle est restée des heures sans bouger un cil, sans clore une paupière. Les mains sur les genoux. Sa chemise de nuit semblait comme de l’eau, couler de ses épaules aux coudes, des coudes aux poignets et puis entre les cuisses. Elle était lasse et mélancolique, maladive, perdue. Qu’aurais-tu pu lui dire ? Elle ne t’a jamais vraiment écouté. Elle n’a jamais voulu savoir qui tu étais vraiment. Et puis maintenant, tu dors, tu ne te réveilles pas. Tu sais que son visage est en cire, son cœur de marbre et qu’elle ne t’avouera jamais le moindre sentiment, la douce petite larme qu’une mère devrait avoir pour son enfant, elle ne l’a pas. Elle n’a jamais su pleurer que sur elle-même ou sur le pauvre petit chat écrasé, retrouvé dans un fossé. Elle attendait comme un monstre, que tu te fasses mal et que tu plonges. Ses phrases tournaient court. N’utilisaient que la négation. Elle savait se servir contre toi, du fouet du silence, enfoncer son couteau dans tes plaies, broyer ton plus petit espoir.
Elle ne veut toujours rien te concéder, elle n’est pas revenue pour cela. Elle est venue coller son front en cire contre la peur qui te rend les mains moites. Elle est venue t’apporter son malaise, ses sueurs froides et son ventre pourri qui se tord. Elle a oublié ton nom. Elle se moque bien que tu sois endormis, que ta vie se soit malgré tout poursuivie.
Elle est revenue mais toi, tu dormais, tu rêvais encore. Tu rêvais qu’elle enlèverait son masque de mort et te prendrait enfin dans ses bras.
J’ai ouvert la fenêtre, le ciel bleu ne respire d’aucun vent. Il est intact, il attend. Je suis debout sur le rebord et je lui tends les bras pour le happer et le faire moi. Un peu. Pas longtemps, juste cette demie seconde où je pourrai fermer les yeux.
Elle est là, assise, agrippée à ma cheville et mendie des miettes de sa voix âpre et fade. Je la reconnais: « chaque gorgée te bouffe les entrailles, tu marches sur des épines et on te lacère. Vas-y, plus qu’une demie chaussure ». Je suis las, tellement las.
La première fois que j’ai sauté, j’avais 13 ans et l’espoir de voler. Les autres fois, c’était par défis, par dégoût. On s’acharne malgré vous à recoller les morceaux. Coûte que coûte. Le pire n’est pas la douleur, C’est la honte, on vous vomit dessus. On ne veut entendre vos mots.
La première fois que ma bouche l’a embrassé, j’avais 16 ans. Mais je l’avais déjà décidé bien avant. J’aimais son âme, ses gestes, son agilité de chat. Le premier baiser surgit de mon corps est né de tous ceux qu’il m’avait donné autrement. Plus d’une fois, il a surpris mon esprit de caresses inouïes venues de profondeurs suaves et exquises. La lumière d’une clairière devenait une symphonie sous ses doigts. Sous ses yeux, au son de sa voix, les miens ont pleuré devant le visage épanoui d’une Vierge Marie. Ensemble, sans jamais y parvenir, nous avons tenté d’élucider les mystères de la Beauté et de l’Harmonie. Les garçons de mon âge qui réconfortaient parfois mes folies perdaient leur temps à masquer leur peur dans ces fêtes de l’ennui, alors que toutes nos nuits faisaient de nous deux des enfants. Curieux, brûlants d’envies, intarissables comme chaque source de son savoir, nous en avons lu des pages. Il était mon seigneur, j’étais son saigneur.
La première fois que j’ai tenu mon premier diplôme sous le bras, j’avais 17 ans. Je l’ai arraché aux larmes, aux désespoirs, aux moqueries et aux ragots. Je l’ai eu parce qu’il l’a voulu. Mes profs faisaient la grimace, ils attendaient que je me résigne, que j’abandonne comme eux. Ensuite, j’ai eu tous ceux que je voulais, pas loin de huit. Vite et toujours le payant très cher en efforts, en luttes, en chutes, en affreux vertiges. Je n’ai plus jamais voulu me dire non.
La première fois que je lui ai fait l’amour, j’étais le poulain dont on a lâché la bride, indomptable, il était la prairie. Ondulant au gré de mes soupirs, il accomplissait tous mes cris de délire. Il a lu mes pupilles, délié patiemment les nœuds de ma torpeur. Il m’a donné ses larmes pour m’émerveiller, sa sève et son glaive royal pour me réconforter. Je l’ai quitté.
Il a ouvert ma fenêtre, mes yeux sont dans son ciel, mon corps fatigué supplie son drap de se déposer sur moi. Il m’a attendu des mois, sa chaleur s’allonge à côté de mon cœur. Je suis là, plaies béantes. Une hypocrite sorcière, plus forte que moi est sur le point de me résigner. Je la connais, elle a toujours vécu au fond de moi. Elle s’habille de noir, crache une pluie glaciale. Son visage est celui d’une femme. Son visage est bouffi et rongé par les vins et les vapeurs d’alcool. Sa main est une gifle. Ses griffes sont les dix bagues de ses doigts. Sa voix est une insulte grossière et son ventre est celui de ma mère.
J’étends les bras pour le happer et le faire moi. Je vais sauter et à coup sûr mourir.
Je vole, aussi incroyable que cela paraisse
je glisse portée par la lumière
j’ai ouvert ce qui me servait de bras
je me suis défait de cette croute qui ne me protégeait pas
et
je me suis lancée vers le vide.
Une petite goutte est venue se poser sur mon cil
je l’ai laissée
se réfugier sur ma lèvre
elle n’était déjà presque plus salée
elle m’a dit :
« Mais, tu voles! Est-ce que tu te sens bien ? »
Je ne sentais plus rien.
J’aime
je t’aime toi
chocolat
aux amandes
les fleurs
la vanille
la langue de feu
et je veux
débobiner
le fil
et les noeux
les mensonges tremblants de peur
le froid
pas la chaleur
la douceur
pas la douleur
les épines
et l’art
les puces
des chiens
les chats
l’âme
des chacals
les vagues
un val
une épaule
un soulier
la terre
malaxer
tes cheveux
blancs
Sortir, je n’y songe pas. Manger, dormir, non plus. Lire me tue. Les mots s’agglutinent et me torturent presque machinalement.
Le jour ment, il ne viendra pas. Il rampe comme un reptile, son sang est froid. Le soleil reste impotent. Le ciel éclaire sans faire d’ombre, sans créer de nuance, comme si on s’apprêtait à lui ouvrir le ventre. Il ne cède pas.
Les nausées me donnent l’envie de me faire amputer de cette masse noueuse. De commander une ablation du cerveau. J’éparpille mes gestes. Je suis disparate, en éclats. Je me cramponne à ces microparticules que sont devenues les secondes en me disant: ah, si seulement!
Il me semble que je sois toujours en mer. Je tangue d’usure et d’ ivresse. Le déséquilibre me mange. Je lutte à presque vomir. Je ne serai plus capable d’aimer, d’être, de ne plus vouloir. Je ne serais plus capable de sentir.
L’angoisse me tenaille, se tient prête à me confondre à la bouillie qu’elle fait cuire dans mon ventre. Je croupis parmi quelques médicaments. Ils sont censés c’est vrai, ne rien guérir. Ils se cantonnent à rendre éventuel, à faire place au possible lorsqu’il se présentera.
Si je décide de mourir, ne plus les avaler ne suffira pas. Ces foutus médicaments lézardent la liberté et consolent la douleur dans mes bras. Ils prennent peu à peu le contrôle, je ne dépasserai plus jamais le stade de larve.
Il m’arrive bien souvent de comprendre à quoi se rattache mon existence. De mesurer avec finesse, les énormes distances. J’ai beau me tendre de toute mes forces, mes gestes ne sont que poussière. L’écartement de pétales pour le soleil, l’exubérance d’un pistil qui ne peut rien face aux sécateurs mis à la disposition du monde, font soulever les épaules, soupirer en jetant les yeux aux cieux: « mais encore ? ».
Je ne puis rien d’autre que cela, la progression presque muette de quelques pieds, de quelques lettres.
Cela
me désespère.
Non pas l’absence de reconnaissance, je m’en moque. Je ne saurai quoi en faire, si ce n’est la mettre dans ma cheminée pour allumer un quelconque feu.
Mais ma faiblesse. Ma faiblesse.
Cette tyrannique ignorance.